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APPRÉCIATIONS
HICTORIQUES.
I.MPKJ.MKRIK l)K M""- X" lIDNDKY-UOrHK ,
ESSAIS
D'APPRÉCIATIONS
mSTORIQUES,
OU
EXAMEN DE QUELQUES POINTS DE PHILOLOGIE , DE GÉOGRAPHIE ,
d'archéologie et d'histoire ;
PAR
JUIS8 BERGER BB XHTRET,
Docteur en Philosophie; 31embre du Conseil de la Société de THistoire de France,
de» Académies Rojales de Rouen, Toulouse et Tnbingne; de la Société Royale de
Nancy ; de la Société Latine d^Iéoa , de celle des Antiquaires de Normandie , etc.
TOME PREMIER.
philologie. — GEOGRAPHIE.
\
PARIS.
DESFORGES, LIBRAIRE-ÉDITEUR^
RUE DU PO.NT-DE-LODI, H" 8.
MDCCCXXXVIl.
/
PRÉAMBULE.
PluBi4raf*s articles que nous avions pu-^
bliés dans des recueils littéraires et dans
différents journaux étaient le développe-
ment d'idées suivies sur l'histoire ; et sur
la philologie , la géographie et l'archéo-
logie considérées comtaie ses éléments
principaux.
Contribuer à ramener à une plus juste
appréciation dés choses et des temps j tel
était notre but. Nos moyens consistaient
dans les observations, résultat de nos
études, et dans la réfutation des systèmes
PRÉAMBULE.
qui nous paraissaient fausser les opinions
et les jugements.
La même conviction qui nous avait fait
émettre d'abord séparément ces idées de
critique nous engagea à les revoir avec
soin avant de former un livre de leur réu-
nion. Ce second travail ne nous a pas
pris moins de temps que le premier ; car
ce ne sont point des mélanges que nous
présentons aujourd'hui au public : cette
prétention nous semblerait déplacée.
Quoique ayant toujours borné notre faible
part daBs la presse périodique aux sujets
qui sont l'objet de nos études sp^cialè$^
il s'en faut bien que nous réuniss^OBi» 4^^$
ce volume tous les matériaux que, noua
avons fournis, à ce puissant organç de la
publicité. Mais y comme ceux que nous
avons choisis sont l'expression continue ^
quoique diversenient appliquée 9 de prin-
cipes qui Qe nous paraisfsen^t pas ^ans im-
portance 9 nous avous juge utile d'en for-
mer un faisceau oii, indépendainment
de no^brçu/se^ iQodi|icationS| noys a^ons
PRBAUBULE.
ajouté bien des parties nouvelles , pour
composer cet ouvrage tel que nous l'en-
tendions.
Notre plan est simple: les trois premiè-
res parties^ où nous examinons des: points
relatifs aux trois principaux éléments de
Thistoire, de même que la partie consa-
crée spécialement à cette seieiice, comt'*
mencent chacune par un article oii nous
développons davantage notre thécMrie sur
la division qui va suivre ; les autves arti-
cles contiennent ie développement par
différentes applications.
Sans doute les études historiques sont
aujourd'hui l'objet de beaucoup d'impor-^
tants et consciencieux travaux. On se
tromperait cependant si l'on croyait
qu'ils sont arrivés à là popularité parce
qu'ils obtien^nt cet assentiment d'estime
que le public accorde au nom de leurs
auteurs.
Au goût superficiel d'une instruction
amusante et facile se joint aujourd'hui ^
par une bnarre contradiction^ la préten-
PREAMBULE.
tîon à la profondeur « 11 en résulte que des
abstractions à perte de vue et de brillants
ouvrages d'imagination^les uns et les autres
dépdltrvus de la base solide de la science,
jotfil^ent d'une vogue qui fausse les idëes
sut l'histoire. Les auteurs de ces ouvrages
rejettent la méthode du reijivoi aux sour-
ces, comme le luxe inutile d'une érudition
pédantesque. Quelques-uns ont peut-être
la raison du renard de la fable pour dé-
daigner cette méthode. Mais que résulte-
t-il de la leur? c'est que dans ces romans
prétendus historiques, et dans cette pré-
teijidue philosophie de l'histoire, le lecteur
qpi se flatte de lire autre chose qu'un ro-
man, ou d'ingénieuses mais vagues théo-
ries, retiendra probablement de préfé-
rence ce qui appartient à l'imagination de
l'auteur ; car ces endrodts-là seront les
plus animés et les plus colorés de son
livre. Plus son style sera séduisant, plus
son école historique sera nombreuse. De
là tant d'étranges raisonnements par le
monde ^ tant de personnes qui n'ont lu
PREAMBULE. 5
l'histoire que dans quelque célèbre ro^
mander se portent garant de la fid4Uté
historique de ses tabjieaux. Parce qu/çl^
jeu despassions, le naturel des. caractères,
choses dont ils peuvent juger ayeo^ les hi^
mières du bon sens , leur par^i^ent ex-
cellents, ils eii concluent que te costume
des temps anciens n'y estpa^ moins bien
représenté. Us ne songent pas, que l'écri-
vain observateur a toujours l'homme pour
modèle vivant quand il veut peindre le
cœur humain et toutes ses nuances , mais
que les sociétés passées sont l'objet de lon-
gues études, que rien ne peut suppléer . Or
il faut les avoir faites, ces études, pour
dire si le tableau est ressemblant.
A quelles sources doit recourir celui qui
veut s'instruire réellement sans pourtant
devenir un savant de profession ? c'est ce
que nous cherchons à définir dans ces
Appréciations historiques. Un petit nom-
bre de livres, et de travaux divers , dont
nous, donnons l'analyse, nous ont paru le
meilleur cadre au développement de nos
PREAMBULE.
principes. Ces ouvrages méritent d'ailleurs
d'être recommandes d'une façon particu-
lière à l'attention du monde savant.
Les hommes studieux d'Allemagne,
d'Italie, d'Angleterre, de France, qui,
aidés du triple flambeau de la philolôgie,de
la géographie et del'archéologie,explorent
avec succès l'histoire, dans la voie où nous
marchons à leur suite , encourageront ces
efforts pour populariser et faire bien com-
prendre leurs études.
I.
PHILOLOGIE
SUR LA DIRECTION ACTUELLE
DE LA CRITIQUE
Ce me semble une question de savoir si nous
devons être fiers de cette grande clarté qui est
un besoin pour nous dans les œuvres littérai-
res. Ne pourrait-on la considérer comme Tin-
dice d'un esprit moins subtil , d'une vue ïBfnm
pénétrante que chez les peuples dont la pen^
aime à s'entourer de quelque obscurité , attrait
sans cesse ofiei*t à l'activité et à la pénétaration
du lecteur? Je m'imagine qu'à leurs habitudes
iniellectudlles notre constante précision doit
paraître d'une ennuyeuse qpionotonie : accoutu^t
mes à trouver dans lalecture un exercice , ils
doivent s'arranger mal de n'y recevoir qu'un
enseignements
Jifais t si la précision est quelque part d'une
10 SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE.
Utilité incontestable , c'est certainement dans la
critique. D est vrai que, pour la traiter ainsi , il
Êiut une connaissance réelle de Tobjet dont on
parle. On ne peut se le dissimuler, la grande
extension de la |>res^ quotidienne a. multiplié
d'une manière exagérée le nombre des àristar-
ques. Sans doute , Texercice journalier de cette
espèce de judicature aiguise Tesprit de ceux qui
Texercent , et les rend plus aptes à apercevoir
dans un ouvrage le fort et le faible. Toutefois
cette apprécktion , dans tous feb ouvi^ges de
sdeboe, d'éducation, d'études longues et ^Hffi*
dîteS) ne peut être Mt& avftoju^icequepârune
personne elle-même haUttiée à Fétude , die-
m^e versée dans les matières àtir ki^dlës
ettetveQt porter un jugetn^t. Malheureuseoient,
pour réussit* dans les jugements Mttârakës; cfn
n'étudie gqère qu'une fchose , un jargoti en Vo-
gtie^ au imoyen duquel oîi sait en iiûposér au
cbibmiiÀ des lecteurs , par ralfectelidn dé ett^
tîûns^ principes généraux fort dbsctirs j qtte
Fcinr donne comihè iWévocaWement adunâdans
un certain cercle de génies supérieurs, eiau
nom desquels on somme le bénin pttWSé de se
soumettre. Aitisi nous r^ionçons à cette préci-
SUR LA DIRBCTION À(>tUËLLE DE LA CRITIQUE. 1 1
sion , qd est notre principal mérite , justement
ià où elle serait le plus nécessaire.
n n'est pas d'ouvrage si savant, sî irrépro-
chable dans le choix et l'emploi de ses maté-
riaux , qui puisse tenir contre ce jargon pré-
somptiieux : c L'auteur n'a pas vu les hauteurs
de son sujet ; il A'en a pas dominé l'ensemble.
Cte sujet présentait telle grande pensée ; c'é-
talt là tout son côté vital et philosophique.
Quelles conâéqu^ces remarquables on en
pouvait tirer! quelle fécondité d'aperçus il
o&^t ! L'auteur ne s'en est pas douté. Il lioui^
a donné de méprisables iaits , au heu d'une
oËiuvjré dé haute portée , etc. ...»
A l'inverse , l'ouvrage le moins^ solide , le plus
prétentieux, le plus faux, peut devenir, grâce
aîï ton magistral de cette critique nébuleuse ,
l'oeuvre d'ùngéhie siipérieur. Efle n'a pas de
p^e 1r ^ ittontifér qûekpie prétendue pensée
qui dbnmle toiit le livre. Pour aider un peu une
telle criti(^b dànS sa bonne tôlôrité , il ^ suffit
d'uil paradbxe. Par exemple , cômàpiiez les Êiits
dans rhîstôire; définissez une époque par uii
mot; dites d*ùn persoimage marquant que c'est
là personnfficatioA de telle idée ; bâclez ainsi en
1 2 SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE.
trois mots Thistoire de trois r^nes : la critique
absolue pourra iaire de vous un homme de gé-
nie. Ce sera beaucoup plus difficile si vous êtes
raisonnable.
Singulier sujet d'observation pour les littéra-
teurs à venir que cet emploi de jugements abso-
lus dont les pédantesques et obscures formules
paraîtront peut-être alors une sorte d'argot
assez monotone et assez facile à apprendre ! Mais
aujourd'hui les dupes qu'il fait sont nombreuses.
Dans un temps où on parle tant de liberté , oii
l'on s'en montre si jaloux , nous portons l'abné-
gation la plus inconséquente dans ce qui nous
appartient le plus intimement^ dans ce qu'il ne
dépend pas même des tyrans, d'entraver, dans
nos opinions. Nous les livrons à une sorte d'es-
clavage , en accueillant avec une véritable sou-
mission des systèmes d'idées (ou de mots so-
nores) tous disposés pour nous être imposés
iippérativement , au lieu de ces discui^ou^ 30-
lides , pleines d'pbservations tirées, des laits et
escortées , dans un bel ordre , de ces j^ts dont
elles s'appuient. Une manœuvre assez insolente
affecte du dédain pour quiconque n'est pas à la
hauteur de ces sublimités. L'emploi d'un tel
SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE. 13
moyen n'indique pas une grande estime pour
les lecteurs; mais ceux-ci justifient le moyen
par la manière dont leur vanité y répond. Us ne
voient pas , dans cette prétention dogmatique ,
la véritable injure faite à leur intelligence ; et ,
pour ne pas paraître des esprits bornés , ils re-
noncent au libre exerdce de leur bon sens.
D'autre part , Tamour-propre est si crédule ,
que souvent il finit par persuader à ceux dont le
ton d'oracle exploite ainsi la vanité du lecteur
ébahi , qu'ils sont vraiment doués de vues su-
blimes , bien supérieures à la science. Ainsi ils
s'abus^Qt en abusant les autres. Leur grande
étendue de vues est ce qu'il y a de plus rétréci.
Us professent un souverain mépris pour tout ce
qui leur est inconnu , et finissent par se consi-
dérer comme un centre de lumière , dont le
degré de proximité assigne aux objets leur éclat
respectif. A chaque sujet auquel ils appliquent
résolument ce principe , les juges compétents
haussent les épaules , pendant que le gros public
s'incline en se rengorgeant comme à son or-
dinaire.
Si l'abus que je signale est trop commun , il
n'est pourtant pas universel. Sans doute, la vé-
1 U SUR LA DIREGTIOJ>f ACTUELLE DE LA CRITIQUE.
. ritable critique se retrouve encore. On pourrait
citer en preofûère ligne tel recual littéraire qui
n'a pas cessé d'ofirir aux ouvrages de talent et
d'érudition , d'observations longues et laborieu-
ses » une critique savante qui n'est pas indigne
de les juger en dernier ressort. J'ai nonuné le
plus ancien et le plus estimé de tous nos jour*
naux littéraires, celui dont la r^^tfation, solide-
ment établie , se soutient toujours depuis plus
de deux siècles, sans ambitionner une vc^ue
^hémène, le Journal des Savants, qui n'a pas
cessé d'être rédigé par les maîtres de l'érudition,
dont la rédaction s'est même encore perfec-
tionnée de nos jours. Là on voit les œuvres
jugées par elles-mêmes , et non par je ne sais
quels principes absolus de l'application b pk»
contestable , quelquefois simple résultat d'une
boutade , qui , en traversant la tête du critique ,
l'a mené bien loin de son sij^et.
C'est surtout dans l'éloge que la critique au-
jourd'hui porte souvent à &ux, au point de
Usure perdre presque toute considération à ses
jugements. On a depuis long-temps remarqué
que les hommes sont plus agréablement cha-
touillés par le& louanges qu'ils ne méritent pas
SUR Uk n^HBGTIQN 4QTUBLLB DE LA CRITIQUE. 1 5
que par œUes qu'ils méritent. Ganova , tfiiroii ,
restait ins^Bsibleà l'admiration qu'^n exprimait
pour fa^ œ^vreç de son ciseau ; nans doute la
oonsoi^Qçe de ^ supériorité en ce genre lui
suffissût; mais pour ses tableau:!^ , ouvrages mé-
diocre, il niendiact, en quelque soi'te, les suf*
fiages » e( étant heureux de les obtenir; sa vanité
en avait besoin pour £dre illusion à sa consdence
d'artiste. Eb Hea ! un auteur ai^urd'hui sem*
ble presque tpi^gours mettre daps cette confi-
dence de soq amAUf-propre lo critîqu eaùû qui
entrepirenddele juges*; et c^est mérvi^lle comme
ce demi^ lo seconde , va même bisnraja«âsl^ de
ce qu'on lui demandait i et , sans s'inquiéter de
ce que penseront les juges ccwipétents , délivre
un pompeux diplôme, valable aux yeux de la
foule, et dont son compère sait très-*bien se
servir pour arriva ainsi» par le contr^ied de
la vérité , à la gloire du jour, quelquefois aux di-
gnités et à la fortune.
€ Toute prétention, dit Yauvenargues^.est
une usurpiaifion* »Qued'usurpaiteurS(,b<)nI)ieii!
C'est surtout le domaine assez retiré de Véru-
(fition qwi est.en proie, à leurs e^oirsions bar-
dies. {1 n'y a pas de romaB bistorique, pas
16 SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CÉltl<2UE«
d'ambitieux tableaux d'une époque , défigurée
par les plus <»feux systèmes , qui ne vaille à son
auteur lin brevet de bénédictin , rien que cela.
De cette officieuse disposition de la critique à
servir les camarades et amis , non âelon leur
mérite , mais selon leur ambition la moins légi^
dme , il résulte que Ton reconnaît de l'érudition
à presque tout le monde , justement parce que
presque personne n'en a. J'ai observé plus d'une
fois de singuliers contrastes entre de sembla-
bles réputations et l'examen des titres sur les-
quels elles s'échaiaudaient : dans ces ouvrages ,
où , disaiton , était secouée la poussière des
chartriers , où les plus anciens cartulaires , les
Chartres les plus difficiles , tous les matériaux
les plus solides de l'histoire avaient dû être pé-
niblement mis en œuvre , voilà qu'à l'ouverture
du livre une , deux , trois erreurs grossières
venaient montrer de quel bon aloi était cette
appréciation •
Mais , lorsqu'un auteur offre , par hasard , à
l'engoâmentde la critique une érudition réelle ,
un talent fort et original , la disposition au con-
tre-sens de réloge trouve encore quelquefois à
s'exercer. Je prendrai un illustre exemple ,
SUR L\ DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE. 17
M. Augustin Thierry. Les adversaires mêmes
de ses théories lui reconnaissent tous les mé-
rites du grand historien. C'est bien ici que les
éloges ont le champ libre , et Ton comprend
difficilement qudle prise peut rester aux exa-
gérations de l'engouement. Mais l'habitude du
paradoxe rend inventif. Par malheur pour
M. Thierry et pour les admirateurs de son beau
talent , sa vue est dans un état déplorable , et
l'on sait qu'aujourd'hui il est presque aveugle.
J'ignore qui a eu le premier l'idée , à ce pro-
pos , de faire du docte et éloquent historien un
martyr de la science ; mais certainement lui-
même n'a nullement autorisé cette erreur. U cite
peu de ces pièces originales qu'il lui aurait fallu
p^blement déchiffrer; et il savait trop bien &ire
usage des importantes collections historiques
dues à ses savants devanciers pour ne pas voir ,
dans ces matériaux si commodément préparés ,
un trésor de faits à exploiter d'abord , avant de
passer à la recherche^ incertaine des pièces ma-
nuscrites. Aussi M. Thierry allègue- t-il prin-
cipalement des ouvrages comme la grande col-
lection des ordonnances des rois de France,
celle des historiens de la France ; magnifiques
I. 2
18 SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE.
in-folio dont les beaux caractères semblent des-
tinés à conserver la vue plutôt qu'à la détruire.
Mais peut-être l'ami impétueux qui lui fit le
premier un mérite scientifique de sa cécité
n'avait-il pas pris garde à ces indications des
sources dans ses ouvrages. Depuis lors c'est de-
venu un axiome inébranlable , que M. Thierry
a perdu les yeux esx déchiffrant de vieux par-
chemins. Feu l'abbé de l'Espine , l'homme de
France le plus habile dans la diplomatique , et ,
en général , dans toutes les difficultés de la pa-
léographie latine , et qui avait passé soixante
ans à déchiffrer les écritures les -plus indéchif-
frables , ne s'était jamais servi de lunettes , et
avait conservé même jusqu'à la mort une vue
perçante. J'imagine que , si ce vieux bibliothé-
caire avait eu pour prôneur un de nos critiques
à la mode , on aurait exalté chez lui la légèreté
sémillante de son style ou les brillants caprices
de son imagination vagabonde.
Je cherche si de tels travers ont toujours
existé ; s'ils tiennent à l'essence laème de la cri-
tique ou à certaines combinaisons particulières
à notre époque. Sans vouloir faire la satire du^
temps présent , j'y vois presque partout , chez
SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE. 19
les hommes les plus studieux, Fétude tenir
une place secondaire. Qnels sont les savants qui
font de leur science y non pas un moyen , mais
le but réel de leur vie? On pourrait répondre
avec le poète :
U en est jusqu'à trois que je pourrais citer.
Quant aux critiques, puisqu'il &ut , en géné-^
rai, les distinguer des savants, la grande impor-
tance de la presse périodique , écho de leurs ju-
gements littéraires, donne à ces jugements une
influence très-propre à répandre leurs auteurs
dans le monde. Et combien de temps la vie du
monde enlève à ces études , que les siècles vrai-
ment littéraires regardaient comme indispen-
sables à la critique I Pourtant nous voyons
dans ces sièdes-là les hommes les plus renom-
més par leur savoir , les critiques les plus forts,
faire marcher de front les occupations les plus
variées avec leurs travaux littéraires. L'illustre
Budé était président du conseil des requêtes ;
il avait été prévôt des marchands de Paris et
ambassadeur de François P' auprès de Léon X.
Henri Estîenne , si étourdissant par ses gigan-
tesques travaux de littérature et d'imprimerie ,
menait avec cela de front , et de la manière la
20 SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE.
plus active , la politique et la religion. On en
pourrait dire autant d'Érasme , de Bembo , du
président de Thou et de beaucoup d'autres sa-
vants du seizième siècle, qui nous apparaissent
aujourd'hui avec des proportions vraiment co-
lossales. Mais remarquez bien que ces divers
exercices de leur activité intellectuelle étaient
tous graves , sérieux , souvent passionnés , et
tenant constamment en haleine leurs facultés
les plus hautes ; donnant à leur attention une
force , à leur jugement une gravité , dont profi-
taient leurs travaux littéraires. Chez nous , au
contraire , le temps qui n*est pas pour Tétude
est consacré aux plaisirs, à la recherche dii
confortable , aux soins mesquins d'arranger sa
petite position , et d'y faire concourir habile-
ment tous les événements auxquels nous pre-
nons quelque part.
Cette vie oSre , il est vrai , plus de calme , de
douceur , de sécurité , que l'acharnement reli-
gieux et littéraire des grands siècles créateurs ,
où rien ne se prenait froidement , où la pas-
sion , la ténacité , l'énergie , ébranlaient sans
cesse l'existence de leurs brûlantes secousses.
Alors un livre n'était pas une petite combinai-
SUR LA DIRECTION ACTUELLE DE LA CRITIQUE. 2 1
son improvisée pour seconder tel projet parti-
culier , souvent fort peu littéraire : c'était une
longue et importante affaire , le fruit de véri-
tables veilles. La critique , à son tpwr , étudiait ,
approfondissait son auteur , pour l'exalter par
son admiration , ou pour lui porter des coups
redoutables; ce n'était pas cette escrime élé-
gante et facile de notre critique de chaque
matin.
Ce que les relations sociales et les habitudes
de la vie ont gagné en agrément , les œuvres
littéraires l'auraient-elles perdu en exactitude ,
en profondeur réelle , et surtout en dignité ?
DES
TRAVAUX D'ÉRUDITION
La Bruyère a tracé ce portrait de Férudîtion
ridicule au dix-huitième siècle : c Hermagoras
ne sait pas qui est roi de Hongrie ; il s'étonne
de n'entendre faire aucune mention du roi de
Bohème. Ne lui parlez pas des guerres de Flan-
dre et de Hollande; dispensez*le du moins
de vous répondre : il confond les temps; il
ignore quand elles ont commencé , quand elles
ont fini... Mais il est instruit de la guerre des
Géants, il en raconte les progrès et les moindres
détails ; rien ne lui est échappé D n'a ja-
mais vu Versailles , il ne le verra point : il a
presque vu la tour de Babel ; il en compte les
degrés ; il sait combien d'architectes ont pré-
sidé à cet ouvrage ; il sait le nom des architec'-
DES TRAVAUX D* ERUDITION. 23
tes. Dîraî-je qu'il croit Henri IV fils de Henri IH?
n néglige du moins de rien connaître aux mai-
sons de France, d'Autriche, de Bavière : Quelles
minuties! dit-il, pendant qu'il récite de mé-
mcHre toute une liste de rois mèdes et de Baby-
lone , et que les noms d'Apronal , d^Hérigebal ,
de Noesnemordach , de Mardokempad , lui sont
aussi familiers qu'à nous ceux de Valois et de
Bourbon. H demande si l'empereur a jamais
été marié ; mais personne ne lui apprendra que
Ninus a eu deux femmes. On lui dit que le roi
jouit d'une santé parfaite ; et il se souvient que
Tetmosis, un roi d'Egypte, était valétudinaire,
et qu'il tenait cette complexion de son aïeul
Alipharmutosis. Que ne sait-il point? Quefle
. chose lui est cachée de la vénérable antiquité?
Il vous dira que Sémiramis, ou^ sdonr quelques-
uns, Sérimaris , parlait conune son fils Ninias ;
qu'on ne les distinguait pas à la parole : si
c'était parce que la mère avait une voix mâle
conmie son fils , ou le fils une voix efféminée
comme sa mère , il n'ose pas le décider. Il vous
révélera que Nembrod était gaucher et Sésos-
tris ambidextre ; que c'est une erreur de s'ima-
giner qu'un Àrtaxerce ait été appelé Longue-
24 DES TRAVAUX d' ERUDITION.
main parce que les bras lui tombaient jusqu au
genou , et non à cause qu'il avait une main plus
longue que l'autre ; et il ajoute qu'il y a des au-
teurs graves qui affirment que c'était la drœte ;
qu'il croit néanmoins être bien fondé à soute-
nir/]ue c'est la gauche. ]»
Si à cette peinture si vive et si originale vous
joignez le caractère que Molière a tracé de ce
savant
Qui , pour avoir un nom qui se termine en es ,
Se faisait appeler oionsieur Caritidès ,
vous aurez une provision de plaisanteries du
meilleur aloi, et assez fécondes pour fournir
matière à de nombreuses colonnes de critiques.
Reste à savoir si ces critiques trouvent encore
aujourd'hui leur application; si c'est dans l'étude
de l'antiquité qu'il faut aller djiercher le pédan-
tisme en 1855 , ou s'il ne se serait pas trans-
porté ailleurs , comme dans quelques domainei^
dépendants de la politique , je suppose.
Le fait est qu'il nous arrive souvent de voir
traiter avec une inconcevable légèreté des ques-
tions littéraires importantes ; et ceux qui pui-
sent leur opinion dans ces jugements sabrés
conservent ainsi des préjugés qu'ils regardent
DES TRAVAUX d'ÉRUDITIOJV. 2 5
comme des idées de progrès, par cela seul
qu'on les leur présente dans un style nouveau
et brillant. Que de formes nouvelles savent
ainsi à rajeunir des observations aujourd'hui
hors de mise ! Combien de gens ont vécu et
même vivent encore sur Voltaire , quoique son
règne soit fini , et fort justement ; car, de tous
les despotismes , celui qu'exerce l'esprit de sar-
casme et de persiflage me parait le plus intolé-
rable. Sous un tel règne , en vain rédame-t-on
le droit de traiter sérieusement les choses sé-
rieuses , si les hommes qui tiennent le sceptre
de la moquerie ont fantaisie de les traiter au-
trement.
Voltaire et les encyclopédistes avaient intro-
duit 1^ monarchie et l'aristocratie dans les let-
très , qui doivent toujours rester une répubUque.
Le$ grands événements qui leur succédèrent
firent envisager avec une sorte d'indifférence ces
questions spéculatives où ils avaient porté tant
de passion. Les sciences exactes jouirent alors
4 une influence presque exchiisive; alors sur-
tout brilla dans tout son éclat la première
classe de l'Institut , aujourd'hui l'académie des
sciences. Elle, éclipsa tout le reste , et , pour ne
26 DES TRAVAUX d'ÉRUDITION.
parler que de racadémie des inscriptions et
belles-lettres , en ce temps la troisième classe
de l'Institut, il était diiBcile que ses travaux
fussent compris et appréciés d'une époque qui
se contentait de YHisloire de France d'Anque-
tîl. Aussi ces travaux continuaient -ils dans
une espèce d'obscurité; les académiciens les
plus distingués se tenaient à l'écart , et les hon-
neurs de l'érudition étaient feits par des hommes
qui n'étaient pas les premiers, tels que M. Lan-
glès pour les langues de l'Orient, M. Gail pour
la littérature grecque.
n n'en est pas tout-à-iait ainsi aujourd'hui.
L'académie des sciences conserve toujours , il
est vrai , une haute influence par des travaux
féconds en applications directes. Peut-être, dans
l'attention qu'elle ne cesse d'exciter , le culte de
l'industrie l'emporte-t-il aujourd'hui sur celui
de la gloire scientifique ; en tous cas , les au-
tels de la science restent fréquentés. Mais ce
qui a pris une véritable popularité , c'est l'étude
de l'histoire. Dans mi temps oii toutes les tra-
ditions se perdent, et où tant d'incertitude
règne sur les sujets les plus importants, les
meilleurs esprits ont senti la nécessité , non pas
DES TRAVAUX d'ÉRUDITION. 27
de s'isoler des temps modernes œmme Herma-
goras , qui croyait Henri IV fils de Henri III ^
mais de rattacher une exacte connaissance de
ces temps modernes à l'étude approfondie des
temps passée. Des recherches sur le moyen-
âge , sur l'antiquité , sur les peuples étrangers ,
leur langue , leurs opinions , leurs coutumes «
n'ont plus paru des objets Êdts pour défrayer
la bonne humeur des esprits plaisants.
Pourtant rien n'est commode conune l'esprit
tout Êdt , et rien n'est difficile comme de dis-
tinguer dans sa propre tête ses idées d'avec sa
mémoire. Avec cela , les critiques ressemblent
trop souvent à des juges qui chercheraient à
attirer toutes les causes à leur tribunal y sans
s'embarrasser de la compétence de sa juridiction.
On aime à parler de tout dans un feuilleton, et,
comme, en général, les savants mêmes ignorent
plus de choses qu'ils n'en savent , il résulte de
ces causeries avec le pubhc bien du réchauffé,
bien du r^ttu , souvent des contradictions et
des anachronismes. À des éloges sur ce goût
de l'histoire, sur cette vénération pour nos
monuments, sur cette liberté dans les créations
de l'artiste et de l'écrivain , sur cette renais-
28 DES TRAVAUX d' ERUDITION.
sance de la renaissance, en un mot, qui cherche
à se manifester aujourd'hui , vous verrez quel-
quefois peut-être se joindre des railleries sur
le corps distingué , principal foyer où se sont
conservées ces traditions de savoir que Ton dé-
sire exploiter avec tant d'ardeur, avec trop
d'ardeur quelquefois; car la connaissance
d'une chose n'en vient pas aussi vite que le
goût.
Quelle est la cause d'une telle incoiQ^séquence
dans la critique ? c'est qu'en louant la tendance
vraiment louable l'écrivain exprime ses propres
observations; en dénigrant mal-à*propos » il
n'est que l'écho de quelques vieilles boutades ,
qui , d'échos en échos , sont arrivas jusqu'à
lui > qu'il répète parce qu'il les trouve p^laisan-
tes » mais sans en vérifier la justesse. Pour bîan
critiquer une chose , c'est-à-dire pour lapcer
des traits qui portent , il &ut pourtant la con*
naître au moins aussi bien que pour en parl^
sérieusement. Aussi les meilleures plaisanteries
sur certains travers de l'érudit^n sontreQes
dues à l'abbé Barthélémy- Mais, en s'attaquant
à des sujets auxquels on estétr^iuger, pn risque
de frapper à faux , et d'exciter quelquefois à ses
DES TRAVAUX d' ÉRUDITION. 29
dépens un rire dont on se croyait l'arbitre.
La faciKté que donne la littérature quotidienne
habitue à causer en écrivant ; la plume ne se
refuse rien de ce que se permettrait la tangue
dans une conversation sans conséquence, et
Ton oublie ainsi que c'est avec la France en-
tière qu'on va causer, ne fut-ce que pendant un
quart d'heure. Ce laisser-aller fait donc qu'on
s'avance trop quelquefois ; mais aussi les opi-
nions n'ont pas cet entêtement qui de la moin-
dre contradiction Élisait jadis jaillir une polé-
mique interminable.
Si j'ai dît que vouloir ridiculiser les travaux
de l'académie des inscriptions est aujourd'hui
un anachronisme , j'ai avancé une chose fort
inutile à établir pour toutes les personnes qui
sont au courant de ces travaux. Ces personnes*
là savent que cette académie est ^ avec celle des
sdénces , la partie vraiment active et utile de
l'Institut. Tout en rendant hommage à l'acadé-
mie française , à celtes des beaux-arts et dés
sciences morales ; on doit convenir que la tJiéo-
rîe du bemi est changeante dans les arts et les
lettres. Boileau avait dit : «Rien n'est beau que
lé vrai. » UnenoUwBepoétiqueavouluprouvOT
50 DES TRAVAUX d'ÉRUDITION.
que la plus grande partie du vrai , c'est le laid;
et elle en a conclu que le laid est le beau , plus
encore que le beau lui-même. Voilà une mine
féconde, et il peut se passer beaucoup de temps
avant que l'imitation systématique du laid soit
épuisée. Si nous passons aux arts , que peut
sur les libres allures des artistes l'autorité con-
testée d'un aréopage académique? La même
chose a lieu pour les sciences morales : bien
que la morale soit sans doute toujours la même,
rien n'est changeant comme les systèmes de
philosophie , et rien n'est entêté conune leurs
auteurs ; c'est bien à eux que Ton signifiera une
sentence académique !
n n'en est pas de même pour les sciences
d'observation , et pour celle des faits anciens
dont la trace s'est perpétuée par des monuments
quelconques. Là on est disposé à reconnaître
l'autorité du savoir , et des corps d'élite peuvent
l'exercer d'un consentement assez unanime.
Pour voir la manière dont l'ancienne académie
des inscriptions a rempli cette missicm , il faut
lire ses doctes mémoires. Mais, nous n'hésitons
pas à le dire , les travaux actuels de cette com-
pagnie surpassent ceux de ses devanciers. En
DES TRAVAUX d'ÉRUDITION. Si
voici la raison : à Théritage de ses prédéces-
seurs elle joint maintenant l'héritage de Tor-
dre à jamais illustra des Bénédictins ; et, par le
zèle et l'érudition de ses membres , elle se mon-
tre digne de ce double héritage.
L'académie des inscriptions et belles-lettres
applique ses laborieuses investigations à l'his-
toire des hommes et de leurs sociétés , à l'étude
approfondie de la filiation , des analogies ou
des différences des langues , à l'interprétation
des plus anciennes httératures , où l'érudition
parvient à retrouver la plus grande part de ce
qu'un siècle présomptueux regarde comme des
innovations , car ce n'est pas d'hier que Salo-
mon a dit : < Rien de nouveau sous le soleil. >
Restée fidèle à l'étude des faits , sans jamais
sacrifier aux caprices du jour, cette grave com-
pagnie a vu revenir à elle et à ses études une
génération avide d'apprendre l'histoire, non
plus dans ces longs résumés, incomplets et sans
couleur, décorés du nom d'histoires générales ,
mais à ces sources vives des révélations con-
temporaines. Que de connaissances se ratta-
chent accessoirement à ces études spéciales
quand on en comprend toute la portée ! la géo-
3 2 DES TRAVAUX d' ERUDITION.
graphie , les langues , la paléographie , la nu»
mismatique , les recherches archéologiques,
lattention sérieuse portée sur le moyen-âge aux
imposants monuments, aux institutions fortes ;
enfin partout un grave examen substitué au
persiflage frivole.
Ces études , comme on les entend à l'acadé-
mie des belles-lettres , sont trop profondes pour
être accessibles à beaucoup de personnes ; et
nous ne prétendons pas réclamer pour elles
une vogue dont elles ne sont pas susceptibles ,
et qu'elles sont loin de rechercher. Mais aux
personnes qui demandent de bonne foi des
notions exactes sur Tétat de l'érudition , répon-^
dons par des Ëdts incontestables , et montrons
du moins le vide des plaisanteries séculaires
qu'une critique routinière ne cesse de répéter.
COUP D'OEIL
SUR L'ORIGINE DE L'ÉCRITURE,
Les découvertes de Férudition moderne sur
les écritures de raucienne Egypte doivent feiire
•considérer l'origine de l'écriture sous un point
de vue nouveau. Les premiers termes de cette
question doivent ainsi recevoir plus de déve-
loppements que n'avait pu leur en donner Mont-
&ucon , et des développements tout différents.
Tel est le sujet de ces considérations sur l'ori-
gine de l'écriture.
Presque toutes les traditions de l'antiquité
classique sur les commencements de l'écriture
en Grèce en attribuent l'introduction dans ce
pays à Gadmus. Mais il ne faut jamais perdre
de vue, en discutant ces questions d'origines chez
les Grecs , que l'anthropomorphisme , leur ca-
ractère dominant , les a portés à tout personni-
I. 3
34 SUR l'origine de l'écriture.
fier, les grands événements comme les grandes
vertus, comme les grands vices. Le siècle et le
pays auxquels se rattachaient la découverte et
la propagation d'un art sublime se résumaient
pour eux dans un héros célèbre ou contempo-
rain de l'événement , ou plus souvent son com-
patriote seulement, si Ton peut ainsi parler.
Triptolème était l'inventeur de la charrue.
Hercule le dompteur des monstres ; Dédale re-
présentait presque tous les arts d'application. ..
Ainsi Gadmus passa pour avoir inti^m't ou
môme inventé l'écriture.
Ce héros florissait au commencement du sei-
zième siècle avant Jésus-Christ. Il est certain
qu'un genre de lettres d'une forme très-ancienne,
tombé en désuétude à l'époque d'Hérodote^ était
appelé lettres cadméennes ; Hérodote rapporte
même avoir lu trois inscriptions de ce caractère
sur des trépieds du temple d'Apollon Isménien
à Thèbes : < J'ai vu moinnéme des lettres cad-
> méennes, gravées sur des trépieds dans le
» temple d'Apollon Isménien à Thèbes en
> Béotie ; elles avaient beaucoup de rapports
» avec les caractères ioniens. L'inscription d'un
» de ces trépieds portait :
SUR LORIGIMB DB l'eCRITURE. 35
< Amphitryon m'a consacré à son retour de
1 Téléboé. »
Or cette expédition d'Amphitryon est juste-
ment celle pendant laquelle k &ble suppose que
Jupiter prit la figure de ce prince pour s'intro-
duire auprès de sa fenune Alcmène. L'inscrip-
tion de ce trépied répondait donc à la naissance
d'Hercule , que Fréret place à l'an 1385 avant
Jésus-Christ. Hérodote cite ensuite les inscrip-
tions des deux autres trépieds , l'un consacré
du temps d'Œdipe par Scéus, fils d'Hippocoon ,
et l'autre par Laodamas , fils d'Êtéocle.
n n'y a aucun doute sur l'existence de ces
trépieds et de leurs inscriptions , puisque Héro-
dote les avait vus ; et Y(m n'a jamais le droit de
su^q;>ecter le témoignage de ce père de l'histoire,
dont toutes les assertions personnelles qu'on a
pu vérifier ont été reconnues exactes. Mais,
quant à l'antiquité de ces mêmes inscriptions ,
on conçoit d'abord qu'il ait pu être dans l'inté-
rêt des prêtres de supposer à quelques dbjets
du trésor de leur temple une origine ancienne
et héroïque , propre à exciter la vénératjpn des
peuples. Cette supposition s'accorde avec l'c^i-
nion de ceux qui regardent l'écriture grecque
V
36 SUR l'origine de l'écriture.
comme postériem^ à Homère. Nous allons d'a-
bord exposer cette opinion.
Lies plus anciens monuments de la littérature
grecque, tous bien postérieurs aux époques
que nous venons d'indiquer, ne font aucune
mention de l'écriture , et paraissent avoir été
composés avant que l'usage en fût répandu dans
la Grèce. Ils furent d'abord transmis de bou-
che en bouche par la mémoire , faculté bien
plus développée chez les hommes avant que
l'art d'écrire ne vînt la suppléer en partie. Ho-
mère lui-même (car nous nepouvons nous ré-
soudre à dire avec une nouvelle école de criti-
que : les auteurs de l'Iliade), Homère , qui passe
en revue la nature et la société tout entières ,
et qui n'est. étranger à aucune des connaissan-
ces de son temps , ne dit pas un mot d'un art
qui n^aurait pas manqué d'appeler ses observa-
tions s*il en eût eu connaissance. On sait que
le seul passage où l'on aurait pu voir quelque
mention de l'écriture est celui-ci :
« Prœtus envoya Bellérophon en Lycie , et
» lui donna des signes funestes , traçant dans
» une tablette fermée beaucoup de choses per-
> nicieuses. » (Iliade^ VI, 168, suiv. )
SUR l'origine de l'egriturb. 87
Le mot sêmata qu'Hérodote emploie dans
cette locution ^Xessigms phéniciens de Cadmus,
c'estnàrdire les lettres, a feiit remarquer à ma-
dame Dacier que tel pouvait être le sens de œ
mot dans ce passage d'Homère. Mais, aucun au-
tre passage du poète ne corroborant cette expli-
cation , il est bien plus naturel de donner à sê-
mata le sens de signes convenus ou symboles
particuliers , comme étaient fes signes de Thos^
pitalité. Quai^t au verbe graphci, qui s'applique
à tous les arts graphiques , il est bien plus simr
pie de le traduire la par tracer qae par écrire.
Sid'écriture eût été connue en Grèce du temps
d'Homère , les deux grands poèmes qui lui sont
attribués auraient contenu plusieurs allusions
à cet art. Quel est le poème de quelque étendue
oii l'on trouverait un pareil silence^ sur un art
qui devait pourtant paraître d'autant plus re^
marquable à un esprit observateur qu'il aurait
été plus nouveau ?
Or V Iliade , quelque opinion que l'on émette
5ur son auteur, est nécessairement postérieure
au siège de Troie, dont la prise, fixée à l'an 1282
avant Jésus-Christ est plus récente d'au moins
\m ouart de siècle que les derniers personna-
58 SUR l'origine de l'écriture.
ges th^iKÔns dtés par Hérodote comme dona-
teorsdeslrépieds dont fl a^art lu les insci^
Si récritiire e6t été alors comme en Béotie , les
Thébainsqui étaient an si^ de Troie, qnHo-
mèreappdle m^e Cadméiônés^ descendants de
Cadmus , et qui ont donné leur ncmi an catalo-
gue des Yaisseanx , <^anté par les rapsodes sous
le titre de Bceotia, les Thébains, disons-nous ,
n'aurai^Qt pas manqué d'apporter a^ec eux et de
répandre parmi tous les Grecs de Fannée les
notions de l'écriture.
On sent qu'à côté de ce »lence des plus an-
ciennes compositions poético-historiques , quel-
ques assertions d'auteurs, compsffatiyement
modwnes , sont sans aucun poids pour les par-
tisans de l'opinion que nous exposons. Us n^hé-
sitent pas à rejeter comme erronées celles de
Pline et de Phflostrate qui attribuent à Pab-
mède pendant le siège de Troie Tinv^ition de
plusieurs lettres ou même de l'alphabet en
tier. Enfin ils voient un des nombreux anachro-
nismes de l'Enéide dans le passage où Virgile
fait écrire un vers à Énée :
Rem carmiae signo.
i£neas hxc de Daoais victoribus arma.
(L. III, V. i87, sq.)
SUR l'originb de l'écriture. 39
Si donc nous reftisons d'admettre les tradi-
âons classiques sur l'origme de l'écriture en
Grèce , il nous &ut ch^x^her dans les faits his-
toriques un indice que ne détruisent plus des
preuves contraires. Et nous trouvons cet in-
dice peu de temps après Homère , auquel les
chrcmologistes assignent pour époque la fin du
dixièsne siècle avant Jésus-Christ, Lycurgue ,
né vingt-iâx ans avant la fin de ce siècle , et par
conséquent en partie contemporain d'Ife>mère,
inrolongea sa carrière jusqu'à la cinquante-
neuvième annéedu siècle suivant ; et, le premier,
il mit par écrit ces deux grands poèmes d'Ho-
mère, qu'il fit amsi connaître à toute la Grèce,
Cette poésie sublime , les chants instnictiis
et hamnonieux d'Hésiode , les fortes institutioms
de Lycurgue y nous montrent alors une bien
grande époque de fermentation intellectuelle.
La mémoire de l'homme n'allait plus sdEre à
la conservation des œuvres de son génie* Anssi
est-ce à cette époque , c'est-à-dire dans la pre-
mière , moitié du neuvième siècle avant Jésus-
Chri^ , que Léon Allatius assigne l'introduc-
tion de récriture en Grèce. Elle y précéda
d'environ deux siècles l'histœre en prose. Car
AO' SUR L ORIGINE DR l'ëCRITURE.
le plus ancien prosateur grec que nous con-
naissions de nom est Gadmus de Milet , qui vi-
vait dans le conunencement du sixième siècle
avant Jésus-Christ , et qui est ainsi antérieur à
Hérodote à peu près d'un siècle»
Mais il existe sur cette même question de
l'introduction de Técriture en Grèce une autre
opinion fort imposante par les personnes qui
l'ont soutenue. M. le marquis de Fortia , dans
son Essai sur l'origine de l'écriture , a même
consacré un chapitre entier à l'histcnre de cet
art en Grèce avant Homère. A l'appui de ses
savantes considérations , l'on peut ajouter que ^
si l'introduction de l'écriture en Grèce eût été
de beaucoup postérieure à la guerre de Troie ,
cet événement se fiiit ainsi trouvé à peu près
contemporain des temps historiques , et nous
aurions probablement sur sa date des indica-
tions plus précises. Quant au silence d'Homère,
sans disconvenir de la gravité de cette objec-
tion , elle pourrait être réfutée jusqu'à un cer-
tain point , en admettant que l'écriture » bien
que connue en Grèce , a pu y rester des siècles
à peu près sans usage , faute de matières com-^
modes pour écrire^
SUR l'origine de l'écriture. 41
M, de Fortia , d'après le témoignage des au-
teurs grecs et latins, place l'introduction de
l'écriture en Grèce au seizième siècle avant
Jésus-Christ , époque remarquable dans l'his-
toire primitive de ce pays par les colonies
d'Égyptiens et de Phéniciens qui , d'après les
traditions helléniques , vinrent alors porter le
flambeau de la civilisation , Gécrops dans l'At-
tique, Gadmus en Béotie, Danaûs dansl'Ar-
golide. M. Letronne a présenté récemment
cette partie des origines grecques sous un jour
nouveau, en refusant aux Égyptiens la part
qu'on leur a donnée jusqu'à présent dans la ci-
vilisation de la Grèce. En admettant même son
savant système pour les colonies du seizième
siècle avant Jésus-Ghrist dont nous venons de
parler , on pourrait encore ne pas rejeter la
tradition d'une colonie antérieure de trois
siècles , celle d'Inachus dans le nord du Pélo-
ponnèse , au dix-neuvième siècle avant Jésus-
Christ , à cette époque où la tyrannie des Hyc-
sos ou rois pasteurs dut forcer à de lointaines
émigrations un grand nombre d'Égyptiens. Si
cette antique colonie n'imprima pas à la nais-
sante société de la Grèce ces formes de la société
42 SUR L ORIGINE DE L ECRITURE.
égyptiemie que BL Letronne voudrait y yoir
pour reconnsutre la présence de colons ^yp-
tiens , on pourrait l'attribuer au peu d'exten-
sion de leur domination, joint à leur petit
nombre , que l'état de la navigation dans ces
temps reculés rend fort probable. Alors ils se
seraient modifiés peu à peu par l'influence du
climat et des habitudes de leur nouvelle patrie,
plutôt que d'attirer celle-ci au joug de leur d-
vilisation«
Cette question , du reste , n'a qu'un rappcMrt
très-vague à celle de l'introduction de l'écriture
en Grèce , puisqu'il est assez naturel de sixp-
poser qu'Inachus et ses compagnons , ou n'ap-
portèrent pas avec eux la science de l'écriture
( bien que connue alors en Egypte ) , ou, absor-
bés par la nécessité de leur existence dans ce
pays nouveau et sans doute presque sauvage ,
ne s'occupèrent pas de transmettre cette science
à leurs descendants. D'ailleurs , si l'on prend
pour guides les traditions rapportées par les
anciens auteurs ( et c'est là le fondement de la
seconde opinion que nous exposons ) , on ad-
mettra que les Grecs durent leur écriture aux
Phéniciens par Gadmus.
SUR l'origine j)b l'écriture. A3
Cette origine phénicienne de récriture grec-
que est un fait qui n'est point contesté. Mais
les Grecs, en rendant cet honunage aux Phéni-
ciens , les ont regardés ccNoame les premiers in-
venteurs de récriture. Cette opinion était pas-
sée de raatiquité classique chez les modernes.
Elle dut s'y maintenir, et s'y maintint en effet
jusqu'aux importantes recherches dirigées avec
tant de sagacité et de bonheur dans ces dw-
iiières années sur les divers systèmes d'écriture
de l'antique Egypte.
Les premières clartés, portées, conune
chacun sait , par M. le baron Silvestre de Sacy
sur l'inscription trilingue * de Rosette , vin-
rent à recevoir une extaision inattendue de
'^ L'épithète trilingue, appliquée à riAscriptlon de Ro-
sette y peut sembler impropre , en ce sens que, sur les trois
colonnes d'écritures différentes, deux sont en égyptien. Mais
on a fait, jusqu'à présent, si peu de chemin dans rintelii-
gence de cette partie de Tinscription , que Ton n'est pas en
droit;d'affirmer que la langue représentée parle caractère hié-
roglyphique fût la même que celle du caractère démotique.
S'il y a de la différence entre les deux , c'est à la dernière
que répondrait le copte ; et l'inscription serait réellement
trilingue. Nous devons cette observation à notre savant ami
M. Wladimir Brunet.
dix SUR l'originb de L*ECR1TURE.
M. le docteur YoBng , qui s'appup d'une base
inébranlable , l'identité de la langue copte avec
l'ancien égyptien, identité démontrée par
M. Etienne Quatremère avec une évidence déjà
si féconde en grands résultats. La sagacité
pénétrante et investigafripe de feu M. Gham-*
pollion porta bientôt dans une voie de rapide
perfectionnement ces études nouvelles, où il
fut secondé par les travaux auxiliaires de
MM, Akerblad , Sak , Peyron , Rosellini ,
Brown , de Kosegarten-, et par les travaux ,
pour ainsi dire parallèles , de AOf • Hase et Le-
tronne. Cette question , jusqu'alors en appa-
rence insoluble , et c[ui n'avait inspiré , avant
M. de Sacy, que des extravagances * , se
trouva ainsi tellement illuminée , que l'on put
passer avec certitude des Phéniciens aux Égyp-
tiens , et là trouver sinon la naissance précise
d'un art dont est provenue toute civilisation , au
moins remonter, en le suivant, jusc[u'à des
siècles très-reculés; et enfin, de l'examen de sa
* On croit pouvoir qualiGer ainsi les volumineux travaux
du père Kircher et de ses disciples , dont le docteur SeySartb
a voulu encore récemment soutenir les doctrines , même de-
puis Ghampollion.
SUR l'origine de l'écriture. 45
marche pendant un aussi long période , tir^
les inductions les plus vraisemblables sur ses
premiers essais.
L'antique Egypte , berceau de là civilisation
humaine , centre d'où ont rayonné en Orient et
en Occident tous les enseignements divers qui
ont policé le monde , possédait et conserve en-
core sur ses gigantesques édifices les caractères
mystérieux d'un langage que son impénétrable
obscurité avait &it regarder jusqu'ici par les
anciens et les modernes comme en dehors de
toute comparaison. Pourtant l'opinion géné-
rale était qu'il représentait seulement les idées.
Peut-être se trouvait-il ainsi le type , non seu-
lement de l'écriture idéographique des peuples
les plus lointains de l'Orient , mais encore des
signes numériques , auxquels s'applique si fa-
vorablement le principe idéographicpie qu'au-
jourd'hui en Occident et en Orient les mêmes
chiffres sont employés par des peuples dont
l'écriture diffère autant que le langage.
Il n'entre pas dans les bornes étroites de no-
tre sujet de retracer les inductions successives
au moyen desquelles MM. Young et Champol-
hon , autorisés par M. Etienne Quatremère à
4Ô , SUR l'origine de l'écriture.
œnsidérw le œpte comme la langue des anciens
Égyptiens , ont reconnu dans les hiéro^yphes
un grand nombre de caractères phonéticpes ;
comment l'emploi de ces caractères , que l'on
crut d'abord réservés à exprimer quelques noms
propres étrangers , dont le son ne réveillait au-
cune idée égyptienne , lut étendu , principale*-
m^it par M. Ghampollion , à presque tous les
noms propres égyptiens , et même , selon son
opinion, à une grande partie des autres mots * ;
enfin comment la comparaison de plusieurs
papyrus avec la pierre de B^osette a lait referou^
ver les différents genres d'écritures égyptiennes
mentionnés par saint Clément d'Alexandrie ,
dans ks genres suivants que l'on a nettement
distingués : l'Hiéroglyphique ou caractère mo-
numental ; le même caractère simplifié par les
prêtres pour s'en servir avec le calamus d'une
manière cursive , c'est lliiératique ou sacenkv-
taie ; et enfin l'enchorique ou démotique , à l'u-
* Selon Ghain{)ollion , dans les inscriptions hiéroglyphi-
ques , les trois quarts sont phonétiques. Mais , comme il faut
plusieurs signes phonétiques pour exprimer un mot , tandis
qu'il ne faut qu'un seul signe symbolique , il se peut que les
signes phonétiques, bien que plus nombreux , expriment
moins de mots.
SUR l'origine db l'écriture. t\l
sage du reste de b nation : il dmve entièrement
de l'hiératique , et paraît être presque entière^-
ment phonétique , d'après GhampoUion , con-
tredit en cela par M. de Fortia et par d'autres
savants.
Ici qu'on nous permette de donner quelques
instants d'examen à la filiation de ces trois écri*
tures égyptiennes* Si nous cherchons à nous
représenter les tâtonnements qui ont accompa-
gné les premiers commencements de l'art d'é-
crire , nous manquons de données positives ,
puisque l'écriture hiéroglyphique se présente ,
tout or^uoisée avec son mélange régulier d'i-
déographie et de phonétisme , à des époques
antérieures aux détails de l'histoire , M. Ghanih
polliou: ayant lu , dans une légende de la partie
la plus ancienne du temple de Karnac, le nom
de Mandouéi I^'', chef de la seizième dynastie y
l'Osymandias des Grecs y et dont le règne ré-
pond de l'an 2272 à l'an 2222 avant Jésus-
Ghrist , d'après les calculs chronologiques de
M. GhampoUion Figeac.
Gette chronologie s'accorde très-bien avec
celle de l'Écriture-Sainte , puisque la naissance
d'Abraham se rapporte à la première année du
48 SUR L ORIGINE D£ L ECRITURE.
règne de ce Pharaon, chef de la seizième dynas-
tie; et c'est seulement à la fin delà dix-huitième
que Moise sortit d'Egypte avec le peuple de Dieu .
Ainsi l'on conçoit comment ce peuple , qui était
resté plus de deux siècles en Egypte , en em-
porta la connaissance de l'écriture , dont il fit
peut-être le premier un usage purement pho-
nétique, A cette époque lui furent données les
tables de la loi (1493 avant Jésu&^hrist), On voit
donc la concordance parfaite de ce grand événe-
ment avec l'histoire de l'écriture ; et c'est la pre-
mière fois qu'il en est &it mention dans la Bible.
S'il n'y a rien de plus ancien , en foit de car-
touche dénominateur, que le nom de Man-
douéi I®^ nous serons obligés, pour faire remon-
ter plus haut les recherches sur l'art d'écrire, de
recourir à des conjectures appuyées sur quel-
ques textes. Mais ils sont loin , dans une ques-
tion de ce genre , d'avoir l'autorité des monu-
ments. M. Letronne a démontré que la descrip-
tion du tombeau d'Osymandias , donnée par
Diodore, n'a pas de fondement réel*, et re-
* Bien qu'une partie du temple de Karnac ait été donnée
dans le grand ouvrage sur TEgypte comme ce tombeau d'O-
symandias.
SUR l'origine de l'écriture. ii9
pose sur un œnte de cicérone iait sans doute à
cet historien. Aussi nous n'invoquerons pas* ce
passage y comme l'avait Êdt fi^ Ghan^Uion \
pour établir qu'il y avait dans œ tombeau
une nombreuse bibliothèque. Car à quoi servi-
raient les austères vérifications, de la sdenoe si
l'on retombait toujours dans les mêmes erreurs?
Un &it reste toujours de ce cartouche da Man-
dpuéi l^^ ou Osymandias , lu par Ghampollion,
c'est que le caractère phonétique existait du
temps de ce roi. Probablement un si grand pas
dans la science de l'émture s'était &it pendant
les siècles écoulés entre le r^^ne de ce Pharaon
et celui du prenûar roi Menés , contre lequel
des formules de malédiction avaient été inscri-
tes dans les temples ^[ypdens , çn exépuûon
du jugem^it solennel porté contre la mémicHre
de ce prince par 1^ nation. Best permis de sup-
poser que ces formules n'étaient que quelques
signes figuratifs sans système r^ulier, comm^
les sêmata d'H(»Qjère , dont nous avons parlé.
Le caractère de. gravité, de consistance,
qu'ofiire en toutes choses l'antique Egypte , doit
i i
* Seconde Lettre à M. le 4uc de Blacas, page 16.
I. 4
50 SUR l'origine de l'écriture.
bire attribuer à cetart<)es progrès lente et son-
tenus. On pourrait se représenter les premiers
essais de l'écriture comme se confondant avec
ceux du dfôsin^ Les progrès les plus voisins de
cette origine seraient l'introduction d'un prin-
dpe r^ulateur, déterminant la signification de
chaque figure et en écartant l'arlntraire. C'est
le prindpe symbolique d'où saint Glémait d'A-
lexandrie Eût dériver le caractère kyriologique
par imitation , le tropique et Ténigmatiquë. Le
premier, qui est tout figuratif , conserve les plus
anciennes traces de l'art , puisqu'il consiste
dans rimitation des objets eux-mêmes; mais
les perfectionnements successifs réduisent par
la suite ce caractère kyriologique au moindre
rôle. Le second (le tropique) conserve toujours
un rôle beaucoup plus important , cémme d'tan
U3age plus étendu et plus c(»nmode ; réveillant
une idée accessoire , non seulement par là re-
présentation de l'objet auquel elle se rattache ,
<baîs par telle partie convenue de cet objet.
Ainsi une partie du corps du lion pourra rè^yré-
senter tme des princîpdes qualités de cet ani-
mal ; mais pour s'entendre il sera nécessaire de
déterminer qudle partie ^t quelle qualité. A
SUR l'origine db l^ecritcjre. 51
plus forte raison, cette détermination sera-t-elle
ûéoessaire pour le troisième caractère , Ténig-
matique , comme le serpent représentant la ré-
vélation dès planètes.
PoiMP l'époque où serait venu s'ajouter à ces
premiers progrès le principe phonétique qui
renferme la véritaWe origine de l'écriture phéni-
cienne et de tous les autres alphabets , nous
avons le long espace dé temps rempli par quinze
dynasties antérieures à Osymandiâs. Ce prin-
cipe fiit-il introduit dans l'écriture égyptienne
par la connaissance que les prêtres eurent de
l'écriture cuûéifcM'me , qui est alphabétique et
dont l'antiquité parait n'être pas moins respec-
table en Asie que celle des hiéroglyphes en
Afirique? c'est là peut-être le point le plus cu-
rieux de toiite cette question. Si cette supposi-
tion se vérifiait , on verrait donc l'Egypte réu-
nissant alors en un seul système les deux sys-
tèmeis graphiques, dont les Hébreux ou les
Phéndciens auraient détaché, pour risolei* de
nouveau , le principe phonétique , au moins huit
siècles plus tard , puisque Tépoque de la fiision
est nécessairement antérieure au vingt- troisième
siède avant léèùs-Ghrist , temps où vivait ce
Ôl2 sur l'origine De l'ëCRITURE.
Mandouéi l^^ ou Osymandias , dont M. Gham-
poUion explique le cartouche dans sa seconde
lettre à M. le duc de Blacas. Les résultats qu'a
déjà obtenus dans l'étude des inscriptions cu-
néiformes M. £ugène Burnouf peuvent arri-
ver au point d'éclaircir cette première origine
du principe phonétique qui s'introduit partielle-
ment dans récriture ég^^tienne , plus de vingt-
trois siècles avant Jésus-Christ. Il n'est peut-
être pas de sujet desrecherches plus intéressant
dans l'étude philosophique des progrès del'es»
prit humain.
On sait aujourd'hui par quel procédé le ca-
ractère phonétique s'introduisit dans les hiéro-
glyphes. La représentation d'objets dans les
noms égyptiens desquels on considéra seule-,
meut le son initial vint faire l'office de lettres.
Ces objets , abrégés dans le caractère hiératique,
y prennent déjà une forme de convention desti-
née seulement à les rappeler. Cette forme , dont
on retrouve encore la trace dans le caractère
démotique , indique ainsi la chaîne des trois
écritures égyptiennes ; mais , suivant Cham-.
poUion, la démotique est surtout phonétique.
Pourtant les Egyptiens , à qui l'idéographie
SUR l'origine DE L*ÉCRITURE. 53
était si familière , ne renoncèrent jamais entiè-
rement à son emploi , même en écrivant la dé-
• • • • *
motique. Certains signes , employés de tout
temps pour les idées les plus usuelles , comme
ridée di homme, offraient l'avantage d'écrire
d'un seul trait du roseau les mots qui se pré-
sentaient le plus fréquemment , et Ton peut dire
qu'une telle combinaison de l'idéographie avec
le phonétisme est peut-être la plus heureuse qui
puisse être imaginée dans un système d'écriture.
Le phonétique permet de tout représenter; et l'i-
déographie appliquée aux mots lés plus usuels
joint à cet avantage .celui de la plus grands
promptitude \
La haute civilisation de l'antique Egypte , et
les restes merveilleux qui nous l'attestent en-
core sur les lieux mêmes, après tant de siècles ,
s'accordent bien avec ce degré de perfection de
ê
* Les Chinois et les Japonais ne sont pas arrivés à cette
perfection. Bans leur écriture idéographique, ils ont aussi
un syllabaire phonétique; mais il sert pour les noms pro-
pres, qui sont encadrés dans des cartouches, comme sur les
inscriptions hiéroglyphiques. Cette coïncidence singulière
avait donné lieu à Topinion de M. de Guignes, au sujet de
l'origine égyptienne des Chinois.
bâ SUR l'origine DE l'eCRITURE.
récriture. Nous connaissons très-imparfaite-
ment cette civilisation si ancienne. Quant aux
points de supériorité que pourrait avoir incon-
testablement la nôtre, peut-être tiennent^ls
seulement à Teffet nécessaire du temps, qui , en
iaisant fructifier les découvertes , met à profit
pour les derniers venus toute Texpérience
amassée successivement par leurs devanci^s.
Mais qui nous dit qu'un aussi riche héritage de
sciences et d'observations , exploité aujourd'hui
par un peuple con^me étaient les anciens Égyp-
tiens, n'aurait pas étendu bien davantage ce
domaine intellectfiel de notre époque ?
Quoi qu'il en soit, l'art si important de l'écri-
ture , en passant de l'Egypte aux Hébreux , aux
Phéniciens , apporta à ces peuples une direction
d'idées toute différente „ qui caractérisa ensuite
un pays alors nouveau , cette Europe aujour-
d'hui vieille , et où les Phéniciens semèrent le
germe fécond des arts.
Les Phéniciens reçurent de l'Egypte son ca-
ractère démotique , qui , appliqué à leur langue,,
devint réellement pour la première fois , chez
eux ou chez les Hébreux , purement phonéti-
que. Car les Égyptiens , par cette chaîne nou
SUR l'origine de l'écriture. 5l5
interrompue de leurs trois écritures , voyaient à
la fois des sons et des idées dans les signes pho-
nétiques de leur écriture populaire. Les Phé-
niciens n'y virent plus que des sons. Dès lors ,
les agnes de l'écriture prenant quelque chose
de mécanique , dégagés des idées symboliques
inséparables , en Egypte , de leur origine tra-
ditionnelle , devinrent des instruments conune
le roseau qui les traçait , et laissèrent ainsi à la
pensée toute son indépendance , en affranchis-
sant l'exercice de l'écriture de toute préoccu-
pation.
Voilà l'écriture que les Grecs reçurent des
Phéniciens.
/^
WL i/uN£
DES PLUS ANCIENNES ENCYCLOPÉDIES
ÉCRITBS EN FftAHÇiUS.
Que de phrases n'a^pon pas Ëdtes et ne fera*
t-on pas encore sur les encyclopédies, cette
chose si inutile , et je dirais presque si ridi-
cule ! Passe encore pour les manuels ; au moins
chacun de ces petits volumes vous o£te en
raccourci l'ensemble d'un art , d'une science ,
d'un métier, d'une branche quelconque des
connaissances humaines. Ce résumé sera plus
ou moins substantiel , selon la concision et le
talent d'analyse de son auteur ; toujours ofiBrira-
t-il un exposé méthodique de la chose qu'il traite
de manière à en donner une idée sommaire.
Mais prétendre resserrer dans un seul ouvrage
tout ce que Thomme peut savoir ; puis , muni
d'une douzaine de volumes, véritable habit
d'une ancienne encyclopédie en français. 57
d'arlequin , que forment quantité de guenilles
cousues avec quelques morceaux de brocart,
sle présenter hardiment , nouveau Pic de la Mi-
randole , prêt à disserter de ornai re scibili , et
même, au besoin (comme ajoutaient les plaisans
du temps de ce prince), de quibusdam\aliis ,
voilà une bizarre imagination. Là-dessus j'en-
tends nos feiseurs de prospectus se récrier et
me dire : c Qui vous parle d'une connaissance
approfondie de chaque science ? Notre encyclo-
pédie a seulaBent pour but de donner de tout
une teinture suffisante. » Car c'est là le beau
idéal : une teinture ! pouvoir placer son mot !
ne paraître étranger à rien ! Toutes locutions
en très^grande faveur et dont on ne sent pas
l'absurde , triste indice de l'esprit du jom*.
S'il ne s'agit absolument que d'un jargon de
mots techniques retenus péniblement dans la
mémoire , sans y attacher d'idées , et dont l'em-
ploi donne lieu à de continuas quiproquos ,
ces monuments , élevés pour l'instruction des
perroquets, rempliront assez bien leur but;
mais je ne leur en trouve guk'e d'autre. Pour
avoir une idée même très-sommaire d'une chose,
il faut l'étudier un peu soi-ntôme , sinon se con-
58 d'une ancienne ENCYCLOPEDIE EN FRANÇAIS.
tenter de la définition d'un bon dictionnaire»
Mais c'est perdre son temps , de lire une page
rédigée presque toujours par quelqu'un qw
n'entend rien à ce dont il parle ; car la connais-
sance approfondie d'un sujet fait trop sentir
toute la vanité des prétentions encyclopédiques
pour en accepter sa part. Si quelques points
sont traités convenablement , ils sont alors hors
de proportion avec le reste ; et » si l'on admet
tous les développements de ce g^are , ce devient
un ouvrage énorme et qui n'a f^s de bornes.
En voulant proportionner l'étendue de chaque
article à son importance , nouvel écueil : un
honune de lettres s'accommode difficilement
d'une telle dépendance ; d'aiUeurs » rien n'e$t
plus ocmtestaUe que l'importance relative assi-
gnée à chaque sujet.
Tou& les recueils de ce genre ofi&îron|; l'ap-
plication de ces réflexions. La grande ei^cydo-
pédie de d^Alembert , par la riêunion des talents
qui y concouraient , et m^e pur l'esprit de
parti philQS(^he » qui y mettait tant d'impor-
tance , était certainment un Quvr^g^ d'pne }>i^n
autre considération que les mesquines spécula-
tions d'aïqourd'hiii : di bien \ voyez quelle im-
d'une ancienne ENCYCLOPEDIE EN FRANÇAIS. 59
perfection dans la plus grande partie de cet ou*-
inrage énorme. Si plusieurs mots nous ofirent,
au lieu de notions abrégées , des traités com>
plets , la place de ces dissertations aurait été
bien plutôt dans un volume spécial, destiné aux
amateurs de telle ou telle spécialité. Dans la
plus grande partie des autres articles , au lieu
de détails précis qu'on aurait pu donner alors
comme aujourd'hui , vous trouvez des décbr
mations philosophiques substituées aux Êats
qui en fournis^ient le prétexte. Une telle direc-
tion a lait de cette grande entreprise une œuvre
de parti ; et le nom d'encyclopédiste, qui en dé-
signe les rédacteurs , o&e même une idée assez
nette comme dénomination systématique. Mais
l'esprit rigoureux et entreprenant des princi-
paux d'entre eux a laissé quelque chose de
grai^d à ce monument où ils avaient mis leur
gloire.
Quant aux entreprises qui prétendent le ra-
jeunir aujourd'hui; n!en parlons pas, pour
n'offenser personne. Car nops n'en parlmons
pas conifpe les éditeurs , sejion l^squjels une en-
cyclopédie est le premier livre d'une biblio-
thèque , et peut même , à la rigueur , en tenir
60 d'une ancienne encyclopédie en français.
lieu à lui tout seul. Il &ut avouer que nos li-
braires sont de grands philanthropes. En met-
tant ainsi au rabais l'universalité des connais-
sances, ils ont appliqué à l'intelligence les
perfectionnements les plus raflSnés de l'industrie
et de l'économie politique.
Vous voulez acquérir par la lecture une con-
naissance sommaire de l'anatomie : vous lisiez
Bichat , Cuvier ; pour la géographie vous con-
sultiez Danville^ Maltebrun , Barbie du Bocage ;
pour les monuments de l'art , Winckelmann ,
Visconti , etc. Tous ces livres sont à la fois très-
volumineux et très-chers , et ne vous appren-
nent chacun qu'une seule chose : nous vous of-
frons , nous , une économie notable de temps et
de dépense , et nous vous apprenons un peu de
tout. C'est absolument » comme on voit , le rai-
sonnement de l'intendant d'Harpagon : c Voilà
» une belle merveille que de Êdre bonne chère
» avec bien de l'argent ! c'est une chose la plus
» aisée du monde , et il n'y a si pauvre esprit
» qui n'en fit bien autant ; mais , pour agir en
» habile homme , il Êiut parler de faire bonne
» chère avec peu d'argent. »
Mais , pour dépenser même le peu d'argent
d'une ancienne encyclopédie en français. 6 1
que coûtent ces; encyclopédies portatives, je
trouve qu'il y a une quantité de livres entre
lesquels on aurait à choisir auparavant. Un tel
j
ouvrage , loin d'être un objet indispensable ,
me paraît un objet de luxe » et, si j'avais à for-
mer une bibliothèque, je n'y ferais pas entrer
d'encyclopédie avant d'avoir réuni trois mille
volumes. Après l'Ëcriture sainte, je placerais^ ,
non pas une encyclopédie , mais un bon diction-
naire de la langue , puis un dictionnaire histo-,
rique abrégé donnant exactement les noms et
les dates , le Discours de Bossuet sur l'Histoire
universelle, les fables de La Fontaine , les comé-
dies de Molière, les chefs-d'œuvre de Cor-
neille : à cela vous joindriez le traité spédal
de la chose que vous voulez étudier à fond. Eh
bien ! au bas prix oii sont aujourd'hui les bons
livres dans leurs éditions les plus modestes,
tous ceux-là ne ç(»iiteraient guère plus qu'un de
ces inutiles Êitras décorés du nom d'encydopé-
dies. ,
Une encyclopédie était tout, autre chose avant
la découverte àjd l'imprimerie , et surtout pen-
dant le moyen-âge , oii la propagation de l'in-
stniction était si difficile. Je ne parle même pas
62 d'une ancienne encyclopédie en français.
du dixième siècle , ce temps d'ignorance pro-
fonde y mais même aux époques remarquables
ou se montrait dans les esprits supérieurs une
grande fermentation d'intelligence , comme au
treizième siècle , les livres étaient Picore bien
rares ; puisque deux siècles plus tard , quand
cette longue fermentation allait enfin fructifier
arec abondance, Louis XI, voulant se &îre
transcrire je ne sais quel ouvrage d'Aristote ou
d' Avicène , qui appartenait à la &culté de mé-
decine de Paris , ne put en obtenir la communi-
cation qu'en déposant une sonlme très-considé-
rable, et en remettant, de plus, comme garants,
plusieurs officiers de sa maison , auxquels ta Fa-
culté voulut encore que plusieurs bourgeois de
Paris joigjlissent leur garantie [Personnelle. Et
elle ne rendit ses otages, et son nantissement
qu'en rentrant en possession de soh vèlrime.
C'était donc alors uiië idée bdle et utile , une
œuvre vraiment méritoire et de pénible exécu-
tion, que de réunir en un seul corps les connais-
sances éparsës dans des livres si difficiles à se
procurer. Vincent dé B^hvais eut la glœre de
composer une véritable «icyclôpédie , • bieù
autrement étendiie que rhistoirê naturelle de
D UNE ANCIENNE ENCYCLOPEDIE EN FRANÇAIS. 6ô
Pline , sur un plan bien autrement vaste, et
qu'il parvînt à remplir , quoique très-pauvre en
ressources , surtout si on le compare à Fauteur
nmiain« Car Pline vivait à celle de toutes les
^KKjues antérieures à l'imprimerie qui ait été
c^tain^nent la plus Êivorable à un travail tel
qm le skn^Ge qui pourrait Êûre supposer qu'il
y avait alors à Rome plus de livres peut-ètanp
qu'aujourd'hui, c'est que la fameuse biblio-
thèque d^Alexandrie , au moment oii elle fut
malheùreQ$ement brûlée par Jules César , pa-
rait avoir oûzrtenu alitant de vx)lmnes qu'en ren-
ferme iattjoiurd'hui la bibliothèque du roi à
Paris. Quelle différence donc de l'empire ro-
main du temps de Pline à la France du tenaps
de Yindèntde Beauvais , lecteur de Saint-Louis j
Cette cQiE»idéFation Êdt comprendre tout le mé-
rite du savanl dominicain^ Il semble que les
^^rands hommes reçoivent de la Providence des
forœs proportionnées aUx obstacles qu'ils put
à surmonter. C'est peût-èti^ pour cela qu'on
est simonet si paresseux aujourd'hui au nûlieu
de tant de trésors et de science*
Albert4e<jrand vivait à la même époque ;
homme prodigieux , en effet , et que son siècle
dix d'une ancienne ENCYCLOPEDIE EN FRANÇAIS.
est excusable d'avoir désigné à rignorance des
âges suivants comme le plus grand des sorders.
Dans les vingt4m volumes in-folio, qui fonnent
la collection de ses œuvres , se trouvent bien
d'autres choses que de savantes compilations.
Ce que la science peut y recueillir dans ses dif»
férentes spécialités, est peut-être un des meilr
leurs arguments en laveur de son alliance avec
l'érudition.
Le Spéculum majus ne fiit pas traduit en
français ; néanmoins ce ne fut pas par impuis-
sance de l'adapter à tant d'expressions savanr
tes , comme pourrait le fiôre croire VéHàt encore
si peu avancé de notre langue. Elle fut choi-
sie à celte même époque , comme l'observe
M. Ghampollion * , par le Florentin Brunetto
Latini , réfiigié à Paris , et qui y composa son
immense Trésor encyclopédique. Lesmotifsque
donne ce vieil auteur du choix de notre langue
sont bien remarquables; ils ont été. souvent
cités : c Et se aucuns den^attdoit pourooi chius
» livres est escris ^i roumaïu^h, selone le pa<»
» tois de Franche , puis ke nous sommes Yta*
"Dans ses Prolégomènes de la Chronique du moine Aimé.
bVnE ANCtENNï; ENCYCLOPEDIE EN FRANÇAIS. 65
» lijens -y je diroic que ch'est pour deiis rai*
> sons : Tune que nous sommes en Fnnche ;
> Tautre pour chou que la parleure est plus
» delitable et plus kemune à tous langages; »
En^rondnquante ans après Ërunetto, Simon
de Compiègne, à la requête de PhilippeJe-
Bel y traduisit du latin en français , sous le titre
de Cceur de Pkilosùphie, une autre ëncyclopé^
die. Mais ce fiit plus d'un demi-siècle après
celle-ci que l'on -dut à la volonté d'un autre roi
Fouvrage de ce genre qui a eu le plus de suc-
cès en France. Ce roi était Charles V ; récri-*
vain qui exécuta ses ordres , Jean de Corbichon,
son chapelain , ireligîeux augustin ; l'ouvrage
traduit , un livre intitulé de PropriettUibus te-
mm, dont Fauteur était Barthélémy Glanvîl ,
frandscain anglais.
Cet ovrvrage , de même que le Comr de phU
losophie , est véritabl^oient une encydopédie ,
dans le sens que nous donnons aujourd'hui à
ce mot; c'est^-dire une réunion de toutes les
connaissances , présentée de la manière la plus
commode pour les recherchas. Vincent de
Beauvais , en concevant le plan de son immense
travail , eut des vues trop hautes poiu* sou-
I. 5
66 D'iTNB AnClBlVNE BNGTCLOPBDIE BN f fiANÇÀlS.
mettre au pêle-mêle de Tordre , ou plutôt du
désonlre alphabétîi^pie , le monument imposant
qu'on a qudquefois désigné en français sous le
nom de biUiodièque de l'um^ers. Mais Texé*
cutîon de cette œuvre grandiose put donner
l'idée d'en dispos» les matériaux de la manière
la plus commode : œuvre d'érudition pa-
tiente. Non pas toutefois quepous prétendions
vok dans î'ouwàge de Barthélémy de Grlanvil
un remaniement du Spéculum mo^us. Nous
n'i^orons pas que M. Jourdain, dans ses ^-
cherches sur les traductions latines d'Arisiote ,
a nié que cet ouvrage fût antérieur à celui de
Barthélémy , qu'il regarde comine contempo-^
ram de Yiokcent de Beauvais, hien que la Bio^
graphie unimrselle le place un sîèdb plus tard.
Le franciscain anglais , qui dite plusieurs feis
Albert^e-Grand > a pu avoûr connaissance du
plan et des recha^ches de Vincent de Beauvais»
leur contemporain à tous deux^ avant que son
grand ouvrage fût terminé , et que les copies
en fussent répandues. Celui de Barthâemy »
intitulé de Proprieéaiibus rerum^ est divisé en
dix-neuf livres , qui embrassent non seulement
toute la nature physique , mais tout le monde
1>*IJNE ANCIENNE ENCYCLOPÉDIE EN PHANÇAIS. 67
intellectuel. C'est dans le cours de chaque livre
que sont classées alphabétiquement toutes les
matières qui le composent^ Ainsi est sfiuvé le
dé&ut des ra^rodiements excessivement in-
cohét'ents , que présenterait la disposition ai*
phabétique appliquée h la totalité de l'ou-
vrage*
Le père Gorbichosi le tradoMt en 1372,
comme le prouve le titre de sa traduction, d'après
le manuscrit de la Kbliothèque du roi, n° 6869 :
< Ci commence le livre des prc^rietez des cho-
< ses , translate de latin en françois , l'an
9 soixante et dousie , par le commandement du
B roy Charles-le-Quint , en ce nom régnant en
1 France. Et le translata maistre Jehan de Cor-
» bichon de Tordre Saint-Âugustin. » Ce titre
détruit FeAfet de la marque d'humilité donnée
par l'auteur au commencement de son prologue:
€ A très hault et très puissant prince Charles-
B le-(^înt de sœi nom , par la digne pourveance
» de Dieu roy de Francs , paisible seignourie
» soit donnée dé cellui par qui les roix m ro-
• gnent ; et de par le translateur de ce livre ,
» qui , pour cause de sa petitesse , nommer no
» se doit , sôit offwte et présentée honneur, re-
68 d'une ancienne ENCYCLOPEDIE EN FRANÇAIS.
1» varence , subgection et obéissance en tous ses
^ commandemens sans coniredit. >
La première miniature de ce beau manuscrit
est un cartouche divisé en quatre sujets , dont
lé premier représente le Père Gorbichon à ge-
noux devant le roi Châties V, qui, d'une main,
lui remet le livre de Gbnvil , et de lautre tfent
un long roulesp sur lequd sont écrits ces deux
verâ explicatifs :
Du livre les proprietez
£n cler François vous translatez.
La traduction de Gorbichon était encore ap*
pelée le Propriétaire de toutes choses , le grand
Propriétaire^ ou simplement le Propriétaire,
titres significatifs , indiquant que ce livre vous
mettait comme eii possession de tout ce qu'on
pouvait savoir^ Il eut le plus grand succès en
France , à en juger par les nombreux et su-
perbes manuscrits qui nous l'ont conservé.
Quelques-uns datent même du premier fonds
originaire de la bibliothèqpie du roi , puisque
cette magnifique collection de liwes , la plus
belle de l'Europe , remonte justement à Char-
les V; car c'est seulement depuis ce prince que
d'unb ancienne encyclopédie en français. 69
les meubles et le trésor particulier des rois ,
dont leurs livres imsaient partie, ont cessé
d'être partagés après leur mort entre leurs do-
mestiques , et sont restés propriété de la cou-
ronne , s'accroissant ainsi à chaque règne.
Le roi fut très-satisfait du travail de son cha-
pelain , tiuquel il fit remettre par son maître
d'hôtel , nommé Ghanteprime , une gratification
qui figurait dans les comptes de cet offider, con-
servés encore en 1789. Le Père Gorbichon pa-
raît avoir été en effet un des bons écrivains de
son temps; mais une chose assez choquante
dans cette traduction , connue dans celles des
autres ouvrages du même genre, c'est que
Tordre alphabétique suivant lequel sont ran-
gés les chapitres de chaque livre , d'après le
nom latin de la chose dont le chapitre traite ,
n'est pas remplacé par l'ordre alphabétique
finançais , comme ce devait être pour rendre la
traduction aussi commode que l'original. Mais
toutes les fois que le mot français commence
par une autre lettre que le mot latin dont il est
l'équivalent , le traducteiu* en avertit le lecteur
par une observation préliminaire. Ces répéti-
tions , sans être aussi firéquentes qu'on pourrait
70 d'une ancienne ENCYCLOPEDIE EN FRANÇAIS,
le croire d'abord , puisque la langue française
est presque toute latine , ne laissent pas pour*
tant de &tiguer.
Pour donner une idée de ce moyen un peu
trop simple , voici les premiers mots du sixième
chapitre , dixnseptième livre , intitulé du Porc
sauvalige : « Le porc sanglier est en latin appelle
» aper , et pour ce , est-il cy mis entre les bestes
)» dont les noms se commaEicentpar a» n Auliui*
lième chapitre du même livre , intitulé des Ser^
pens qui stentor teille : « Toute serpent qui se ploie
» et s'entort^le est en latin appelée anguis , et
» pour ce en sont cy mises les proprietez ^itre
» les b^tes dont les noms se commencent par
» a* » Il est vrai qu'obligé de rendre souvent ^
comme ici , un mot latin par une périphrase ^
il jug^ peut^tre difficile de substituer un ordre
alphabétique français à l'ordre latin*
Quoi qu'il en soit , jamais ouvrage ne remplit
mieux son but que la translation de Gorbiehon;
car, outre les nombreux manuscrits qui nous
l'ont conswvée , elle est encore citée dans une
foule d'ouvrages des xv*^ et xvi® siècles , et c'a
été un des premiers livres sur lesquels se soit
exercé l'art de l'imprimerie» 11 en existe quatre
d'une ancienne encyclopédie en français. 71
éditions du xv^ siècle et cinq du xvi^, en tout
neuf, dont cinq à Lyon , trois à Rouen et une à
Paris. La plus ancienne est de Lyon , chez Ao-
norable home, maistre ffehan de Cyber, maistre
en l^art de impres$ion. C'est môme une des an-
tiquités typographiques les plus estimées.
SUR
LE TRÉSOR DE LA LANGUE GRECQUE
DE HENRI ESTIENNE.
Depuis long-temps, faire un dictionnaire,
c'est publier le meilleur des dictionnaires pré-
cédents , en rectifiant quelques définitions , choi-
sissant de meilleurs exemples et ajoutant un
certain nombre de mots» Cette opération sou-
vent répétée , donnant , chaque^ fois , un résul-
tat supérieur au résultat précédent , a fini par
nous procurer des dictionnaires à peu près com-
plets sur toutes les langues les plus répandues.
Mais le plus ancien de ces ouvrages , celui qui
forme le premier anneau de cette chaîne de per-
fectionnements successifs , quelque incomplet
qu'il fût , supposait plus de travail et de recher-
ches de la pari de son auteur qu'aucun des sui-
vants. La langue grecque et la langue latine ont
SUR LE TRESOR DE HENRI fiSTIENI^E. 7 S
en cela de particulier que, pour chacune d'elles,
ce premier travail a produit un chef-d'œuvre ,
tel que , malgré cette succession de progrès pro-
pres aux travaux lexicographiques, il est encore
à Élire dans la plupart des autres langues. Deux
hommes que la France doit compter avec or-
gueil parmi ses plus grandes illustrations , Ro-
bert Ëstienne et Henri, son fils, sont les auteurs
de ces étonnants ouvrages. Celui de Robert est
le Thésaurus linguœ latinœ , en deux volumes
grand in-folio , imprimé à Paris en 1543 , et
contenant quinze cent cinquante pages d'im-
pression à deux colonnes. Voici ce que disait
de ce travail feu M. Firmin Didot^
< H engagea plusieurs p^sonnes à se diar-^
ger de la composition de ce dictiounaire : il
offirit même de fortes récompenses pour un pa-
reil travail , mais ce fut en vain : on n'avait paà
alors le secours des index qui facilitent les re-
cherches. Il fallait , pour retrouver les passa-
ges des auteurs , les chercher dans sa mémoire
et user, comme il en fit l'expérience , les livres
à force de les feuilleter. Enfin , sentant la né-
cessité urgente d'un tel ouvrage pour 1 éducation
publique , il prit lo parti de l'exécuter lui-même
7& SUR LE TRESOR DE HENRI ESTIENNE.
et donna aux savants le Trésor de la langue la-
tine. MaÎH il pensa succomber à ce pénible tra-
vail , qu'il avait accompli en deux ans ^ s*en
occupant nuit et jour*. »
Ce que nous venons de rapporter sur Robert
Ëstienne, pour le latin, s applique pow le grec
à son fils , qui , ^evé avec les plo^ grands soins
par xm tel père , fut un véritable prodige. Nous
rappellerons idée que nous disions nous-méme
sur les travaux de ce grand honune : Il semble
avoir surpassé les Ibrces oniinair^ de l'homme,
h considérer conunent , dans le cours d'ime vie
sans cesse agitée , se mêlant d'affaires politiques
et religieuses , dirigeant son imprimerie , dom
il corrigeait luîrmême toutes les épreuves grec-
ques , il a pu mettre fin à ce travail immense
du Thésaurus linguœ grœcœ, et publier plus de
cinquante autres ouvrages latins, sans compter
des notes sur plus de trente auteurs grecs ou
latins, et des traductions latinesde plus de douze
auteurs grecs.
* Observations littéraires et typographiques sur Jtoheri et
Henri Estienne , insérées à la suite des Poésies et Traduc-
tion en vers de Firmin Didot. — Paris, 1826; in-12, page
194.
SUR LE TRESOR DE HENRI ESTIENNË. 75
Mais rétonnement que causent d'aussi vastes
travaux est à $(hi comble , lorsqu'on voit ce
même homme traduire en français des livres de
tous les principaux auteurs grecs , et composer
plus de vingt ouvrages dans notre langue,
qu'il passait pour parler et écrire aussi bien
qu'homme de son temps \-
Dans les ouvrages écrits par Henri Estienne
et in]f>rimés chez lui , tout , absolument tout ,
était de lui , jusqu'aux poinçons destinés à la fon-
derie des caractères, lesquels étaient gravés
d'après des lettres tracées de sa main ; car son
éariture , dont il reste de nombreux échantillons
à la biUiothèque du roi et ailleurs , peut être
comparée à celle du célèl»^ calligraphe crétois
x\nge Vergèce , que François l^ avait fait venir
en France , et dont l'écriture servit de mod^e
aux premiers poinçons grecs gravés par ordre
de ce prince. J'ai eu occasion d'en faire , plus
d'une fois , la comparaison.
Le Thésaurus de Henri Estienne n'avait ja-
*" Voyez Touvrage intitulé Recherches sur les Sources anr
tiques de la Littérature française, — Paris, Crapelet , 1820,
in-8°, partie I, page H 4.
/
76 SUR LE TRESOR DE HENRI ESTIENNE.
mais été réimprimé \ lorqu en 1815 le libraire
Valpy, à Londres , en commença une nouvelle
édition qui fut terminée en 1829. Telle futles-
time que le monde savant fit de cette entreprise,
que la nouvelle édition , dont le prix était de
douze cents fi^ncs l'exemplaire , obtint , dès
son apparition , mille quatre-vingt-six sou-
sopipteurs.
En 1850, MM. Firmin Didot frères en ont
conunencé une troisième. Ici quelques explica-
tions ne sont pas inutiles. Henri Estienne por-
tait dans les matières qu'il traitait ce coup^l'œil
perçant et original d'un génie supérieur qui sait
s'approprier un sujet par un point de vue neuf
et saillant , sa création à lui. C'est ainsi qu'il vit
dans cette langue grecque , si prodigieusement
riche, et dont il réunit plus de cent mille mots**,
* M. Ambroise Firmin Didot a examiné, dans une sa-
vante dissertation, la question bibliographique relative à To-
pinion qui supposait deux éditions données par Henri Es-
tienne lui-même , et il a prouvé que c'était une erreur
basée sur l'impression simultanée, à Paris et à Genève, des
premières feuilles de Touvrage , et d'un titre offrant quelques
différences.
^* Le Dictionnaire de l'Académie française en compte à
peine quarante mille.
SUR LE TRESOR DE HENRI ESTIENNE« 77
un nombre assez restreint de formes primitives
ou racines , souches communes d'un nombre
égal de familles , méthode aussi ingéni^se que
commode pour la mémoire de l'étudiant. Il em-
ploya ainsi, pour l'étude du grec, ce système de
classification , qui , plus tard , apphqué d'une
manière plus heureuse et plus complète à une
science qui s'y prêtait davantage , devait Eure
la gloire du suédois Linné , porter l'ordre et la
clarté dans toutes les branches des sciences
naturelles , et s'étendre presque à tout. Car ces
classifications , ingénieuses fictions de l'esprit
philosophique , se sont appliquées , de nos
jours , aux sciences les plus différentes.
Henri Estienne réduisit donc à environ trois
mille familles tous les mots de son vaste dic-
tionnaire. Les peines et les recherches que lui
causa un pareil travail fiirent , peut-être , pour
un esprit comme le sien , l'attrait principal qui
contribua à le soutenir dans cette tache im>-
mense. Mais quoiqu'il y ait entre les mots de la
langue grecque des rapports étymologiques plus
marqués que dans d'autres langues , que dans
la nôtre, par exemple, cependant pour complé-
ter un tel système d'étymologie , on ne peut se
78 SUR LE TRÉSOR DE IIRNRI ESTIENNE.
dissimuler qu'il allait souvent hasarder des ex-
plications dont les plus ingénieuses sont quel-
quefois les moins fondées. C'est ce qu'a prouvé ,
dans ces derniers temps, l'étude des langues an-
térieures à la grecque : Ton y a retrouvé les véri-
tables racines de plusieurs mots auxquels Henri
Estienne avait donné à tort pour racines d'autres
mots grecs. Néanmoins, sa méthode a quelque
chose de bien ordonné qui séduit ; et d'ailleurs,
des efforts qu'il fit pour l'exécuter, jaillirent
presque à chaque mot de petites dissertations
nourries d'une forte érudition , et qui sont ,
pour la plupart , des modèles de critique ver-
bale.
Il faut dire cependant que cette méthode a
introduit dans l'université de France un usage
qui y subsiste encore , celui de &ire apprendre
les racines grecques et de les faire considérer
comme la base de la langue : usage qui , au dire
de plusieurs savants hellénistes , serait l'une
des causes de notre infériorité dans cette partie
des études.
LfC plan suivi par Henri Estienne a encore
l'inconvénient de rendre son Thésaurus moins
commode pour 1 usage qu'un dictionnaire dis-
SUR LB TRESOR DE HENRI ESTIENNE; 79
posé dans cet oixlre habituel où le hasard assi-
gne aux mots leur place d'après le rang que
tient leur pranière lettre dans lalphabet , au
lieu de cette classification étymologique qui
plait à rintelligence , en rapprochant les mots
par les idées. Henri Ëstienne apporta à cet in-
convénient le seul remède possible , qui était
de faire suivre le premier dictionnaire d'un au-
tre qui contkit tous les mêmes mots dans Tor-
dre alphabétique , avec l'indication de la page
et de la partie de la page oii le mot était expli-
qué. De cette manèk-e il feut presque toujours
chercher deux fois.
Cette table , ou index , que j'ai appelée se-
cond dictionnaire , forme la seconde partie du
cinquième volume , intitulée : Appendix tibelto-
rwn ad Thesaurum grœcœ linguœ pertinentium, et
qui contient d'abord les traités suivants, en grec :
1® Des dialectes grecs , par Jean le Gram-
mairien ;
2<^ Un autre traité sur le même sujet, par
Gr^oire de Corinthe ;
Deux extraits de Plutarque, dont :
5° L'un , sur l'usage qu'a fait Homère des
dilïérents dialectes ;
80 SUR LE TRÉSOR DE HENRI ESTIENNE.
A^ L autre ^ sur l'emploi des figures dans le
même poète ;
5^ Un traité des figures de mots par le gram^
mairien Tryphon ;
6^ Une liste des mots qui ont un acœnt diffé-
rent selon la différence de leur signification ,
par Philoponus;
7*^ Un traité d'Ammonius sur ce qu'on ap-
pellerait aujourd'hui les synonymes ;
8° Un traité sur les termes de tactique et sur
les dénominations des officiers , par Orbidus.
9° Une longue table des verbes irréguliers ,
par Henri Estienne ;
lO"" Un traité des chifires , par Hérodien ;
1 1 ^ Un traité des poids et mesures des Grecs ,
par Galien, auquel sont joints deux autres
traités sur la même matière ^ l'un par Gléopâ-
tre , l'autre par Dioscoride , avec la traduction
latine , par Henri Estienne ;
12^ Un traité latin d'Henri Estienne sur le
même sujet ;
Vient ensuite l'index alphabétique , qui com*
prend 1723 colonnes **
'^ Il y a deux colonnes à chaque page. En comparant la con-
tenance de ces deux colonnes avec celle des pages d'un in-8<»
SUR LE TRESOR DE HENRI ESTIENNE. 81
Le véritable dictionnaîre comprend quatre
volumes , formant en tout 6,275 colonnes. Au
commencement du premier volume sont les
pièces suivantes :
l^ Deux épigraphes , l'une grecque, l'autre
latine , et les extraits de trois privil^es , àxmt
deux accordés par l'empereur Maximilien II
pour toute l'étendue de Tempire , et im par
Charles IX pour la France ; ^
2^ La dédicace aux princes suivants : Char-
les IX ^ roi de France ; Elisabeth , reine d'An-
gleterre ; Frédéric , comte palatin du Rhin ;
Auguste 9 duc de Saxe ; Jean George , marquis
de Brandebourg ; et aux plus illustres acadé^
mies des états de ces souverains ;
5"^ La liste des auteurs cités ;
A"" La pré&ce de Henri Estienne ;
Puis trois éloges de la littérature grecque ,
dont:
^ Le premier, par Scipion Cartéromaque ;
ordinaire d*aujdurd*bui , on trouve qu'une colonne repré-
sente au moins trois pages in-s**. En faisant l'addition des
colonnes de tout l'ouvrage, on voit qu'il faudrait, pour en
représenter le contenu ; cinquante-quatre volumeà in^8** de
&00 pages chacun.
I. 6
82 SUR LE TRKSOR DE HENRI BSTIBNPTE.
a^ Le fieoond, par MaroÂntohie Antimaque;
7^ Le troisième ^ par Conrad Herliasch.
YJennent elisnite , dans un sixi^e volume
deux glossaires ou recueils de mots plus rares,
que les grammairiens nous ont appris être d'o-
rigine étrangère ; car c'est là le sens que les
gramûiairiens donnent au mot vAokraa (glossa).
L'mi de ces glossaires est latin^rec » l'autre
greo-latin. De plus, des extraits de plusieurs
anciens lexiques grecs , et un traité du dialecte
attique par Henri Ëstienne. €e traité compraid
à lut seul cent quaraiite^x pages (sans division
pflf <!^lonnes). La première partie , oiï sont
les glossaires , est de six cent soixante-^six co-
lonnes.
Tel est l'ouvrage que Henri Estienne publia
en 1572 , sans autre secours imprimé antérieur
que les Coni$Mniaires de la langue grecque de
Budé. Ce savant parisien avait jeté pêle-mêle ,
dans un volume in*folio , au fur et à mesure de
ses lectures , d'excellentes observations sur le$
véritables acceptions de beaucoup d'expressions
grecques. Henri Estienne en fit passer la sub-
stance dans son Thésaurus , en rendant toujours
un éclatant hommage à Budé.
SUR LE TRESOR DE HENRI ESTIENNE. 8 3
Comme un désir insatiable d'instruction fai-
sait iàire tous les jours à Henri Ëstienne de nou^
vellei^ lectures , il plaça à la fin des deux pre^
miers volumes des adjicienda, et^ de plus, in^
troduisit dans l'index alphabétique un asses
^nd nombre de mots quMl avait découverts
depuis Fimpression du dictionnaire^
Le Trésor de Henri Ëstienne fut » comme on
le pense bien , la source médiate ou immédiate
des nombreux dictionnaires grecs qui oïit paru
depuis, soit en latin, soit dans les langues
modernes. Seulement on peut affirmer que les
meiU^ors y recoururent toujours directement
et sans intermédiaire.
Les éditeurs anglais , malgré les nomtH*euses
additions de mots que les savants leur envoyé*
rent de toute TEurope % ne donnèrent pas à
l'œuvre d^Estienne ce degré de perfection qui
doit caractériser une édition nouvelle* Au con-*
traire , ils y introduisirent un grand désordre
par le peu de soin qu^ils mirent dans la répar*
tidon des richesses qui leur arrivaient de tous
* M. Bohâonad^ en envoya , pour sa part , environ douze
miJle.
8 A SUR LB TRESOR DE HENRI ESTIENNE.
€Ôtés. Ainsi , comme dans les nouveaux aper-
çus sur la signification des mots déjà connus ,
qu'envoyaient beaucoup de savants , il devait
se trouver tout naturellement et assez fréquem-
ment les mêmes exemples, les mêmes citations,
il est arrivé que les personnes chargées de met-
tre en œuvre ces matériaux , conservant trop
rieligieusement dans son intégrité l'envoi de
chacun , ont souvent répété trois et quatre fois
la même chose. De plus , parmi ces mots que
Henri Estienne , après son travail principal ,
ajouta dans l'index alphabétique , les uns sont
reportés à leur place dans le corps du diction-
naire, les autres restent dans cet index. Les
addenda sont imprimés à part , les glossaires
de même ; en sorte que ce que fit Henri Estienne
jusqu'au dernier moment , par les seuls moyens
qui lui restaient pour donnera son édition toute
la perfection qui dépendait de lui , est devenu
dans l'édition anglaise une source d'imperfec-
tion par la négligence des éditeurs.
M. Firmin Didot a donc cherché non seule-
ment à éviter les fautes des éditeurs anglais ,
mais à remédier aux inconvénients qu'une
.expérience de deux siècles et demi avait feit
$UR LE TRÉSOR DE HENRI ESTIENNE. 85
reconnaître dans 1 édition primitive. Pour ar-
river à cette double amélioration , d'une part
il adopte Tordre alphabétique ; de l'autre , il
fond dans le corps du texte tous les supplé-
ments d'Estîenne et toutes les additions posté-
rieures. € Cependant (dit son prospectus, au
sujet de l'ordre étymologique), afin de ne rien
laisser à perdre , même sur ce point , du travail
de Henri Ëstienne , travail prodigieux qui lui
causa tant de peine , ainsi qu'il le dit lui-même ,
et de ne feiire que ce qui semble nécessaire,
nous ajouterons à la fin de notre nouvelle édi-
tion la table étymologique des mots , selon Tor-
dre présenté par Henri Ëstienne. »
Noua n'ignorons pas que , malgré cette sage
précaution ,. beaucoup de lecteurs n'ont pas su
k. MM. Didot tout le gré qu'ils espéraient du
remaniement alphabétique. Pourtant si jamais
une entreprise , par les dépenses et les soins dé
tout genre qu'elle a causés à ses éditeurs , mé-
rite d'être encouragée , c'est bien cellekîi.
M. Didot, après eh avoir mûri le plan avec
M. de Sînner, désira qu'elle obtint , aux yeux
de l'Europe savante^ la garantie d'iin nom ^es•^
66 SUR LE TRESOR DE HENRI ËSTIENNE.
pecté de tous. Il proposa donc à M. Hase de
prepdre la direction de tout 1 ouvrage. Maïs
M, Hase voulut auparavant que le plan en fût
Boumis à l'académie des inscriptions et beUes-
lettres , qui , l'ayant fait examiner par une com-
mission spéciale, lapprouva le 29 mai 1829.
Les grandes connaissances bibliographiques
et les nombreuses relations littéraires de M. de
Sinner furent les éléments principaux d'une
richesse de matériaux qui donna aux premières
livraisons de notre nouvelle édition française
un dévdoppement immense^ dont on a, de-
puis y reconnu l'excès , par l'impossibilité de
continuer sur une teUe échelle.
Les rédacteurs des trois premières livraisons
sont MM. Hase , de Sinner et Fix. La quatrième
n'a été rédigée que par MM. Hase et Fix , qui
ont eu pour collaborateur dans la cinquième
M. Tafel, professeur de Tuniversité de Tubin-
gue. Le reste des nombreux matériaux sur
Y alpha a été confié à MM. Dindorf , professeurs
à Leipsig , mais qui ne publieront cette partie
de Touvrage, que lorsque la rédaction sera
parvenue , à peu près, à la moitié de l'alpha-
SUR LE TRESOR DE HENRI ESTIENNE. 87
bet. C'est le seul moyen que puisse employer
M. Didot , pour empêcher soit une contrefaçon ,
soit un extrait.
Le second volume, en six livraisons, con-
tient les lettres béta, gamma et delta complètes.
Les deux premières livraisons du troisième vo-
lume sont formées par le commencement de
Y epsilon , et le quatrième comprendra le zêta.
Tous ces volumes sont rédigés par MM. Din-
dorf, et enrichis ensuite par. M. Hase d'addi-
tions y dont il est pariaitement inutile de qua-
lifier le mérite , surtout pour ceux qui savent
combien de p^sonnes ont mis à profit ses sa-
vantes et libérales communications.
De la sorte , on pourra arriver en quelques
années à la fin de l'édition alphabétique du
Trésor de la langue gre^qm. Mais la vue de
toutes les difficultés que MMi* Firmîn ïAioi
ne peuvent s^rmont^ qu'avec la plus louable
persévérance augmente enrx)re notre admiration
pour pette puissance extraordinaire d'action ,
que le grand Henri £s tienne avait trouvée dans
son génie supérieur.
Les
MAXIMES DE LA ROCHEFOUCAULD ,
IT LES
DEVOIRS DES HOMMES,
DE SYLVIO PELLICO,
TftADVITS EN GREC MODEBWE.
POÉSIES
GRECQUES MODERNES d'aTHANASE CHRISTOPOULOS^
TRADUITES EN FAA.RÇAI8.
Les maximes qui reposent sur robservation
sont presque toujours plus curieuses qu'utiles ;
il n'en est pas de même de celles qui sont fon-
dées sur l'autorité du devoir. Quant aux pre-
mières , on ne les apprécie réellement qu'après
en avoir vérifié la vérité par soi-même. On se
dit alors : C'est bien vrai, j'en sais quelque
chose ; et la maxime sert à nous retracer à nous-
méme , d'une manière nette et concise , notre
\
SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE. 89
propre observation. Un bon esprit peut ainsi ,
après chaque expérience faite à ses propres dé-
pens , prelidre au moraliste la maxime qui ré-
sume cette expérience , afin d'en profiter plus
sûrement. C'est là , il nous semble , le moyen
de mettre à profit ces ouvrages : ils ne guident
pas la conduite , mais ils la résument , en ai-
dant chacun à appliquer son passé à son avenir.
Alors les belles sentences paraissent fécon-
des ; on y voit des causes et des effets qu'on n'y
avait pas soupçonnés.
Un des auteurs qui offrent le plus de ces
maximes d'application , est La Fontaine. Il est
vrai que la place qu'elles occupent dans ses
iables leur donne quelque chose d'animé , te-
nant le milieu entre les sentences purement
spéculatives des moralistes, et les enseigne^
ments de la comédie.
C'est sous les replis les plus cachés du cœur
humain , que La Rochefoucauld a dirigé ses pé-
nétrantes et profondes investigations. Il y a bien
dans le noble et brillant philosophe un assez
grand nombre de maximes » dont l'application,
pour être juste , doit être laite à la haute société
de son temps , et surtout aux femmes de cette
90 SUR TR018 OUVRAGES EN GREC MODERNE.
cour , OÙ l'on avait Êiit de la galanterie une oc-
cupation dominante et une véritable science ;
mais plus de la moitié des maximes de La Ro-
chefoucauld porte à nu sur le cœur humain , et
ne peut vieillir,'
Au reste , de tels auteurs semUent trop pro-
fonds pour être populaires ; leurs aperçus les
phis frappants sont sans application pour la
conduite. Souvent même l'extrême raffinement
de leur pensée , en soumettant toutes les vertus
à une trop minutieuse analyse , arrive à les
anéantir, et à ne mettre de diflerencè entre le
bien et le mal , que dans les nuances diverses
de l'égoîsme (car l'on désigne ainsi aujourd'hui
ce que La Rochefoucauld appelle amour^pro-
pre ). Un moraliste trop subtil déviait par là
un docteur d'immoralité.
Chaque peuple , avant ces livres-là , et même
avant tous les autres , a dans ses proverbes des
maximes plus sûres et toutes d'application.
Aussi , les proverbes de tout temps offrent une
étude philosophique des plus intéressantes aux
meilleurs esprits. Mais il est des peuples plus
sentencieux que d'autres. On sait que tels sont,
en général , les Orientaux : ils font un* plus
SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE. .91
grand usage que nous de proverbes usuels, et,
de plus , les recueils de maximes tiennent une
place trèsKTonsidérable dans leur littérature. 11
semble que les Grecs , placés sur la limite de
rOrîent et de l'Occident , participent davan-
tage de rOrient par leur goût pour les senten-
ces. C'est aux écrivains moralistes que s'atta-
chèrent de préférence les littérateurs grecs,
qui , dès le commencement de ce siècle , prélu-
daient déjà à l'aiTranchissement de leur patrie
en appliquant à des traductions leur langue
riche et flexible i Fontenelle fut un des premiers
traduits et des plus goûtés.
L'école spéciale des langues orientales près
la bibliothèque du roi a trouvé quelquefois,
dans les grands événements contemporains, les
causes d'une sorte de popularité pour quelques-
uns de ces cours dont la profonde érudition
semble ordinairement réservée à l'attention forte
et studieuse d'un auditoire d'élite. Tel fut sur
l'Arabe l'effet de notre expédition d'Alger, sur
le Grec moderne l'héroïque alfranchissemenl
de ce peuple aux grands souvenirs. Le cours
de M. Hase joignait alors un intérêt de circon-
stance à la merveilleuse érudition de cet illustre
d t SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE.
professeur. Tous œux qui y ont assisté à cette
époque ne se rappelleront pas sans émotion
l'effet que produisait l'annonce des succès ou
des revers des Grecs, au milieu des doctes
excursions de M. Hase dans les trente siècles
de cette belle langue qui leur est arrivée sans
interruption depuis Homère.
Ce fut alors qu'un des plus jeunes , et au-
jourd'hui l'un des plus savants auditeurs de ce
cours , M. Wladimir Brunet , entreprit la tra-
duction grecque moderne des Maximes de La
Rochefoucauld. « Je commençai ce travail , dit-
il dans sa prélace , après la chute de Missolon-
ghi , et je le ternûnai alors que retentit le canon
de Navarin. » Cette version, écrite' avec infini-
ment d'élégance et de fidélité , fut revue par un
vieux réfugié de Patras , nommé Theocharo-
poulos f qui avait été précepteur des princes
Ypsilantis, et que toutes les personnes cultivant
alors le grec moderne se rappelleront très-
bien avoii* vu avec sa double robe , Ses mous-
taches blanches et son air de gaîté. C'était un
vieillard singulier par l'étrangeté de ses remar-
ques sur tant d'objets nouveaux qui venaient
frapper ses regards au déclin de sa carrière. Du
SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE. 9.1
reste , il possédait toutes les finesses de sa km-*
gne dans une véritable perfection. M. Brunet
eut recours à lui pour ôter à sa traduction tout
ce qui pouvait sentir l'étranger ; en sorte qu'il
est impossible de trouver dans toute la litt^a-
ture grecque moderne un ouvrage écrit avec
plus de soin. Le traducteur l'accompagna d'un
texte anglais , et MM. Firmin Didot disposèrent
ce triple texte d'une manière commode et
agréable à l'œil* Cette belle édition trilingue de
La Rochefoucauld , dédiée à M. Hase , obtint
en Grèce un succès mérité ; et certainement un
Anglais , un Français ou un Grec , qui voudrait
étudier avec fruit et agrément l'une des deux
autres langues, ne pourrait choisir un livre
plus convenable à ce dessein.
M. Wladimîr Brunet vient d'acquérir un nou-
veau titre à la reconnaissance des Hellènes, en
contribuant à leur donner une traduction du di-
vin livre des Devoirs de Sylvio Pellico. Il s'est
réuni pour ce travail à l'un des premiers élèves
de M. Hase, M. Dehèque, auteur du Dictionnaire
grec-moderne et français , et d'autres ouvrages
estimés des connaisseurs. Ces deux Hellénistes
distingués pardonneront à un de leurs CQudis-
9A SUR TROIS OUVRAGES EN 6REG MODERNE.
cîples d'apprendre au public les véritables noms
que cache le pseudonyme de Cébès le Thébaîn.
On sait que cet ancien philosophe , disciple de
Socrate , avait composé sur la morale un livre
qui fut admiré de l'antiquité , ce qui lui fit at-
tribuer plus tard le Tableau de la vie humaine
qui nous a été conservé sous son nom , et que
l'on a joint au Manuel d'Épictète.
Les traducteurs grecs de Sylvio Pellico ont
mis en tète de leur traduction , au lieu de pré-
face 9 un dialogue tout-à-Êût dans le goût socra-
tique y genre toujours en grande &veur chez les
Grecs d'aujourd'hui , qui ont conservé , chose
bien remarquable après tant de siècles , toute
la tournure d esprit de leurs ancêtres. Ce dia-
logue a lieu aux Champs-Elysées entre Socrate
et plusieurs de ses disciples. C'est Cébès qui
est supposé en faire le récit , à la manière de
Plat(Hi. Voici connue on en peut traduire le dé-
but : € Nous venions de célébrer, avec ApoUo-
dore , Simmias , Platon et d'autres amis de So-
crate , l'anniversaire du jour dont le Phédon a
immortalisé la mémoire, lorâqu'arriva dans
l'Elysée un jeune martyr de la liberté , qui , con-
solé par une amitié illustre , et comme initié
SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE. 95
mx secrets de l'avenir , était mort sans maudire
ses juges. D pressait sur son cœur un livre qu'il
nous présenta avec une joie rayonnante* Ce
livre était intitulé : des Devoirs , par Sylvio Pel-
lico. »
Les auteurs de ce prologue ont probablement
pensé là au comte Oroboni ^ ce sublime jeune
homme dont Sylvio Pellico , dans ses Prisons ,
raconte la mort avec une si touchante éloquence.
Gébès donne lecture du livre qu'il apporte.
Grande admiration parmi ces sages., Socrate se
livre alors à quelques réflexions dont l'exprès*
sion grecque , pleine d'atticisme ^ dénote des
écrivains à qui Platon est &milier* Cébès re-
prend ensuite :
« Socrate , lui dis-je , un livre où l'on montre
si bien que la lib^té est le patrimoine impéris-
sable de l'homme , mais que ce patrimoine doit
être administré par des mains pures et justes ,
et qu'il faut fortifier et embellir l'indépendance
et les droits de la société par la vertu du citoyen,
ne serait-il point utile à la Grèce , notre chère
patrie , qui s'est r^énérée et affranchie par les
armes ? Je réclame la bonne action de le tra-
duire et de le publier. C'est un privilège qu'on
96 SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE.
peut accorder à l'auteur du Tableau de la vie
humaine , et comme une consolation de la perte
de son livre.— Sans doute, reprit Socrate; mais
pour que le bienfait soit complet , il faut que ce
livre, Eût pour tout le monde, soit traduit dans la
langue populaire. Les réformateurs de la langue
font sans doute de l'idiome grec un des plus
beaux dialectes de la langue ancienne ; mais sois
modeste , Gébès , et contente-toi du langage vul-
gaire , que d'ailleurs j'ai toujours aimé , comme
tu le sais , même au temps du plus pur atti-
cisme.
» Le voilà donc , cet ouvrage , ô mes chers
concitoyens , cet ouvrage qui est comme le ré-
sumé de la vie d'un juste , comme le testament
moral d'un confesseur de la vérité , et comme
le sceau de l'alliance de la liberté avec la morale ;
qui , à tous ces titres , a droit d'être compté
parmi ces livres qu'une main mystérieuse ap-
porte , et dont une voix du ciel dit : Prends
et lisr
> Cébés de Thèbes. »
Cette fiction est ingénieuse , noble et par£û-
tement à sa place. C'est un préambule qui n'est
pas indigne du livre qu'il précède ; je n'en puis
SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE. 97
rien dire de plus honorable. Les Grecs trouve-
ront d'ailleurs dans cette introduction de leur
goût un attrait pour l'ouvrage le plus utile sans
doute qu'on puisse répandre parmi les hom-
mes , et qui est digne d'être aussi admiré , aussi
médité^ aussi répandu que Ylnùtatim de Je-
sus-ChrisL
M. Dehèque , avant de se réunir à M. Brunet
pour cette belle et utile entreprise , avait aussi
servi de collaborateur au vieillard de Patras
dont nous ayons parlé , en traduisant en fran-
çais un ouvrage grec d'un genre bien différent ,
les poésies erotiques d'Athanase Christopou-
los , le chansonnier chéri des Grecs , et dont le
bonhomme Théochar opoulos avait pubUé le
texte. Ces petites pièces de vers sont , pour la
plupart^ des imitations serviles d'Anacréon,
dans un style tout-à-fait pc^ulaire , mais plein
de grâce et de douceur dans sa familiarité. Aussi
M. Dehèque dit avec beaucoup de justesse dans
sa préface : « C'est peut-être moins comme
poète que sous le rapport de la philologie que
Christopoulos trouvera chez nous des lecteurs.
C'est comme écrivain, et pour le style, c'est
comme pouvant nous donner une idée précise
I. 7
98 SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE.
de Fétat de la langue grecque usuelle et fami-
lière , et comme représentant tout un système
grammatical , que Christopoulos nous semble
surtout digne d'étude et d'observation. i>
On conçoit que la traduction d'un pareil ou-
vrage était une œuvre bien ingrate. Pourtant ,
dans ces petites peintures anacréontiques , il y
a un laisser-aller voluptueux et oriental , qui se
retrouve encore après le terrible passage de ces
petits vers si iaciles dans la prose d'une autre
langue. En voici un court échantillon : c Dans
le jardin des Grâces , l'Amour était avec moi et
certaine jeune beauté ; Bacchus était aussi des
nôtres ; nous foisions bonne chère , nous pre-
nions du bon temps , jouant ensemble , riant ,
causant ^ criant vive l'Amour ! Bacchus chan-
tait, et l'Amour versait à pleine coupe un breu-
vage enchanteur , et souvent de son éventail il
nous envoyait un vent frais. Pour nous
Alors vinrent les Grâces , portant toutes
trms des cithares dcmt elles tiraient de doux ac-
cords. Lorsqu'elles cessaient de jouer comme
pour se reposa*, Bacchus reprenait et nous
chantait des chants ingénieux. Cédant à cette
douce mélodie , ma jeune compagne et moi ,
Sim TROfS OUVRAGES EN GREC MODERNE. 99
étendus sor xak lit de fleurs , nous goûtâmes un
profond sommeil , et ràmour , près de nous ,
nous rafraîchissait de son souffle l^er. >
Ghristopoulos ne s'est pas toujouis coatenté
de sacrifier aux Grâces , il a quelquefois sacrifié
au mauvais goût , témoin le commencement de
cette petite élégie : c O tombeau qui renfermes
mon amante, prends la plume, écris, je te
donnerai pom* encre les larmes que je répands.
Écris à Tenfer , sombre demeure sans soleil , ce
que je vais te dicter : — En£^ inexorable qui
dévores le monde , etc. >
On est presque étonné aujourd'hui de reve-
nir avec quelques détails sur ces Grecs qui , il
y a dix ans , taisaient battre tous les cœurs ,
pour qui toutes les belles dames disaient des
quêtes , à qui les arts divers empruntai^it leurs
sujets , dont Tavenii* occupait également le phi-
losophe , l'archéologue , l'homme d^état , le mi-
litaire , le poète , l'aventuriOT. Il est des esprits
plus constants^ qui, s'étant voués dès lors à l'é-
tude de ce peuple remarquable , n'ont cessé de
le suivre dans sa gloire , ses fautes , ses succès ,
ses revers et ses nombreuses vicissitudes poli-
100 SUR TROIS OUVRAGES EN GREC MODERNE.
tiques. Ils recueillent avec constance et coor*
donnent avec soin tout ce qui intéresse cette
nation de leur choix ; et, jeunes encore, ils sont
ainsi les représentants d'une époque qui semble
déjà bien loin de nous.
NOUVEAUX DOCUMENTS
SUR
LES MANUSCRITS DE PHÈDRE,
ET RÉSUMÉ
tm LA BIBUOGRAPHIE DE CET AUTEUR *.
Habent suafata libelli: il a'est peuirétre pas
d'observations que la critique littéraire trouve
plus souvent l'occasion de vérifier , dans l'exa-
men de ce qui a échappé au grand naufrage de
l'antiquité ckssique.Tel poète^idontla gloire est
arrivée jusqu'à nous par les mille voix de la re-
nommée,, comme Simonide,.Anacréon, Mé-
nandi*e , n'a rien laissé de lui que cette gloire ,
* Ce morceau a été lu à l'Institut , dans les séances de
FAcadémie des Inscriptions et Belles-Lettres , des 12 et 19
août 1836.
102 NOUVEAUX DOCUMENTS
dont les titres ont péri , à l'exception de quel-
ques courts fragments , épars çà et là. Or, sans
vouloir renoncer gratuitem^it à aucune des
parties de Théritage de Tantiquité , dans Tétat
où nous le possédons , Ton peut dire cependant
que Ton aurait volontiers accepté rechange de
plusieurs poèmes médiocres arrivés jusqu'à
nous y contre ces ouvrages Ëuneux qui méri-
taient mieux d'être immortels. De même , dans
les nombreux écrits d'un savant aussi câièbre
que Varron , par exemple , il est sans doute
plusieurs traités dont les sciences , l'érudition ,
auraient tiré un profit plus grand que de telle
partie des nombreuses productions du fécond
Galien , si Êivorisé par cette fortune capricieuse.
Sans doute aussi l'histoire eût acheté volontiers
par le sacrifice de plusieurs de ses sources an-
tiques l'assurance de retrouver celles de Théo-
pompe , de Trogue - Pompée. Enfin plusieurs
grammairiens , plusieurs mythographes , qui se
répètent sans cesse les uns les autres , quel-
ques rhéteurs verbeux , quelques secs abrévia-
teurs, eussent été d'une perte peu regrettable ,
en comparaison d'un même nombre d'auteurs
éminents en différents genres , dont le mérite a
SUR LES MAIWUSCRITS DE PHEDRE. 103
été constaté par le sui&age unanime de tant de
générations , qui les ont admirés autrement que
sur parole.
Pour Içs bons ouvrages qui nous restent dans
un état incomplet (et c'est de beaucoup le plus
grand nombre) , combien ce que nous en con- .
naissons ne fait-il pas regretter plus vivement
ce qui en manque ! A quel prix n'auraiton pas
consenti pour compléter les Annales de Tite-
Live , de Tacite , les œuvres de Polybe , de De-
nys d'Halicarnasse !
En voyant aussi plusieurs auteurs mécfîocres
multipliés par l'écriture à une quantité d'exem-
plaires , et un auteur du premier ordre conservé
par un seul manuscrit , dernier souffle de son
existence , recueilli heureusement avant qu'il
ne s'éteignît comme les autres ; en voyant cette
inégalité , l'ami de l'antiquité ne peut s'empê-
cher de reprocher aux copistes du moyen-âge
leur manque de discernement. Tandis que des
livrets d'école primaire, tels que la Schédo-
graphie de Manuel Moschopule * , sont multi-
pliés presque à l'infini , un seul manuscrit nous
* La Bibliothèque du Roi possède vingt manuscrits de cet
ouvrage.-
104 NOUVEAUX DOCUMENTS
conserve cet excellent Traité du Sublime attri-
bué à Longin*.
Je pourrais développer par d'autres exemples
ces considérations sur la fortune des ouvrages
anciens y si mon but n'était de les appliquer à
un seul , les fables de Phèdre. C'est ici , du
moins , un des heureux accidents de cette ca-
pricieuse répartition du sort. Pendant que tant
d'écrivains , préconisés par leurs contempo-
* C'est le manuscrit de la Bibliothèque, n° 2Ô3G , petit
in-4*, sur parchemin , du dixième siècle , et d'une très-belle
conservation. D'autres manuscrits du même traité , écrits au
quinzième et au seizième siècle, sont évidemment copiés sur
celui-ci , dont ils reproduisent exactement les lacunes. On
peut voir à ce sujet la note de Boivin dans le catalogue des
manuscrits grecs de la Bibliothèque, page 435. Le Traité du
Sublime ^ potir titre dans ce manuscrit : Atowvc'ov ri ao/>ivov
tct^'i C4/00V5. C'est la seule raison que l'on ait eue de l'attribuer
à Longin , auquel plusieurs critiques modernes veulent l'en-
lever pour l'accorder à Denys d'Halicarnasse.
lin des exemples les plus saillants qu'on pourrait encore
citer au sujet des ouvrages qtii nous sont parvenus par un
seul manuscrit est celui des Annales de Tacite , ainsi que
nous l'ont fait remarquer MM. Dureau de la Malle et Bur-
nouf père. Cet exemple est surtout remarquable en l'oppo-
sant a ;x soins que l'empereur Tacite avait pris de multiplier
les copies des œuvres du grand historien de son nom.
\
SUR LES MANUSCRITS DE PHEDRE. 105
l'ains, et dont la renommée a continué à se trans-
mettre d'âge en âge , ne nous sont plus connus
que par ce concert lointain d'éloges, voilà
qu'un manuscrit latin révèletput-à-coup à Pierre
Kthou , en 1596 , un talent original et profond
avec le nom d'un affranchi d'Auguste, qu'il
cherche vainement dans toute la littérature des
premiers siècles de notre ère , si Ton excepte
cette expression assez incertaine de Martial :
Improbi jocos Phœdri *. Il est obligé, pour
trouver un témoignage positif, d'arriver à un
versificateur du quatrième siècle , Aviénus ** ,
après lequel on ne trouve , non plus qu'aupa-
ravant , aucune autre mention de Phèdre. Et
pourtant ce poète , qui semble arriver pour la
première fois à la lumière , peut être comparé ,
par son esprit vif et ingénieux , aux auteurs les
plus fins de son temps. A la finesse il joint un
style à la fois clair et précis , où il est impos-
sible de ne pas reconnaître l'âge d'or de la litté-
* Lib. III , épigr. xx , v. 5,
**«.... Quas Grœcis iamhie Babrius repetens in duo vo-
lumina coartavU; Phœdrus eiiamparlem aliquam quinque
in libdlos resolvit^^
Inprœfal,fahul. jEsopicarum ad Theodos.
106 NOUVEAUX DOCUMENTS
rature latine. Je ne crois pas , en e£kt , qu'on
puisse assigna à une autre époque des vers
comme ceux-ci :
Est ardelionum quxdam Romae natio ,
Trépide concursans , occupata in otio ,
Gratis anhelans , mnlta agendo nihil ag ens ,
Sibi molesta et aliis odioâssîma *.
Gomment donc cette antiquité , si sensible aux
charmes de l'élocution , et qui peut-être aussi
aimait plus /]ue nous les préceptes moraux sous
toutes les formes , put^elle laisser passer pres-
quei naperçu Télégant fabuliste? Comment un
auteur dont la découverte fut un événement lit-
téraire à la fin du seizième siècle paraît-il avoir
été inconnu à ses contemporains? Nous ne sa-
vons ; mais telle fut la première remarque à la-
quelle donna lieu la publication de Phèdre. Les
sceptiques en rapprochèrent la grande érudition
de Pierre Pithouet sa connaissance approfondie
de Tantiquité. Peut-être même la célébrité de
la satire Ménippée , à laquelle ce grand magis^
trat avait pris tant de part**, disposa-t-elle les
* Lib. II, fab. 6.
*'Il est auteur de la harangue djB M. d'Aubray pour le
SUR L£S MANUSCRITS DE PHEDRE. 107
lecteurs du temps à la supposition d'une ingé*
nieuse fiction littéraire , même lorsqu'elle û'au'^-
rait plus , comme cette fameuse satire , une im-
portance et un but politiques.
La mort de Pierre Pilhou , arrivée presque
aussitôt après sa publication de Phèdre , l'enb
pèçba de dissiper lui-même ces premiers doutes»
et de démontrer l'authenticité de son auteur ,
comme il lui aurait été si facile de lé &ire , en
donnant sur le manuscrit du dixième siècle ,
qu'il tenait de son frère François , des détails
qui n'am*aient plus permis de doute raisonnar
ble. A moins d'une pareille circonstance , ces
détails bibliographiques n'étaient pas , comme
aujourd'hui , dans les habitudes de l'érudition ,
dont le vol plus élevé semble avoir dédaigné le
terre-à-terre de ces accessoires.
Toutefois l'authenticité des fables de Phèdre
ne tarda pas à être corroborée d'upe preuve
nouvelle par la publicité que le P. Sirmond ,
jésuite, appela sur un manuscrit qui existait dans
la bîldiothèque bénédictine de Saint-Rem y de
Reims. Nicolas Rigault , à qui Sirmond remit
tiers-état. C'est la plus considérable des harangues, de la
satire.
108 NOUVEAUX DOCUMENT»
les variantes qu'il avait prises sur les manu-
scrits de Reims , s'en servit pour l'édition
qu'il donna en 1617, et qu'il dédia à l'illustre '
président Jacques-Auguste de Thon *. Le même
Rigault joignit une troisième preuve aux deux
précédentes , en faisant connaître ** l'existence
de quelques feuilles d'un manusmt également
ancien , sur lesquelles étaient écrites quelques
fables du second livre , et qui de Pierre Daniel
étaient passées en la possession de Paul Pétau.
Voilà tout ce qu'il y a de connu en feit de ma-
nuscrits anciens des fables de Phèdre : celui de
Pithou, celui de Reims, et le fragment de Daniel.
Ils furent connus , comme on voit , presque àr la
fois , par la publicité que donna au premier
l'édition Princeps de Pithou .
Mais ici se trouve une longue lacune dans les
éditions de Phèdre , qu'on pourrait appeler ori-
ginales , comme étant publiées immédiatement
d'après les manuscrits. Celui de Reims, de-
puis Sirmond , fut encore examiné par plusieurs
personnes***, mais seulement comme objet de
* M. de Thou mourut le 7 mai de cette même année.
** Bannies notes de cette même édition.
*** Entre autres , par Tabbé d'Olivet.
SUR LES MANUSCRITS DK PHÈDRE. 109
curiosité , OU pour le Querolùs de Plaute , qui
y était joint. Quant au manuscrit de Pilhou , il
était passé , par succession ^ dans la Êunille Le
Pelletiier ^ où il ne parsut pas avoir été conunu-
niqué jusqu'en 1780. A cette époque , M. Le
Pelletier de Rosanbo , président au parlement
de Paris , en donna communication au P. Brc-
tier; mais, à la né^genceavec laquelle ce jé-
suite en profita , on voit qu'il n'en a pas senti
tout rintérét littéraire. Déjà, depuis plusieurs
années, on n'avait plus le manuscrit de Reinis ;
car la bibliothèque de Saint-Remy avait été con-
sumée par un incendie en 1774. La fin de ce
siècle ayant am^ené les désastres de la révolu-
tion , où périt le président Le Pelletier de Ro-
sanbo, dont les biens furent confisqués, on
crut long-temps que le manuscrit de Pithou
avait eu un sort semblable à celui de Reims.
Pourtant M. le marquis de Rosanbo , fils du
^sident et chef actuel de là Êunille Le Pelle-
tier , en rentrant en possession de ses biens ,
recouvra aussi , par une heureuse circonstance ,
ce monument de l'illustration littéraire répan-
due sur sa famille par les Pithou.
Une note de feu M. Barbier ayant porté ce
110 NOUVEAUX DOCUMENTS
Élit à la connaissance de M. Schwabe de Wd-
mar , ce respectable savant , si honorablement
connu par ses travaux sur Phèdre , voulut cou-
ronner sa carrière en provoquant l'espèce de
résurrection du plus ancien nianuscrit de son
auteur favori.
Outre la satis&ction qu'un homme dont toute
la vie a été consacrée à un seul auteur doit
trouver à en faire renaître les textes les plus
anciens , cette publication avait réellement pour
Phèdre un intérêt particulier. Au silence près*
que absolu de l'antiquité à son égard s'était
encore joint quelque chose de moderne que l'on
croyait apercevoir dans la tournure de son
esprit. Les preuves multipliées de l'authentidté
de ses &bles montrent le vague de ce genre de
critique. La première preuve se trouve dans
Texistence de manuscrits remontant à une ^>o-
que d'ignorance qui n'am^t pu certainement
produire une aussi parfaite imitation , et qui se
serait trahie par toute autre trace que le genre
de saiUies où l'on veut reconnaître l'esprit mo-
derne , faute de rendre peut-être assez de justice
à la finesse du génie des anciens.
Du reste , le genre de raisonnement tiré de la
SUR LES MANUSCRITS DE PHÈDRE. 111
barbarie du milieu du moyen-âge ne pourrait
s'appliquer de même à des manuscrits grecs
écrits dans l'empire d'Orient , où la drilisation
bysantine et les traditions classiques de la haute
littérature grecque , pour tout ce qui tient au
mécanisme du style , purent produire , vers le
dixième siècle, un pseudo-Anacréon , assez
ingénieusement versifié pour avoir d(mné le
diange à de trèsrhabiles gens. Mais , en Occi-
dent , cette même époque est celle de la plus
grande barbarie du moyen -âge. L'imitation
d'une latinité aussi pure , possible au quinzième
ou au seizième siècle , était impossible alors ;
et , n'y eût-il d'autres indices , un ouvrage la-
tin de ce style , transcrit au dixième siècle , re-
monte nécessairement jusqu'au commencement
de notre ère.
Cependant , pour ne pas donner trop d'im-
portance à l'édition du Codeur Pithœanus , il est
nécessaire de dire que M. Schwabe avait trouvé
très-judicieusement le genre de preuve dont
nous venons de parler dans les febles d'un
nommé Romulus , dont Vincent de Beauvais a
cite vingt-neuf dans son Spéculum doctrinale.
Car il a été impossible de ne pas reconnaître
112 NOUVEAUX DOCUMENTS
dans la prose de Romulus les lambeaux des
vers de Phèdre dont elle est tissue.
Le manuscrit de Pithou est venu confirmer
surabondamment cette induction. M. Hase , à
qui M. Schv^abe s'était adressé pour tâcher
d'avoir connaissance du manuscrit , voulut bien
l'examiner avec moi chez M. de Rosanbo , et
le reconnut pour n'être pas plus récent que le
dixième siècle ; ce qui m'engagea à le repro-
duire avec une exactitude scrupuleuse , en y
joignant lefac^-simile d'une page.
L'abbé Pluche avait donné dans son Spec-
tacle de la Nature * un spécimen de quelques
lignes de ce manuscrit de Reims , dont le P. Sir-
mond avait fourni les variantes à Rigault. Mais
on ne possédait point un relevé complet de ce
texte , et la catastrophe qui avait consumé la
bibliothèque de Saint-Remy semblait rendre
cette perte irréparable. M. Van-Praet y remé-
dia cependant en me communiquant un vor
lume de la Ribliothèque du Roi , où dom Vin-
cent, bibliothécaire de Saint-Remy, avait
lui-même , avant l'incendie , écrit , en marge
* Tome VII , page 244.
SUD LES MANUSCRITS DE PHEDRE. IIS
<les Êibles imprimées , les variantes du manu-
scrit de Reims. J'ai joint ces variantes au texte
du manuscrit de Rosanbo , dans l'édition que
j'en ai donnée en 1850. Mais on va voir tout-à-
l'heure qu'il ne serait peut-être pas impossible
d'arriver encore plus près du monument lui-
même. Poursuivons cependant l'examen des
progrès faits par la bihlicgraphie de Phèdre ,
depuis 1850.
En parlant , dans la pré&oe de mon édition ,
des seuls manuscrits anciens qui nous ont con-
servé les iables de Phèdre , je disais du frag-
ment connu sous le nom de vêtus Danielu
Chartula, sur lequel on n'avait alors que des
renseignements très^imparfaits : c C'est un des
manuscrits dont on peut isuivre le mieux l'his-
toire. » A la mort de Danid *, Paul Pétau
acheta ce fragment , qui prit le nom de Peta^'
viensis Codex. La reine Christine le fît acheter
à la vente de Pétau , et le communiqua à Vos-
* Ces renseignements sont empruntés à une excellente dis--
sertation de M. Adry, où est expliquée môme Torigine de ce
fragment avant qu'il ne vint en la possession de Pierre Da-
Jiiel. J'ai donné tous ces détails de M. Adry dans ma pré-
face , page 20 et suiv.
I. 8
1 i A nouysAux documents
siiis. On sadt que les manuscrits de Christine
ont passé dans la bibliothèque du Vatican. Ce*
lui-ci y est-il encore? n'y est41plus? c'est une
question dont M. Fabbé Mai saurait peut-être
donner la solution. >
Si rillustre bibliothécaire du Vatican n'a pas
eu connaissance de ce Yoeu (comme son silenee
à cet ^ard semble l'indiquer) , du moins une
heureuse coïncidence hii fit publier dès 1851 "
ce fragment qui jse trouvait en effet au Vaticsm.
H se compose de huit &bles du premier livre *\
Cette publication décida ainsi la question du
manuscrit de Daniel , un an juste après que
notre édition avait décidé celle du manuscrit
de Kthou.
Dans l'exposé dont nous avions Mt précéder
notre travail , parmi les raisons qu'on avait
^ues de mettre en doute l'authenticité des &bles
* Dans le tome III de ses Cîassiei Auciores e Valicanis
todd. editi. — Rom» 1831. De la page 310 à la page 314.
** En voici les titres : De Leone et Jsino, — Cervus ad fon-
iem laudans comua. — Fulpis ad eorvum. — Canis ad
cvem. Lupus testis commodasse eontendit — Mulier parlu-
riens ad virum, — Canis pariuriens ad alteram, — La sep-
tième est sans titre : c'est celle des Canes famelici, — Léo
éeficiens, aper, taurus, asellus.
SUR LES MANUSCRITS DE PHÈDRE. 115
de Phèdre , nous devions une mention à Pérotti,
prélat italien du quinzième siècle, qui, dans son
commentaire sur Martial, parlait des fables que
dans sa jeunesse il avait mises en vers d'après
Phèdre et Âviénus , et citait même dans un
autre endroit du même conunentaire la fable de
Phèdre Arbores in Deorum tutela. Or on avait
voulu en conclure que ce prétendu Phèdre n'é-
tait que Pérotti lui-même ; mais la découverte
laite par d'Orville en 1727 des iàbles de ce sa-
vant prélat donna le mot de Ténigme. c Le
manuscrit trouvé par d'Ot*ville , dit M. Adry,
était dans le plus mauvais état ; des pages en-
tières manquaient ; d'autres étaient entamées
par l'humidité , et l'écriture paraissait à peine
dans quelques endroits. Après le titre \ ainsi
conçu : Nicolai Pérotti Epitome fabularum
^sopij Avieni et Phœdri, ad Pyrrhum Perottum,
frairis filium, adolescentem suavissimum, inci'^
pit féliciter, se trouvaient ces vers :
Non sunt hi mei , quos putas , yersiculi ,
Sed ^sopi suDt , et Avieni et Phaedri.
Collegi ut essent, Pyrrhe , utiles tibi.
* Je supprime ici Tindication des autres pièces renfermées
dans ce manuscrit.
116 NOUVEAUX DOCUMENTS
Sœpe yersicuk)» kiterpoBeiis meos
Quasdam tuis quasi insidias auribus.
Ces vers expliquaient tout. Il était évident
que Pérotti avait possédé un manuserit de
Phèdre , dont il s'élait servi , connue on vient
de le voir , et , ainsi qu'il l'ajoute ailleurs , dans
sa jeunesse , c'est-À-dire à une époque où Fim-
primerie n'était pas encore découverte, puis-
qu'il fut sacré archevêque de l^ponte en 1458 *.
D'Orville fit donc une copie de ce manuscrit
mutilé, et l'envoya à Burmann ; mais cette co-
pie et l'original participèrent à l'espèce de fata-
lité attachée aux manuscrits de Phèdre, car
l'un et l'autre disparurent jusqu'en 1808 ; où
MM. Gassito et Janelli retrouvèrent à Naples ce
manuscrit mutilé , tel que l'avait décrit d'Or-
ville, et éditèrent soixante^uatre &bles qu'il
contient , dont la moitié sont des &bles de Phè-
dre , données par les manuscrits de Pithou et
de Reims , et les trente-deux autres , selon toute
vraisemblance , appartiennent à Pérotti , de la
* Par conséquent , deux ans seulement après Timpression
du psautier de Mayence , le plus ancien livre imprimé dont
la date soit connue.
SUR LES MANUSCRITS DE PHEDRE. 117
manière qu'il l'explique à son neveu , dans les
vers que nous avons dtés.
Or n[ionsignor Mai découvrit encore , en
1831 , dans le Vatican , un manuscrit complet *
et en fort bon état de ces mêmes fables de Pé-
rotti y dont les mutilations , dans le manuscrit
trouvé par d'Orville , avaient donné lieu à tant
de dqctes conjectures , et où s'était exercée à
l'envi la sagacité des premiers éditeurs.
. M. Orelli , de Zurich , . réimprima , cette
même année, les deux nouvelles découvertes
de M. Mai , non moins heureux à la garde de la
Vaticane qu'à celle de l'Ambrosienne. Ces nou-
veaux titres de l'illustre bibliothécaire auprès
du monde savant avaient en effet un intérêt
tout particulier pour M. OrellL II venait de re-
* M« Mai représente ce manuscrit comme un des plus ri-
ches et des mieux écrits qu'on puisse voir. Il ajoute ensuite :
« Primo autem in folio septem ornatissimi circuli effingun-
i> tor , quorum médius ac maximus , sic aureis cœruleisque
» litteris loquitur : in hoc pulcherrimo codice coniinentur
» nonnulli poetœ latini juniores qui in circumspectis circu-
» lis sunt annotaii. In his autem circulis legitur : l. Chris-
» tophori Londini Xandra, 2. Callimachi ( Veneti scilicet )
» epigrammata. 3. Nicolai Perotii epigrammaia et fabulw*
» 4. Jntonii Pgnormitœ Hermaphrodilus , etc. »
118 NOUVEAUX DOCUMENTS
produire mon travail sur le maRuserit de Ro^
sanbo, en y joignant les notes de Bongars
conservées à la bibliothèque de Berne. Leur
comparaison avec le texte du manuscrit Ro-
sanbo lui prouva que ces notes provenaient
d'une collation que le savant éditeur du Gesta
Dei par Francos avait laile de ce manuscrit ,
alors entre les mains de François Pithou.
La belle édition de M. Sch^^abe , qui restera f
je crois, le travail le plus substantiel sur le &-
buliste latin , avait paru en 1806 , avant la dé-
couverte de M. Janelli. Aucune édition critique
de Phèdre n'avait donné comme complément
ces fables nouvelles , publiées plusieurs fois sé-
parément. M. Adry avait préparé une édition
qui aurait offert cette réunion ; mais la mor^
Tempêcha de publier son travail , entièrement
terminé , et qui se trouve en manuscrit , avec
tant d'autres pièces curieuses , dans la biblio-
thèque de M. Renouard , historien des Aides.
M. Adry, en refusant Phèdre pour auteur aux
trente-deux nouvelles fables de Pérotti , a donné
de ce refus les raisons les plus détaillées et les
mieux déduites , dans un mémoire publié par
le Magasin encyclopédique ; et j'avoue que je ne
SUR LBS MANUSGRIT3 DB PHÈDRE. ild
vois pas œlles qui ont engagé, an contraiire,
M. OreUi à Ëiire de œs labiés un sixième livre
de Phèdre. Cela est d'ailleurs contraire au té-
moignage précis d'Aviénus : Phœdrus etiam
partem aliquam quinque in libellas resolvit. Du
reste, en nous permettant d'exprimer cette cri-
tique sur une partie de la savante édition de
M. Orelli, c'est un devoir pour nous d'ajouter
qu'il n'a Êiit usage de notre travail qu'en nous
exprimant hautement us^ gratitude que nous
expliquons par la crainte honnête et délicate de
se voir attribuer le moindre mérite qui ne lui
appartiendrait pas légitimement. C'est sans
doute ce qui lui fait déclarer cpi'avant notre
travail la confusion de toute cette question lit*
téraire était inextricable. < Talem in modum ,
dit-il , ni evolvere exitum istarum turbarum unice
ope Berger ianœ editianis potnerimus *. >
M« Orelli commence sa préface par la liste
des manuscrits de Phèdre connus jusqu'à ce
jour ; il croit devoir en compter cinq : l^ Ma-
* Jo, Casp, Orelli, — Phœdri Au^, liberti fahulœ Msopicœ
prima editio critica cum intégra varielate codéL Piihœani,
Bemensis , Danielinî , PeroUini et edilionis principis , reli-
qua vero selecta. — Turici , 1881 , in-8', pag. 26.
120 NOUVEAUX DOCUMENTS
Duscrit de Pithou on de Rosanbo , 2® rnanu^
scrit de Reims, 5^ fragment de Daniel, ÂP ma-»
nuscrit de Pérotti, 5^ manuscrit de Douai.
Les deux manuscrits de Pérotti sont du quin^
zième et du seizième siècle , et nous avons dit
que nous ne pouyons attribuer à Phèdre les
nouvelles fables qu'ils contiennent.
Quant au manuscrit de Douai, dont on
n'avait jamais entendu parler , je m'en suis in-*
Ibrmé auprès de M. de Tillœul , bibliothécaire
de cette ville , et la réponse qu'il m'a iait l'hon-^
neur de m's)dresser, en montrant là le résultat
d'un quiproquo , fera cesser les r^ets qu'ex-
primait M. Orelli de n'avoir pu consulter c&
monument.
« Monsieur,
» Une inadv^tance inexplicable du docteui^
Hœnel m'a procuré l'honneur de recevoir la
lettre que vous avez bien voulu m'écrire le 6 de
ce mois. Dans lé catalogue assez superBciel des
manuscrits qui existent dans les diverses bi-
bliothèques de France , il indique le manuscrit
de Phèdre comme se trouvant à la bibliothèque
de Douai. La moindre attention de sa part lui
SUR LES MANUSCRITS DE PHEDRE. 121
mi épSLVgné une erreur aussi étrange , et qui a
uéœssairement trompé les savants. Le manu-
scrit qu'il a rencontré à Douai n'est autre que
celui des fables latines en vers élégiaques , con-
nues depuis long-temps sous le titre de Anonymi
veteris fabulœ JLsopiœ. Ces fables sont impri-
mées dans un grand nombre de recueils d'apo-
logues , etc. »
Pour juger jusqu'à quel point était excusable
l'erreur de M. Hœnel , je voulus connaître ces
fables , qui , jusqu'alors , ne m'avaient pas paru
mériter d'attention. Les vers élégiaques de cet
anonyme sentent encore plus la décadence que
ceux d'Aviénus ; on en peut juger par ce com-
mencement de la fable du Loup et de l'Agneau :
Est lupus, est agnus : siiii hic, sitit ille : fluerUi
Limite non uno , qucerit uierque viam.
In summo bibit amne lupus, bibil agnm in imo.
Hune timor impugnat , verba tnanente lupo , etc.
Nous voilà sans doute bien loin de Phèdre.
Aussi le fabuliste anonyme en est un reflet bien
éloigné , puisqu'il parait avoir versifié ses apo-
logues d'après la prose de Romulus , qui est
elle-même une dislocation maladroite de la poé-
sie de Phèdre*
122 NOUVEAUX DOCUMENTS
Les Édites de l'anonyme sont au nomln^ de
soixante * , et furent publiées, pour la première
fois, à Ulm, sans date , mais dans le quinzième
siècle. J'ai consulté l'édition de Rome de 1485.
Chaque iable latine y est suivie d'une imitation
italienne, divisée en deux parties égales, la
première intitulée Sonetto materiale , la seconde
Soneito morale. Dans le morceau servant d'épi-
logue et intitulé Canzon Finale , l'auteur de ces
vers italiens apprend au lecteur son nom , qui
est Zuccho Accio **. C'est de là très^probable-
ment que l'auteur de ces fables est nommé Ac-
cius par Jules-César Scaliger* Cet illustre sa-
vant , dont le génie transcendant était souvent
joint à un goût un peu plus que bizarre , té-
* Il y en a soixante-deux dans le manuscrit de Douai.
"* Si el nome mio alcun saper volesse ,
Digli che Accio il proprio nome mk>.
Or va , tene con dio
£ chiaramente mostra la taa arte.
E si tu trovi in parte
Chi del pronome mio saper si iagna ,
Respondi el Zuccho da Summapagoa.
Le volume n'a pas de pagination ; el , comme c'est assez fré-
quent dans les éditions du quinzième siècle, il reproduit
tout un manuscrit formé de la réunion de beaucoup de pièces
hétérogènes.
SUR LES MANUSCRITS DE PHÈDRE. 123
moigne pour cet Âccius des transports d'admi-
ration j d'après lesquels on peut supposer que
si Phèdre eût été connu de son temps , il Teût
trouvé inférieur ; de même qu'il préférait Stace
à Homère. Personne , que je sache , n'a partagé
l'admiration de Jules Scaliger pour Fauteur de
ces distiques, métamorphosés par M. Haenelen
iahles de Phèdre.
Ainsi les manuscrits anciens de cet auteur
se réduisent à trois.
A l'occasion de celui de Reims , nous avons
annoncé quelque chose de plus que les varian-
tes transcrites par dom Vincent. On va voir sur
quoi reposerait une donnée nouvelle.
A la vente des Uvres de feu M. Dacier , secré-
taire perpétuel de l'Académie des Inscriptions et
Belles-Lettres, je devins possesseur d'un exem-
plaire de Phèdre , édition de Rigault , 1617 ,
auquel sont joints plusieurs autographes et un
fac-similé.
D'abord, sur le verso du premier feuillet blanc,
se trouvent deux notes, l'une de la main de
M. Dacier , dans sa jeunesse , lorsqu'il était se-
crétaire de M. de Foncemagne ; elle se trouve
ainsi écrite sous la dictée de ce dernier : « La
lâZi NOUVEAUX DOCUMENTS
» bibliothèque de Saint-Remy de Reims possé-
» dait, avant Tinœndie qu'elle a éprouvé en
» 1774 , un manuscrit de Phèdre autre que ce-
> lui de Pithou. On trouvera, à la tête de ce vo-
» lume , un échantillon de l'écriture du manu-
» scrit qui ma été envoyé autrefois de Reims
» par dom Vincent, bibliothécaire de Saint-
» Remy. Je n'ai point la lettre par laquelle il
> m 'annonçait en même temps un pareil échan-
» tillon de l'écriture d'un manuscrit du Que^
ï rolus *, qui a péri comme le Phèdre. J'ai
» placé cet échantillon à la tête de mon exem-
B plaire du Querolus. Ces deux morceaux sont
» aujourd'hui tout ce qui reste des deux ma-
ï nuscrits. >
Au-dessous, de la main de M. de Foncema-
gne , et à une époque évidemment plus récente,
se trouve cette seconde note.
« Nota* Depuis que cette note a été écrite, on
» a recouvré, à la Ribliothèque du Roi, l'exem-
» plaire de Reims , qui avait été tire de la bî-
» bliothèque de Saint-Remy, long-temps avant
» l'incendie. Il m'a été communiqué : l'écriture
* M. de Fonccmagnc établit ici une distinction qui n'exis-
tait point, comme nous l'expliquons plus bas.
SUR LES MANUSCRITS DE PHÈDRE. 125
3> est k même que récliantîllon cî-joînt ; mais
9 ce manuscrit est incomplet : les deux der-
» nières labiés et 1 épilogue du IV® livre, et
» tout le V«, y manquent. »
Puis, sur une feuille volante, l'original même
de la lettre de dom Vincent dont parle la pre-
mière de ces deux notes.
c Monsieur,
» Je n'ai point oublié le spécimen que vous
» m avez feit Thonneur de me demander de
» notre manuscrit de Phèdre et de la comé-
» die intitulée Querolus ou Aulularia qui y est
» jointe *. Je crois que vous n aurez point de
» peine à vous persuader que Técriture est du
* Ceci est bien formel , et B'accorde avec la notice de dom
Vincent , que nous avons publiée , d'après Talmanach de
Reims, dans notre édition de Phèdre, page 81. Cette notice
est surtout relative au Querolus, dont elle constate ainsi
l'authenticité. Dom Vincent ayant envoyé à M. de Foncema-
gne deux fac^imilej Tun pour Phèdre, Tautre pour Plante ,
M. de Foncemagne, n'ayant plus la lettre sous les yeux, crut
que ces deux facsimile se rapportaient à deux manuscrits.
Mais, en haut de cette lettre de Dom Vincent, il a écrit :
« Nota, J*ai placé à la tête de mon exemplaire du Querolus
126 NOUVEAUX DOCUMENTS
> huitième siècle, ou au plus tard du commen-
> cément du neuvième. J'ai copié. Monsieur,
> ligne pour ligne et le moins mal qu'il m'a
> été possible : j'ai conservé la grosseur de la
> lettre , laquelle varie quelquefois ; mais , peu
> accoutumé à ce genre d'écriture , et la plume
> glissant naturellement sur les papiers trans-
it parents , je n'ai pas pu donner à la lettre du
» manuscrit toute la netteté qu'elle présente.
» Du reste, la ponctuation, l'orthographe, etc. ,
> tout est exactement copié. Ces papiers
]» mêmes forment dans leur longueur la page
> écrite. Que ne puis-je , Monsieur , vous don-
> ner des marques plus étendues et plus cir-
> constanciées des sentiments de mon estime et
> de la reconnaissance que j'ai aux lumières
» que vous avez répandues sur notre histoire !
> J'y joins en particulier mes remercîments
» pour la complaisance avec laquelle vous avez
> bien voulu vous occuper de mes brouillons.
» (édition de 1604) Téchantillon de Técritare du manu-
» scrit de Reims dont il est parlé dans cette lettre. »
Nous ignorons à qui appartient aujourd'hui l'exemplaire
susdit du Queroîus ,'aiuque\ se trouve annexé Tautre fac-^i-
mile, complétant le travail conservateur de dom Vincent.
SUR LES MANUSCRITS DE PHÈDRE. 127
> J'ai rhonneur d'être , avec une considéra-
» tien respectueuse ,
» Monsieur,
» Votre très-humble et très-
p obéissant serviteur,
I» L, X. Vincent ,
» Bibliothécaire de Saint-Reray. »
A Reims, le 31 octobre 1769.
J'ai bien reconnu dans cette lettre l'écriture
de dom Vincent , dont j 'avais publié une autre
lettre , adressée, le 6 octobre 1776 , à l'un des
gardes de la Bibliothèque du Roi , en lui en-
voyant les variantes du manuscrit de Reims.
Dans cette dernière , il rappelait par ces mots
celle que nous venons de citer , en disant du
manuscrit : « J'en envoyai un spécimen à M. de
Foncemagne. >
Enfin ce spécimen ou fac^imile du manu-
scrit de Reims, qu'il avait calqué avec beaucoup
de soin sur un feuillet de papier verni trans-
parent, se trouve aussi dans mon volume, où il
est fixé par un fil à un feuillet blanc précédant
le titre. 11 se compose des neuf premières lignes
du manuscrit, puis de deux autres passages
pris avec intention dans des places différentes.
128 NOUVEAUX DOCUMENTS
L un est le commencement de la fable Ovis,
Cervus et Lupus; l'autre est pris dans la fable
Ranœ metuentes taurorum prœlia. Il est inutile
d'ajouter que ce i^écimen s'accorde bien avec
le texte de ce manusoît , tel que nous le con-
naissons d'après les variantes que j'ai publiées *.
* Néanmoins, pour plus d'exactitude, voici la copie exacte
de ce que contient ce feuillet transparent , calqué par dom
Vincent. Nous conservons même la division des lignes :
Fedri Adgusti Libebti Liber
Fâbulàbum.
Aesopus auctor quâ materiâ repperit
faanc ego poliui uersibus scnariis;
duplex libelli dos est quod risum rao
uetP et quod prudentis vitâ consilio
monet calumniari si qui s aul voluerit
quod arbores loquaotur non taniû fe
rs fictis iocari nos meminerit faliulis.
£n marge de ce premier extrait , dom Vincent a écrit : « Ce
titre et ces premières lignes descendent un peu par ma faute;
mais rinégalité des lettres est conforme à celle du manu-
scrit. »
ouïs CERUUJS ET LUPUS.
Fraudator homioes cum auocat
sponsore improbo nom rem ex
pedire.' sed mala uidere expert! t.
A la suite de ce dernier mot , où le <; est barre , dom Yin^
SUR LBS MANUSCRITS DR PHÈDRE. 129
Quant au caractère , il est tout*à*fait du même
âge que cduî du manuscrit Rosanbo ^ car c^est
seulement là qu'on peut établir la comparai-
son, le spécimen gravé, donné par Tabbé Pluche
étant une c(^ie imparfaite , au lieu d'être un
fa4>simile.
Maintenant voici les concluions qui me
semblent pouvoir être tirées de ces différentes
pièces. La seconde note , écrite par M. de Fon-
cemagne , affirme que le manuscrit de Reims
n avait pas été brûlé , ainsi que le croyait dom
Vincent , mais qu'il a été recouvré à la Biblio-
thèque du Roi , et que lui , Foncemagne, l'y a
vu. Ce qu'il en dit prouve évidemment que ce
n'est pas celui de M. de Rosanbo , auquel rien
cent a mis entre parenthèse : « (Sic in ms.) » — En marge,
à U bauteur du titre , il ayait écrit : « Cette fable a le même
rang dans le manuscrit que dans les imprimés. Je l'ai choi*
sie pour la variante.
Au-dessus du. dernier extrait : m De la faUe Ranœ me"
Ut&fUes taurcrwm prtBlia^ in edit. fab. 29, lib. i . » — Et en
marge du {M*emier vers : « (Sic in ms.) »
' nobis
heu quanta * instat pernicies
ait interrogata ab alia . cùr hoc di
ceret . de princîpatu eu illi ceriarent.
I. 9
130 NOUVEAUX POCUMEMTS
ye manque , et où le texte de Phèdre est suivi
du trsûté J)e Momtris, ce dont M, de Fonce-
magne aurait &it sans doute mention» Enfin la
comparaison de ce calque aveclendroit qui s y
rapporte aura été un moyen fecile de vérifica-
tion.
n y a pourtant , je dois le dire;^ une confu-
sion résultant du peu d attention que M. de
Foncemagne aura mis à lire la lettre de dom
Vincent, puisqu'il dit dans sa première note :
€ La letu*e par laquelle il m'annonçait en même
> temps un pareil échantillon de récriture d'un
» manuscrit du Querotua, qui a péri comme le
> Phèdre^ > Amsu préoccupé de cette idée qu'il
y avait à la bibliothèque de Saint-^Remi deux
manuscrits distincts , un pour Phèdre et un
pour le Querolns\, M. de Foncemagne ne s'est
pas étonné de ne pas voir cette comédie à la
suite des fables , dans le manuscrit qu'il a eu
entre les mains à la Bibliothèque. Il a seule-
ment remarqué que ce manuscrit était incom-
plet en tant qu'il ne contenait pas Phèdre tout
entier. Il est donc probable que ce manuscrit,
après avoir échappé à Tincendie par une cir-
constance quelconque , fut mutilé de la manière
SUR LES MANUSCRITS DE PHEDRE. 131
dont Texplique Foncemagne , c'est-à-dire qu'il
en fut arraché , outre le Querotus , tout le cin-
quième livre , et les deux derniers morceaux
du quatrième; mais dans cet état iloflTriraît eur
core un monument précieux , et dont on doit
désirer la découverte. Les recherches qui ont
été Élites à ce sujet , à la Bibliothèque , d'après
ma communication , sont jusqu'à présent res-
tées sans résultat.
Les variantes recueillies par dom Vincent ,
telles que nous les avons publiées, portent
trop bien toutes les marques d'un travail atten-
tif et consciencieux pour que ce manuscrit , s'il
se retrouve , ajoute maintenant une notable
améhoration au texte d'un auteur qui a été l'ob-
jet de tant de savants travaux ; mais il nous a
semblé curieux (en proportionnant toutefois
l'intérêt de ces renseignements à la spécialité
très-restreinte de cette petite question litté-
raire ) de voir , en quelques années , toute cette
lumière qui vient converger ainsi de divers cô-
tés sur les sources d'un auteur dont l'existence
fut si long-temps obscure ou problématique^
Habent suafata libellL
IL
GÉOGRAPHIE
SUR
LA COLLECTION GÉOGRAPHIQUE
A LA BIBLIOTHEQUE ROYALE.
Le département des cartes et plans, à la Bi-
bliothèque du Roi, n a été fondé qpu'en 1828 ; et
l'attention publique ne nous paraît pas avoir
été suffisamment appelée sur les^grands progrès
déjà obtenus dans ce nouveau département.
Ces progrès sont pourtant une des meilleures
preuves du zèle éclairé de messieurs les con-
servateurs , auquel on s^accorde avec raison à
rendre hommage. Aussi croyons-nous remplir
utilement une lacune dans les renseignements
littéraires en donnant ici des détails peu con-
nus sur cette partie de leurs améliorations.
Ce qui a pu contribuer d'abord au peu de
popularité du nouveau département géographî-
136 COLLECTION GEOGRAl^HÏQUÊ
que , c'est , d^une part , Tépoque de toiirmentef
politique où il achevait de s'organiser ; de l'au-
tre i le local provisoire qu on a été obligé de
lui assigne!*, en attendant que les nouvelles
constructions de la Bibliothèque, sur la i*ue
Vivienne , permissent de loger convenablement
ce vaste magasin de toutes les sciences. Avant
la réunion des bâtimens de l'ancien Trésor avec
ceux de. la Bibliothèque « on û'aurait pas même
pu trouver à loger cette addition d'un nouveau
dépôt distinct ; et , avant la fin des nouvelles
constructions , on ne peut même le loger que
provisoirement^
Messieurs les conservateurs sont trop expé-*
rimentés pour ne pas savoir l'effrayante portée
qu'a chez nous ce mot provisoirement Aussi
ont-ik cherché à améliorer le provisoire en
transportant le dépôt des cartes à la suite de
celui des estampes #
Cet arrangement) la meilleure disposition
provisoire que l'on pût adopter, a peut-être
rinconvénient de placer d'une manière trop
accessoire un dépôt d'un grand intérêt. C'est
la condition du dernier venu. Il est fâcheux que
ces exigences du local , en ne permettant pas
À LA BIBLIOTHEQUB. id7
de mettre cette collection plus en évidence , re^
tardent ainsi les progrès que les soins de mes-
sieurs les conservateurs désirent imprimer à la
géographie, beaucoup trop négligée parmi
nous.
C'est là une autre cause du peu de popularité
de ce dépôt * et elle est assez grave pour y don-
ner quelque attention*
€ La géographie , disait Voltaire » est une de
ces sciebces qu'il faudra toujours perfection-
ner... Personne n'a encore pu faire une carte
exacte de la Haute-Egypte , ni des régions bai-
gnées par la mer Rouge , ni de la vaste Arabie.
Nous ne connaissons de l 'Afrique que ses côtes ;
tout l'intérieur est aussi i^oré qu'il l'était du
temps d'Atlas et d'Hercule. Pas une seule carte
bien détaillée de tout ce que le Turc possède
en Asie. Tout y est placé au hasard , excepté
quelques grandes villes dont les masures sub-
sistent encore. Dans les états du Grand-Mogol,
la position relative d'Agra et de Delhi est un
peu connue ; mais, de là jusqu'au royaume de
Golconde, tout est placé au hasard. On sait à
peu près que le Japon s étend en latitude sep-
tentrionale depuis environ le trentième degré
138 COLLECTION 6E0GRAt»HlQUE
jusqu'au quarantième; et, si Ton se trompe,
<îe n'est que de deux degrés , qui font ^iTiron
idnquante lieues ; de sorte que , sur la foi de
nos meilleuri^s cartes , un pilote risquerait de
s'égarer ou de périr. »
On voit, d'après ce passage du Dietimmaire
philosophique , les progrès réels que la géogra-
phie a faits depuis soixante ans. Nous désire-
rions en dire autant de la connaissaiïce de cette
seience importante parmi nous. Mais le goût a
été loin de s'en répandre dans une proportion
qui répondit à ces mêmes progrès. Un savant,
dont on ne peut trop, louer les nobles efforts
pour populariser cette étude importante , écri-
vait tout récemment encore : « Qui peut voir ,
sans la déplorer , l'ignorance de la plus grande
partie de la population française en matière de
géographie? l'Angleterre, k Prusse, l'Autri-
che , la Russie même , et presque toute l'Alle-
magne font rougir la France de son incurie à
cet égard. > Cette incurie va même au point de
faire entièrement méconnaître le degré d'impor-
tance des études géographiques. Aussi croyons-
nous ne pas être inutiles en appelant l'attention
de nos lecteurs sur l'intérêt de l'établissement
A LA BIBLIOTHEQUE. 139
central où doivent aboutir et d^où doivent
rayonner tous les moyens d'instriiction en ce
genre.
Un tel étal)lissenient n'existait pas en France
il y a moins de huit ans , car l'ordonnance qui
crée le dépaitement des cartes et plans à la
BiUiothèque du Roi est dii 50 mars 1828*
Jusque là , les richesses géographiques possé-
dées par la BiMiothèque étant réparties entre
lé département des livrés imprimés , celui des
manuscrits et celui des estampes , n^étaient
qu'un accessoire pour les savants chaînés de la
conservation dé ces différents dépots , et qui
n'avaient pas la géographie pour spécialité. Le
ndn^hi^e d'employés dont ils disposaient était
d'ailleurs nécessaire tout entier au senîce de
leur département. « C'est pourquoi , dit M. Jo-
mard , ces pièces n'avaient pu être , jusqu'à
présent , ni classées , ni cataloguées , ni estam-
pillées, ni même comptées et inscrites sur des
listes ou des bulletins : partant^ pas de moyens
de contrôle. Comment eût-on pu découvrir et
fournir aux travailleiffs , à moins de recherches
d'une longueur extrême , telle carte donnée,
sans négKgOT le service plus impérieux des livres
lÂO COLLECTION GEOGRAPHIQUE
imprimés ? Comment s'assm*er aussi de l'exis-
tence de telle pièce rare et précieuse dans les
portefeuilles ? Le public laborieux ne pouvait
donc être satisfait pour les demandes de cartes
géographiques : comment aurait^il afflué à la
BiUiothèque pour les consulter? »
L^insouciance du public français à cet égard
semblait donc en quelque sorte justifiée par
celle de l'administration , se mettant elle-même
à la remorque d'un prqugé général , au lieu de
chercher à donner une puissante impulsion
pour le détruire. Une réunion particulière , là
Société française de Géographie , était le seul
point central pour cette science ; mais elle avait
pour but ses progrès et non sa popularité. Le
gouvernement devait envisager la chose sous
un autre point de vue qu'une assemblée de sa-
vants : ce qu'il devait au public , c'était un foyer
d'instruction pour tout le monde.
Nous voyons dans les considérations que le
conservateur du nouvel établissement se crut
obligé de publier , et que nous avons déjà citées,
que l'on prétextait le peu d'empressement du
public d'autrefois à consulter les cartes de nos
bibliothèques pour refuser d'enrichir, en ce
À LÀ BIBLIOTHÈQUE. lAl
g^ire , les collections nationales , et Ton expli*
quaît ce peu d'empressement par la pénurie
des ressources , pénurie qu'exagérait le manque
de notions précises sur tant de trésors en--
fouis.
Le seul moyen d'échapper à ce cercle vicieux
était d'inventorier ces richesses , de les réunir ,
de les classer. Pour cela , il Mlait à la fois un
savoir spécial et une mission spéciale. On ne
saurait trop se féliciter d'avoir ces conditions
réunies dans un homme qui avait déjà attaché
son nom à deux nobles entreprises qu'il avait
menées à bonne fin. L'une est la publication du
grand ouvrage sur l'expédition d'Egypte , et
l'autre les progrès de la civiHsation de ce même
pays par l'instruction des indigènes en France.
n y avait , dans un tel choix , d'heureuses ga-
ranties pour la fortune du nouvel établissement.
Nous montrerons tout-à-l'heure quelques-uns
des résultats importants auxquels le zèle éclairé
et persévérant de M. Jomard est déjà parvenu.
Mais auparavant nous ne devons pas oublier
que l'éducation géographique du public , si l'on
peut s'exprimer ainsi , commence à peine , et
que la plupart de nos lecteurs doivent se trou-
14^ COLLECTION GEOGAAPHIQUE
ver sous Tempire des préjugés qui prouvent
justement l'utilité de l'institution obtenue.
Au lieu de nous faii*e illusion , il vaut mieux
reconnaître l'infériorité pu nous met , à coté de
la plupart des autres peuples , l'ignorance près*
que générale, ou du inoins la connaissance très-
insufiisante de la géographie , qui règne parmi
nous. Gela est d'autant plus saillant, que la
France 9 fourni à cette science des illustrations
du premier ordre , et qui ne le cèdent en rien
aux plus célèbres géographes étrangers. < Et
qu'on ne dise pas , remarque si bien M. Jo*
m£^*d , que les N» Sanson , les de Lisle , les
d'Anville , les Gassini et d'autres encore , ou
bien quelques illustres voyageurs et naviga^
teurs français , les Fleurieu , les Bougainville ,
les La Pérouse et un grand nombre d'hommes
habiles qui leur ont succédé , et qui honorent
le temps présent , que ces hommes ont obtenu
dans un peu de renommée le prix de leurs
travaux. Leur dévouement à la cause des sdences
et des découvertes devait avoir pour véritable
fruit l'avancement de la géographie en France,
les progrès de l'enseignement géographique et
Textension des connaissances , et c'est ce qui
A hK BIBUOTHàqCJE. 1^3
n'est pas arrivé : leur njérite n'en est que plus
grand ; mais il n'appartient qu'à eux , et il n'a
pas eu sa digne récompense. >
Dans cet état de choses, on regarde comme
très-su£Ssants quelques atlas composés d un
petit nombre de cartes générales , pour offrir
une idée dé l'ensemble , ensuite des cartes par-
tiales , jmntes aux livres de voyages , d'expé-
ditions qu'elles éclaircissent ; puis quelques
cartes de circonstances , bâclées à la hâte, pour
pouvoir suivre, tant bien que mal, l'événe-
ment du jour. Un dépôt géographique spécial
semblerait donc, d'après cela, un luxe inutile.
M. Jomard, apercevant, dans les antugéo-
graphes qui raisonnent ainsi , l'absence des pre-
miers principes d'une science par eux si mal
jugée , n'a pas dédaigné de leur en expliquer,
avec la simplicité d'un enseignement élémen-
taire , les plus humbles notions primordiales ;
mais il l'a lait avec la supériorité d'un des maî-
tres de la scielice. t Qu'est-ce qu'une bonne
carte géographique ou topographique, se de-
mande-t-il, sinon la représentation complète
d'un cert£^n ordre, et souvent d'une multi-
tude coBsidéi^le de faits scientifiques , rassem-
144 COLLECTION GEOGRAPHIQUE
blés dans un seul cadre, de résultats, d'observa-
tions positives, rapprochés sous la forme la plus
commode et la plus claire? D'un seul coup-
d'œil , en effet , vous y embrassez plusieurs sys-
tèmes entiers : l'aspect phyi^ique , les distances
des lieux , les rapports d'état à état , de pro-
vince à province, les divisions politiques; la
forme , l'origine et l'issue des bassins , soit de
premier, de second ou de troisième ordre ; les
moyens ouverts où les obstacles opposés aux
communications intérieures et extérieures , dr-
constances qui règlent tous les rapports du
commerce et de l'industrie , qui président aux
questions de paix ou de guerre; en un mot, pres-
que tous les éléments des rapports sociaux. » —
€ On lit un livre , on perçoit , pour ainsi dire ,
une carte. Un livre se lit mot par mot , et page à
page ; une carte permet d'embrasser tout un su-
jet à la fois ; une carte est aussi une description
comme un livre de géographie , mais une des-
cription graphique. Chacune de ses produc-
tions s'adi^esse à une faculté différente de l'in-
telligence. »
Avec la même netteté simple et philosophi-
que est démontrée ensuite la différence qui
r
A LA BIBLIOTHÈQUE. 1^5
existe entre une carte géographique , produit
d'opérations mathématiques , dont le premier
mérite est dans une rigoureuse exactitude , et
une estampe , produit de l'art et du goût.
Voilà donc les caractères distinctifs d'une
carte bien définis. Le savant académicien , en
ayant démontré l'intérêt spécial, obtint pour
cette branche des connaissances humaines un
établissement particulier, comme ceux qui hd
sont consacrés depuis long*temps dans les prin-
cipaux états de l'Europe. Aux collections à peu
près enfouies jusqu'alors à la Bibliothèque il
a joint la récolte de ses visites dans les combles
du Louvre et dans les greniers de l'Institut. A
ces investigations ont été dues plusieurs des cu-
riosités géo^aphiques les plus remarquables,
telles qu'une immense carte de la Chine , sur
taffetas , que signalent à la fois la candeur de
;Ses dimensions , le' fini de ses détails et la déli*
catesse du caractère d'écriture ; une carte d'A-
mérique, de 9 pieds et demi sur 8 pieds, peinte en
1601, a Florence, arrivée, on ne sait comment,
à la Bibliothèque , et que M. Jomard a fait res-
taurer de manière à lui rendre tout son éclat.
Parmi les plus anciennes, on doit citer celle de
I. 10
146 COLLECTION GÉOGRAPHIQUE
la France , peinte pour Charles IX , par Hamon
filésien, en 1568 » véritable miniatnre et chei^
d'œuvre de travail et de finesse* ËUe est exposée
dans une des salles du local provisoire. Là le
conservateur, pour stimuler un peu Tinsou-
siance du public au sujet de la géographie , a
cherché à piquar sa curiosité en exposant à ses
r^rds un choix varié de ce que la collection
présente de plus saillant*
A côté de cette oe^uvre délicate du seizième
siècle, se voit avec intérêt une planche en
cuivre , gravée par les Arabes et trouvée à Bé-
lida , régence d'Alger* On y a tracé le plan du
tombeau de Mahomet à la Mecque et la des-
cription détaillée de sa personne. Les caractè*
res sont disposés d'une manière bizarre et
symbolique; la gravure provenant de cette
planche se trouve en regard , et un plan détaillé
du tombeau de Mahomet édaircit la partie du
texte arabe qui s'y rapporte. Une admiraMe
carte du sud-est de la France , par d'Anville ,
montre que cet homme illustre jo^nait à sa
profonde érudition une précision de dessin, une
netteté dans l'écriture et dans les moindres dé^
tails, qui faisaient de lui un géographe accomph*.
A L4 BfBLtOTHÈQtJt'.. ift?
Cette salle et celle cpii la préeède affirent
encore beaucoup d'aaires objets curieux , tek
qu une grande mappemonde chinoise, Êôse pal*
les ordres et pour l'usage de Tèuipereur Kazig-
fai ( 1671 ); la carte de la mer Gaspiennë :, au^
lograj^e donné par Pierre-le*Gr£ffid à k Biblio-
thèque royale > pendant son voyage à Paris en
1725, et ouvrage du czar ; une carte composée^
à la Bastille, par La Bourdonnais, pendant quH
était au secret , dessinée avec une pièce de six
liards taillée en plume, sur une mousseline, et
lavée avec du marc de café ; l'ancienne carte de
France de La Guillotière (1627), et de super-
bes cartes italiennes , espagnoles et portugaises,
de 1476 à 1589, sur peau de vain et coloriées
richement; une grande carte bdiandaise, de
1610, représentant le globe entier, couverte
de peintures remarquaWes , avec les coutumes
des peuples des pays outre-mer, les aiûmaiixiH;
les productions. Non loin de ce grand mori
ceau est la carte de la Chine , dont nous avons
parlé tout-à-l'heure , et qui a été restaurée par
les soins de M. Jomard, au point qu'on ne peut
plus se figura* Tétat de dégradation où il lavait
trouvée.
148 COLLECTION GEOGRAPHIQUE
n a Êdt aussi réunir et suspendre aux murs
d une s^Ue basse les vastes cartes exécutées par
fragments pour le grand ouvrage sur l'Egypte.
Voltaire , qui désirait une carte de la Haute-
Egypte , n'en espérait jamais sans doute uitô
aussi belle. Et pourtant M. le colonel Lapie en
a donné , sur nm moindre écbeUe, une plus
parÊdte encwe, e|* qui est un des chefsKl'œu-
vre de l'art en c^ genre. Tout ce qui concerne
l'expédition d'Elgypte , souvenir si cher à l'ho-
norable conservateur, est réuni dans cette ga-
lerie, ainsi que plusieurs rdiefs exécutés en
Angleterre et en Allemagne , et tels , que la
Prusse en emploie déjà avec succès dans l'en-
seignement. Le plus remarquable est celui de
l'ile Glare , dont l'exécution est due aux soins*
du grand jury du comté de Mayo , en Irlande.
Il est à l'échelle de 1/10080. € Tout est déter-
miné rigoureusement ^ la hauteur de chaque
point important ayant été mesurée. Comme
aucun détail quelconque , étranger à la forme
du sol , ne distrait l'attention de l'observateur;
il y suit de l'œil, avec une facilité extrême , les
mouvements variés et infinis du terrain, et pres-
que tous les accidents du sol. Les lignes de
A LA BIBLIOTHÈQUE. 149
partage y sont figurées de la manière la plus
claire. »
« Sur des cartes de cette espèce , continue
M. Jdmard, le géologue, l'ingénieur, le mili-
taire, l'administrateur, pourraient lire des
resultatsimportants.il n*est pas jusqu'au natu-
raliste et à l'homme qui s'occupe de Tagricul-
ture en grand, qui ne pussent y trouver des
renseignements utiles. Enfin l'homme politique,
qui veut se former une idée parfaitement sûre de
ce qu'on appelle limites naturelles , doit consul-
ter des cartes en relief de cette espèce , et il évi-
tera de graves erreurs , ou de singuliers qui-
proquos , auxquels il est exposé en fixant ces
limites sur les cartes gravées ordinaires.
Ce procédé si utile , qui constitue proprement
ITiypsographie , amènera de grands perfection-
nements dans l'hypsométrie , ou indication des
hauteurs du terrain sur les cartes gravéeiï.
M. Jomard , après avoir tracé tous les avanta-
ges que peut offrir une bonne carte , ajoute r
« Que sera-ce quand chaque point sera marqué
d'un nombre exprimant la hauteur absolue au-
dessus du niveau de la mer? Or cette troisième
coordonnée deviendra indispensable comme
* 1 •
4 50 COLb£CT^p^ GEOGRAPHIQUE
les deux auti?^ auxquelles on se borne actuel
ment (la longitude et la latitude) ; addition qui
ne peut manquer un jour, bientôt "peut-être,.
d'être faite aux bonnes cartes géographiques y
et qui leur donnera une bien. plus grande utilité
que n'en ont ies^ cartes actuelles les meilleures»
une importance nouvelle i^us tous lés rapports
sociaux* * ' ' v.
L'hypsographie devieQt dans jb scâaice lob-
jet d'une l^ajiche que M, Jomard tippelle la
géog^ir(ipAie:pure, l'état d^i^ co(ntiben|;g soi^tîs du
sein ide$ .eaux , sansautûnëi^a^ç da végétation
Du^ieideaninfâlei Vienneat ensuite, l'une après»
l'autre ^ da|is Bnensej[gnem$i};; philosophique
delà géographie, les différejrtçs ccfmbinmsons
qui^ en comp}élant sticcessîyaliettt le tableau
sy^ptique de la natures tçl que iiOua 1 offre la
Idéalité, portent dans cettç scî^ûce k^ méthode
larplus claireet la plus rationnelle*
, La base première , le point de dép&rt do <5ette
inéthode est l'hypsographie. Ces ingénieux re-
liofs, qfii l'ont en quelque sorte, créée, sont
donc une chose trop intéressante pour que la
première, invention n'en soit pas revendiquée
comme un, titre nationid. Aussi le con^rvïUeur
A LA BIBLIOTHÈQUE. ^^^
fait voir leur première idée en France, en rap-
prochant des reliefs allemands et anglais les re»
liefs sous-marins exécutés, il y a quarante ans,
par M. Lartigue, d après les données de la
sonde, ainsi que les reliefs terrestres, qu'il a
çgalen^ent construits le premier. Ces cartes en
relief ne doivent pas ètee^ confondues avec les
plans en relief; c est un art à part.
Lesreliefehypsographiques, exécutésd'après
les opérations les plus sûres ^ auront encore
l'avantage de servir à vérifier le plus pu moins
d'exactitude des cartes gravées , et à montrer
avec la dernière évidence le danger de celles
qui se fabriquent presque clandestinement pour
être vendues dans les ports^ et qui , par leura
grossières négligences, ont causé la perte de
bien des navires marchands*
Nous ne devons pas terminer cet aperçu des
principales richesses de notre collection sans
citer le plan de lédo, capitale du Japon, gravé
et colorié sur les lieux. €e plan, fait pour l'u*
sage portatif et journalier, et qui avait servi de
la sorte à un missionnaire , est beaucoup mieux
exécuté que les plans de Paris qui searvent au
même usage; car nous ne le comparons pas au
loi COLLECTION ÔÉOGRAPllIQUÉ
grand plan de Paris, en cent soixante feuitlei^/
une des belles acquisitions du dépôt géogra-^
phique.
Tel est donc l'état déjà florissant de cettç
collection publique , et telle est la précision des
renseignements fournis par le conservateur,
qu'il n est plus permis d'invoquer là pénurie
des ressources géogt'aphiques comme eitcuse à
Findiflerence. La collection est formée d'un
ancien fofnds et d'un nouveau. Le premier j con-
sistant dans les cartes déjà à la Bibliothèque ,
et qui ont été transportées des autres départe-
, ments dans celui-là, lors de sa création, se com-
pose d'environ cinquante ou soixante miUe
pièces. Le fonds nouveau s'accroît chaque jour
de trois manières : par le dépôt légal de deux
exemplaires de chaque publication ^^ par les ac-
quisitions ou échanges, et par les dons gratuits.
Le zélé coûservateur a déjà ainsi ajouté aux:
richesseià qui lui ont été confiées , à son entrée
en fonctions, plus de six mille pièces nouvelles,
malgré l'exiguité de ses ressources pécuniaires,
et malgré le peu d'exactitude que beaucoup
d'éditeurs mettent à se conformer à l'obligation
du dépôt légal. C'est une chose à laquelle il
A LA. BIBLIOTHÈQUE. 155
serait même urgent que les autorités tinssent
la main.
Quant aux dons gratuits , aussitôt que la for-
mation d'un établissement géographique œn-
tral à Paris a été connue à l'étranger un grand
nombre de dons y sont arrivés de Belgique, de
Sardaigne , d'Amérique , mais surtout d'An*
gleterre ; et en regrettant de ne pouvoir citer
ici les principaux donateurs ^ il nous est du
moins impossible de passer sous silence le ma-
gnifique présent de l'amirauté de Londres , qui
a offert l'inappréciable collection des cartes
marines anglaises , en jgept à huit grands volu-
mes atlantiques et d'auti*es formats ; celui du
maréchal Beresford , grand-maître de l'artille-
rie anglaise , à qui on doit la grande carte d'An^
gleterre , dite de Vartillerie ou d'ordonnance ,
en quatre-vingt-six feuilles du plus gi*and for-
mat, chef-d'œuvre d'exécution; et celui de
M. Williams Bald , ingénieur anglais ^ auteur
de la grande carte du comté de Mayo, en Ir-
lande , en vingtrcinq feuilles , dont il a fait don
à notre dépôt géographique.
Voilà de ndE>les et libérales relations entre
/
154. COLLECTION GEOGRAPHIQUE
peuples qui ue connaissent plus qu'une rivalité
de générosité , quand il s'agit des progrès de
la civilisation. U n'est pas en effet de sdence
plus propre que la géographie à rectifier et
agrandir ces vues étroites qui^^en exagérant les
avantages de la vie casanière , rendent ^inemi
de toute excursion lointaine j de toute relation
au-delà des mers. Vcms êtes bien chez vous ,
et vous vous y tenez , soit ; mais vous n'en de-
vez pas moins désirer» d'après une vue géné-
rale de philanthropie, les succès et la propaga-
tion de cette science. Car , portée à un certain
point , elle doit finir par ouvrir de nombreux
et utiles débouchés à tant d'hommes qui n'ont
pas lieu d'être, comme vous , ccmients de leur
lot dans cette vie. Que de contrées fertiles, bien
boisées y bien arrosées j fertilisées par le plus
doux climat , offiriraient la riante perspective
d'une colonie prospère à tant de malheureux
émigrants , et fourniraient une réponse toute
providentielle à ce problème d'une population
sans cesse croissante ; problèn^e qui seipble si
inquiétant pour l'avenir, et pour leqjiel on
s'habitue trop aisément à ne vsoiaf que œs solu-
A LA BlBJLiOTHEQUE. 155
titiHS homicides db la guerre et des grands
fléaux éptdémlques.
RappeloBS-oous seulement ces lieux délideux
et ^itièrement déserts , décrits dasis quelques
lettres de notre savant voyageur^ M. G. Texier,
et cela, non pas à l'extrémité de l'autre hémi-
lèphère , mais dans ce doux pays de T Asie-Mi-
neure , non moins riche en souvenirs qu'en
beautés natm*elles , sur les bords du lac de Ni-
cée , dans la Bithynie , dans la Mysie , dans
la Phrygie. Nous n'ignorons pas que le gou-
vernement du Grand-Turc est peu engageant,
et que les avanies d'un aga ou d'un cadi peu-
vent diminuer singulièrement les agréments
qu'offre en perspective le séjour de ces beaux
lieux. Nous ne prétendons pas non plus dé-
trôner le sultan pour peupler du surcroît de
nos populations les contrées privilégiées de son
riche empire ; il y a peut-être long-temps que
cette idée germe dans les têtes de ses trop puis-
sants voisins ; mais , nous le répétons , une
science propre à faciliter les communications
de tout genre entre les peuples les plus éloignés
doit amener, par la suite des temps , une ré-
156 COLLECTION GEOGRAPHIQUE , ETC.
partition plus égale des populations surla terre,
et devenir ainsi , pour Tespèce humaine , une
nouvelle source de prospérité. Pourquoi douter
de pareils progrès , quand nous avons Texpé-
rîence de nos progrès sur le passé ?
RECHERCHES
SUR
LA TOPOGRAPHIE DE C ARTH AGE ,
PAm
M. DUREAU DE LA MALLE,
MEMBIE DE L^IHSTITVT.
■ I ^%^ ■
C €haqu6 mur avait deux étages, et, cooime
ils étaient creux en dedans et œuverts , le rez-
de-chaussée servait d'écurie pour trois cents
éléphants, et de magasin pour tout ce qui était
destiné à leur nourriture. Le premier étage
contenait quatre mille chevaux avec le fourrage
et Forge suffisants pour les nourrir ; au-dessus
étaient des casernes pour vingt-quatre mille
soldats. > Telle est la description des remparts
de Garthage par Âppien , qui , comme le prouve
M. Dureau de la Malle , s'est servi de Polybe ,
158 TOPOGRAPHIE DE GARTHAGE.
rhistorien par exœllence pour la guerre pu-
nique , à laquelle il assista pendant deux ans
avec Scîpîon , son élève et son ami. Les citernes
immenses destinées à contenir Teau nécessaire
à la population renfermée dans de pareils murs
existent encore à Malqâ , village situé' sur quel-
que point de l'emplacement de l'antique Car-
thage. M. Shaw, auteur d'importants travaux
sur cette ville, représente leurs maçonneries
comme si solides, qu'elles ne sont nullement
endommagées , et le révérend père Caroni , sa-
vant antiquaire qui a fait servir à l'archéolo-
gie l'accident qui le fît tomber au pouvoir des
corsaires et son esclavage à Tunis , au commen-
cement de ce siècle , donne les dimensions de
ces citernes , qui sont de plus de cent quarante
pieds de longueur , de plus de cinquante de lar-
geur , avec trente pieds de hauteur. Les murs
sont flanqués de six tours aux angks et au mi-
lieu. D'autres citernes , situées sur un point
diflerent de la vaste ville punique , sont au
nombre de vingt , placées sur deux rangs , lon-
gues chacune de cent pieds et large de trente.
Tout, dans cette fameuse république, avait des
proportions colossales ; et c'est bien à la lutte
TOPOGRAPHIE DE CARTHAGE. 159
d^extermindtîon qu'elle soutînt contre les Ro-
mains qu*on pourrait donner avec le pluB de
justestse le nom de guerre des géants.
Cartilage était une de ces puissances en quel-
que sorte factices par la disproportion des li-
mites naturelles de leur métropole avec leurs
développements excentriques. Rien, dansThis-
toire moderne^ ne peut représenter exactement
cette di^roportion. L'état de Venise , il est
vrai , n'était aussi qu'une ville ; mais, quelle
qu'ait été sa puissance , elle ne peut être com-
parée à celle de l'antique Garthage, à laquelle
on pourrait très^bien , sous ce dernier rapport ,
comparer l'Angleterre. Mais, si ce royaume
présente une comparaison convenable par la
grandeur de ses forces et de ses possessions
éloignées, il offre une grande différence par
les proportions de l'île métropole , centre assez
imposant pour former , fût-il seul comme par
le passé , un état qui , à la rigueur, saurait glo-
rieusement se suffire » et faire survivre son in-
dépendance nationale à la perte de son dévelop-
pement exagéré.
Pour se faire une idée de la république de
Carthage en employant des termes de compa-
160 TOPOGRAPHIE DE CA.RTHAGE.
raison modernes , il fendrait se représenter une
ville puissante en ramifications lointaines ,
comme était Venise , mais donner à cette ville
un aussi grand développement politique et com-
mercial que celui de l'Angleterre. On conçoit
alors que le sort d'un tel empire vînt à dé-
pendre d'un siège , et , si le peuple assiégeant
dispute à celui de la ville assiégée l'empire du
monde , on conçoit encore que les destins du
monde seront attachés à l'issue dé ce siège. Il
est nécessaire de se placa^ à ce point de vue
pour comprendre l'importance extraordinaire
que l'histoire a toujours mise â la prise de Car-
thage par les Romains , et pour pénéti*er la
profonde politique de ce sénat qui avait reçu de
ses devanciers et transmettait à ses successeurs
le projet d'une domination universelle. On sait
que tous les moyens lui furent bons pour vaincre
dans cette guerre à mort ; il y employa même ,
suivant l'expression de M. Dureau de la Malle,
une perfidie plus que punique» Voilà comment
cette grande et austère figure de Scipion se
trouve présider, en instrument soumis, aux
mesures d'une politique à la fois inflexible , im-
pitoyable et sacrilège t A plus forte raison , les
TOPOGRAPHIE DE GARTHA.GE. 161
travaux les plus étonnans , les efforts les plus
surhumains devaient-ils être tentés par cet il-
lustre capitaine, dont Gicéron dit qu'il était
un de ces honunes rares, en qui une nature ad-
mirable se trouve fécondée par tous les secours
de réducation et des circonstances.
Âppien , encore cité comme reproduisant le
récit de Polybe , dit que Scipion , voulant fer-
mer aux assiégés la communication avec la
mer, c fit jeter une digue qui s avançait , pres-
qu'en droite ligne , vers Tembouchure du port
peu distant du rivage. Cette jetée avait vingt-
quatre pieds de large au sommet , et quatre-
vingt-seize à la base. » Elle fut construite , dit
M. Dureau de la Malle, comme celles des rades
de Cherbourg et de Plymouth Font été depuis ,
en jetant à flot perdu d'énormes quartiers de
roche qui , par leur cohésion et l'inclinaison
de leur plan , pussent résister à Faction des
flots. € Scipion, continue Appien, disposait
d'une nombreuse armée qu'il faisait travailler
jour et nuit ; et les Carthaginois , qui d'abord
avaient ri de ce projet gigantesque , aUaient se
trouver entièrement. bloqués; car, ne pouvant
recevoir de vivres par terre , et la mer leur
I. 11
162 TOPOGRAPHIE DE CARTHA6E.
étant fermée , la &im les eût contrmnts de ise
rendre à discrétion. C'est alors qu'ils entrepri-
rent d ouvrir une nouvelle issue Àams une autre
partie de leur port qui regardait la pleine mer-
Ils clioisirent ce point parce que la profon-
deur de Teau et la violence des vagues qm s y
Incisent rendaient impossible aux Romiâns de
le fermer avec une digue* Hommes, femmes et
enfants , tout y travailla jour et nuit , en com-
miençant par la partie. intérieure, et avec tant
de secret , que Scipicm ne put rien savoir des
prisonniers qu'il &isait pendant cet intervalle,
sinon qu on entendait un grand bruit dans les
ports, maisqu^on en ignorait la cause et l'ob-
jet. En même temps ils construisaient , avec
d'anciens matériaux , des trirèmes et des quin-
(fuérèmes avec une adresse et une activité sin-
gulières. Enfin, lorsque tout fut prêt, les
Carthaginois ,, au point du jour , ouvrirent la
coiomunication avec la mer , et sortirait avec
cinquante trirèmes et un grand nomln^e d'autres
navires qu'ils avaient Êdmqués dans cet inter^.
valle. »
On retrouve partout chez les Carthaginois
qes grandes proportions : dani$ leur férocité
TOPOGRAPHIE DE CAaTHAGE. 165
coimme tkns leup eùnfnge ; dans kùr plus su-
blimé dévouement comme ôslub leurs supersti-
tions monstrueuses. € La statue de Saturne ,
à Garthage , Mus dit Diodore , était d airain ;
elle avait ks br^^s pendants ; les mains^^, dont la
paume était en dessus , indiûant vers la terre ,
de manière à ce que Reniant qfii y était placé
routait subitement' et tombait dans un goiillre
plein de feu. Plutarque ajoute à là peinture de
cet horrible sacrifice, où Ton inunolait à la
fois deux cents et trois cents enfants des ptas
nobles Ëimillés , que les mères y assistaient
sans pleurer ni gémir. Si quelqu'une poussait
un soupir ou versait une larme , elle était dés-
honorée , et son fils n'en était pas moins im-
molé. Devant la statue retentissait le bruit des
flûtes et des tambours , pour qu'on ne plit en-
tendre lés cris et les hurfeitients des victimes.
» Quînte-€urce affirme , continue M. Dureau
de la Malle, que Carthage conserva jusqu'à sa
destruction ce culte,- qui était, dit-il , plutôt un
sacrilège^ qu'un sacrifice ; Silius , que le sacri-
fice était annuel. »
Ces citations , prises dans les recherches qui
viennent de paraître sur là topographe de Car-
16& TOPOGRAPHIE D£ CA.RTHAGE.
thage, indiquent la manière dont leur savant
auteur a su rendre la vie et le mouvement à
chacun des lieux qu'il décrit , en y replaçant la
scène de ce qui s y était passé de plus remar-
quable. Ce travail se distingue d'une manière
toute particulière par la célébrité presque sans
égale des lieux dont il détermine l'ensemble et
les détails , et en même temps par la confusion
des seules traces qui nous restent d'une aussi
vaste cité ; car la nature a depuis long-tanps
repris ses droits sur cette plage stérile , où une
combinaison politique avait assis la métropole
d'un empire si fort. Tandis que de faibles villes
de l'antiquité sont devenues ailleurs des cités
aujourd'hui dans l'état le plus florissant , à peine
quelques misérables cabanes couvrent-elles le
sol de cette antique Carthage, qui , après avoir
été la rivale de Rome, renaît sous Jules-César à
une prospérité nouvelle, et prend bientôt un tel
accroissement , qu'au quatrième siècle de notre
ère elle était considérée comme la troisième
ville de l'empire. Néanmoins tout ce qui reste
de colossal dans les ruines actuelles , comme
les citernes dont nous avons parlé en commen-
çant , appartient à la Garthage punique.
TOPOGRAPHIE DE CARTHAGE. 165
La transibon de sa destruction à la splen-
deur de la Garthage romaine nous a semblé
le plus intéressant des points établis par cette
belle réédification archéologique , où le monde
savant verra sans doute un solide jalon fixé par
une main ferme dans la critique de Thistoire.
Contre lopinîon généralement répandue , lau-
teur a prouvé avec la dernière évidence < que
la colonie romaine établie sur les ruines de
€arthage , vingtKjuatre ans après la prise de
cette ville, dut trouver un grand nombre d'é-
difices subsistants , les uns entiers , les autres
endommagés par le feu , et qu'enfin , malgré
l'arrêté des dix commissaires , l'armée dé Sd*
pion , vu le peu de temps qu'elle y employa ,
ne put que démanteler Garthage, et non pas la
détruire de fond en comble. >
€ Je me suis vu forcé , dit l'auteur ^ d'établir .
une discussion précise des^ faits et des dates
pour détruire, s'il est possible, mais ce dont je
désespère , une vieille erreur de notre enfance,
née du. fameux detenda Carthago, des décla-
mations oratoires et des amplifications poéti-
ques, qui, depuis Yelléius jusqu'à Sannazar et
au Tasse , a fom'ûi de si belles pages à l'élo-
166 TOPOGRAPHIE DE CAATeAGE.
quence et à la poésie , et qui nous r^résaite
l'emplacem^it de Carthage œmme use tsàbie
rase où les ruines même awient péri , etiam pe-
riere ruiner, i^
Mais < comment , ajoute*t-il feientôt > puîsrje
espérer de réussir à dissiper le nuage obsour
qui enveloppe les ruines de Cartilage , lorsque
l'iljustre auteiûr des Martyrs et dé VItméraire ,
lorsque le poe^emier écrivain politique du siècle ,
ayant reconnu^le^lieux, s 'appuyant sur istlditgue
expérience d'un saTant qui aradt £ut , pour ailisi
dire , de Carthage son domaine (le liaitenant-
colonel du génie Hunihert), fortifiant la véra*
cité de ses récits de tout le poids dé son élo-
quence et de son imagination puisjs^yite , n a pu
détruire une erreur palpable , mais qui , deqpuis
deux mille ans , avait pris de pwrfÎMïdes racines
dans la crédulité de l'esprit hmnaîû? »
Chose en effet ti*ès -remàrqtfâble : Iwsque
tant de savants en différents' genres otït commis
des erreurs très*^avos au sujet de Témplace-
^ ment de Carthage , M. de ChâtèaulMriand, avec
ce sentiment de rectitude d'tm génie supérieur^
n'a émis sur cette haute quefetion archéologique
aucune assertion que ne soient venues conftp*
T4XraGRAP91IB DB GARTHAGE. 1^7
mer plemement ces laborieuses et patientes in-
yeslîgations.
Ainsi M. Dureau dé k Malle était éclairé
sur plusieurs points de cette difficile étude par
la viye liumère qae sait répandre sur tous les
objets. leflan^iBan du irénîe. A cela se joisnaient
ittgésôéors ou archéologues très*eKacts , tels
que le R. P« Garoni ^ le liefitenant-cokmel Hum*
bert, «t surtout M^ Falbe , capitaine de vaîs^
seau et consal-f[^éral de Daneuiarck à Tunis,
à qui sq»partieBt Ffaonneur d'avoir étaUii la vé-
ritaUe position de Carthage* Avant lui , elle
était indiquée d'une manière tout^4ait erronée,
d'aporès Fauftwité de M. Sbaw et une dîss^t^-
tioh du docteur Es trup , très4iabiles gens pom*^
tant , mais doat Terreur prouve combien sont
épineuses les questions archéologiques. On en
Toit un exemple curieux par la comparaison
que r^^utewr de ces recherches a permis d'éta**
faKr y en réunissant sur une même feuille , dans
iHie.des cartes qui accompagnent œ vdume ,
cinq plyns de Garthage , dont pas un ne resi-
semUeiàlautro*
M« Bureau de la Malle rend à plusieurs re*
168 TOPOGRAPHIE DE CARTHAGI^.
prises ^ à M. Falbe , l'hommage le plus expikite,
avec cette délicatesse de justice distributive que
la véritable critique met à bien &ire la part des
autres avant de faire la sienne. Mais M. Falbe
n était point entré dans la discussion archéolo-
gique des différents points. C'est là que les té-
moignages épars dans toute la littérature de
l'antiquité devaient iaire retrouver le système de
fortification , les temples -, les monuments, les
places , les principales rues , et jusqu'aux prin-
cipales maisons de la Garthage punique et de la
Carthage romaine. Voilà ce qu'a exécuté le sa-
vant académicien avec une érudition qui rend
cette étude un modèle du genre. On peut dire
qu'il a épuisé tous les textes grecs et latins au
sujet de Garthage ; et ce désir de la perfection
dont il a mis l'empreinte dans son travail a été
jusqu'à nous prier de consigner ici , en manière
d'addenda , le seul témoignage peut-être qui lui
soit échappé , et que nous lui avions signalé ,
après l'avoir découvwt trop tard pour qu'il pût
en faire iMX)fiter sa dissertation. G 'est un pas-
sage de la Cité de Dieu , où saint Augustin ,
après avoir décrit plusieurs êtres monstrueux,
ajoute : « On voit encore d!autres espèces
TOPOGRAPHIE DE CARTHAGE. 169
) dliommes ou de quasi-hommes {liomtmm
> vel qtmsi'liominum ) , qui , d'après les témoi-
> guages consignés dans les livres , ou conser-
> yés dans de curieuses traditions , ont été re-
» présentés dans un tableau en mosaïque , qui
» est sur la place Maritime à Garthage. >
Ce nouvel ouvrage de M. Dureau de la Malle
est digne en tout point d'un nom si justement
estimé dans les travaux d'histoire , et du nom
respectable et illustre de M. Silvestre de Sacy,
à qui il est dédié. Désormais il ne sera plus
permis à un critique de quelque gravité d'abor-
der aucun point de l'histoire punique sans
avoir consulté ce livre , qui ne peut manquer
d'être bientôt traduit et fort goûté en Allemagne
et en Italie.
VOYAGE EN ASIE-MINEURE,
EN SYEIE , EN PALESTINE CT EN AHABIE PÉTEÉE ^.
PAR
* M. CAMILLE CALMER.
lift Bibliothèque du Roi possède aujourd'hui
l'empiiemte d'un J^as-^relief fort cuiieiix par sa
haute antiquité. On le doit à lord Prado, qm
la fait mouler sur les lieux. Ce monument avait
été décrit, au commencement de Tannée 1855,
dans une note communiquée à TAcadémie des
Inscriptions et Belles-Lettres, par M. Camille
Callier, capitaine d etat-major, qui a le mérite
d'avoir appelé l'attention du monde savant sur
cette sculpture singulière. Elle est placée à trois
heures de Beyrout, l'ancienne Béryte, en Phé-
nicie , sur un petit cap au pied duquel coule
/
VOYAGE D£ M, CALLI£R. 171
Taûc^ Lycu$, que les Arabes ont noimiié
Nah*-él-Kélb (fleuve du chie»). L'idée qiïe sùg-^
gère à M. Gallier le rïipprachem^t de ces deux
noms est ingénieuse : îl suppose qu'iji pirovient
de quelque statue colossale , ^vée par lesan-
qiens Grecs et représentant un loup {ly^cos)^
que les Arabes auraient pris pour un dbdea.
€ Sur la face des rochers qui ont été taiUés
d'abcvrd pour établir l'ancienne route , dit
M. Gallier, on remarque encwe aujourd'hui di-
vcsrs tableaux sculptés sur la pierre » et qui con-
servent le souvenir de la conquête de ce pays
par Sésostris et par les rois de Perse. Des em-
plac^nents aplanis avec soin portent encore
r^emf^iieinte de ce^ témoignais historiques;
mm h temps en a singulièreoient affîubU )es
traits* On peut , sans consulter les dates res-
pectives des inyasiofiLS de Sé^stris et des rois
de Perse» et par l'iAspçction seule des tableaux,
assigner utie plus haute antiquité à celle du
conquérant égypti^i. Ges monuments vont par
couple ; et l'on observe que ceux qui ont rap-
port à la conquête i^ptienne oçcupeni toujours
la place la mieux choisie , tandis;que les cadres
qui sont rektiis à l'invasion des Perses sont
172 VOYAGE DE M. GALLIER.
souvent incomplets , parce que la pierre a man-
qué. Il est d mlleurs bien évident que 1 action
du temps s'est lait beaucoup plus sentir sur les
premiers que sur les seconds.
> n y a trois couples de taUeaux , à certaine
distance Tun de l'autre, et plusieurs autres
sont isolés. Dans ceux des Perses , un même
perscmnage est représenté avec le même (X)&-
tume et dans la même position. Ce personnage,
c[ui est sans doute un roi de Perse , peut-être
Gambyse, est debout et de profil. La main gau-
che, tombant sur le corps, semble tenir une ba-
guette ; la droite est relevée , et semble suppor-
ter un oiseau, au-dessus duquel sont divers
objets. Dans le nombre on croit reconnaître un
soleil ailé , attribut religieux des anciens Pei^
ses. Une inscription en caractères cunéiformes
recouvre la suriace du cadre , à partir de la
ceinture du personnage , en passant sur le re-
lief, sans s'interrompre. Malheureusement ces
caractères sont , en partie , ei&cés , surtout ceux
du côté droit. Les tableaux égyptiens représenr
tent des sujets divers , taillés en creux. Dans
l'un , le roi châtie des coupables ; dans un autre,
il ofire des prisonniers au dieu Ammon. Les
VOYAGE DE M. CALLIER. 173
autres sculptures sont presque entièrement
effîicées. Je dois faire remarquer que , dans les
angles des cadres , on trouve la trace de gonds,
-qui supportaient sans doute des portes desti-
nées à préserver les sculptures de 1 action des-
tructive du climat; car il ne possède pas, comme
celui de FÉgypte , la précieuse faculté de con-
server. On reconnaît à ce soin le caractère des
Égyptiens , travaillant toujours pour l'avenir.
Les iaibles restes des écritures hiéroglyphiques,
qui accompagnent ces dessins , sont presque
inviolés aujourd'hui. Cependant M. Bonomi,
voyageur anglais, qui a copié en Egypte un
grand nombre de ces écritures pour le célèbre
GhampoUion, y a reconnu le cartouche du
grand Rhamsès (Sésostris). >
Chargé avec feu M. Stamaty d'explorer toute
la partie de l'Asie que nous avons indiquée ,
M. Callier et son compagnon allèrent d'abord
de Smyrne , où ils débarquèrent , à Constanti-
nople, par la Mysie et la partie occidentale dé la
Bithynie. Ensuite, en revenant de Constantino-
ple à Smyrne, ils parcoururent la partie orien-
tale de la Bithynie et de la Phrygie Ëpictète.
Ainsi , à leur retour à Smyrne , leurs recher-
\
17& VOYAGE DE M. GALLIER.
cbes s'étaient étendues dans les contrées com-
prises entre les rives de la Propontîde, de la mer
Egée , du Thymbris et de l'Hermus.
Des pluies interminables les relmFent long^
temps à Smyme , où ils forent obligés d atten*-
dre que les routes et le passage des rivières fin*
sent devenus praticables. Us en partirent enfin
pour parcourir la Lydie, là PhrygieCatacécauf-
mèno et la Galatie. Quoique en assez grosse
compagnie , ils se trouvèrent exposés à beau-
coup d^ périls quand ils approdièrent des li<-
mites de TAsie-Mineure du côté de rAnhénie.
« n est impossible , dit M. Callier , de donner
une idée exacte des obstacles et desdsmgers que
nous avons rencontrés au moment du nous nous
sommes engagés au milieu de ces tribus nonna*
des de Kurdes et de Turkmens , qui errent dans
des pays entièrement abandonnés à leur brigan*
d^e. Nous n'avons écouté, dan& toutes les cir-
constances de cette nature , que le désir de rem<^
plir avec distinction une tache aussi difficile.
Un de nos domestiques , tombé entre les mains
des Kurdes , a été la victime de cette périlleuse
expédition. »
Aux dangers cpie M. Gallier avait renccwitrés
I
I
VOYAGE DE M. CÀLLIBUw 175
dans ces limités dé l'Asie^Mineure, menait en^
core se joindre k' peste. Dès Gésaoroe, il avait
été aÉteint d'une mabdîe qui en prés^Qtait tou-
lesles» a{^aren£es; Aussitût qu^il put monter à
cfaeral, ils sediti^rentversl'Ëuphrate. « C'est
ayec toutes.les pekiès imaginables , dît-il ; qu'a-
près avoir été abandomiés de notre eseorte,
nous» SMnmes néanmcÀis par^mius à gagner le
point où les deux j^rands bras du âeuve vien-'
neixt se 'réunir; Nousnicrus trouvicms alors plus
embarraissés que jamais r lésKlirdes, qui Êûsaient
la guerre au pacha de KébanrMadèn , rava-
geaient tout le pays , et la peste exa*çait ses hor-
reurs dans tous les* villages qui s'étendaient jus-
qu'à Diarbékur. Nous étions c(Mnm& prisonniers
dans Kéban« Un Kurde , du parti du pacha ,
consentit, malgré tant d'obstacles, à nous servir
de guide; et, sans autre garantie que sa pafiate,
nous nous hasardâmes au milieu d'un pays dé-
vasté par la guerre et par une horrible coid^tagion.
Getteexpéditionétak sîdaiigereiËse, qu'aucun de
nos geais ne voulut coiîsaitir à nou^ suivre. >'
Nos voy:i^urs parvinrent cependant , au mi*»
lieu de tous ces pénis > à filmer dan^ la chaîne du
TannB un pbint très-important , celuroù l'Eu-
176 VOYAGE DE M. GALLIER.
phrate reçoit rancien Ârsanias , dont les gé(^[ra-
plies modernes ne font pas mention.
A Alep, un bien grand malheur attendait
M. Callier. t C'est là, dit-il , que la Providence,
à qui nous devions attribuer le bonheur avec
lequel nous avions échappé à d'horribles em-
barras , laissa s'accomplir les sinistres prédic-
tions qui nous avaient été si souvent répétées ;
c'est là que mon malheureux compagnon de
voyage devait mourir, victime de son zèle et de
son dévouement. Déjà nous avions eu à déplo-
rer la mort de quatre personnes de notre suite.
L'afireuse perte que je venais de feiire m'enle-
vait mon meilleur ami , et laissait retomber sur
moi seul tout le Êirdeau d'une mission qui de-
vait encore être la source de nouveaux chagrins.
J'acceptai celte tâche, et je me proposai d'abord
de remplir une importante lacune. Je quittai
Âlep pour visiter les parties inconnues de la
Syrie supérieure , de la Gilicie Gampestris et de
la Cappadoce. J'ai joint à l'étude géographique
de ces contrées des recherches historiques dont
la solution sera sans doute de quelque intérêt.
Je suis parvenu à fixer l'emplacement des Pyles
Syriennes et Giliciennes, et le lieu de la Êuneuse
VOYAGE DE M. GALLlBRw 177
bataille d'Issus , infructueusement cherché jus-
qu'à ce jour* Ces diff^entes études ont encore
eu pour résultat de retrouver le Garsus et le Pi-
narus. >
Ici nous entrerons dans des détails un peu
plus circonstanciés sur cette partie des obser*
vations de M. Callier. Cet officier, après avoir
présenté une esquisse rapide de tout son voyage
à la Société de Géographie , fut prié de &ire
connaître à cette compagnie, d'une manière
détaillée , quelque point de son voyage; et c'est
à la lecture qu'il fit pour satisÊdre ce désir que
nous empruntons ce qui suit , en attendant que
M. Callier fasse jouir le public d'une relation
complète de son voyage en Orient, ce qui pa*
raît encore éloigné : car ce voyageur semble un
peu découragé en comparant l'espèce d'indiffé-
rence que trouvent chez nous , à leur retour^
des hommes qui ont couru tant de dangers pour
la science, et lés honneurs, les encouragements
de tout genre qui les attendent en Angleterre.
Toute£»is le découragement de M. Callier au-
rait le grave inconvénient que , plus il tarderait
à mettre en œuvre ses matériaux , mmns ses
scmvenirs lui seraient présents , et plus il aurait
I. 12
178 VOYAGE DE M. GALLIBR.
de peine à colorer son style de cesteintes n^
qui ne sauraient être employées trop tôt, pour
ne rien perdre de leur éclat. Plusieurs traits de
cette seconde lecture à la Société de Géographie
ont incontestablement ce mmte. Entre autres
exemples , qifô je pourrais citer, on trouvera
toute lafraicheur de récents souvenirs dans cette
description :
€ J'arrivai à Kaysar par un beau jotHr du mois
de décembre. Tout le sol était couvert de neige,
et Ton apercevsdt le disque du soleil à travers
un voile de brumes épaisses qui se colorait de
pourpre et d or. Les tours , les coupoles et les
minarets de Kaysar brillaient d'une lumière
douce et sans édat : tous les objets étai^it pion-*
gés dans une atmosphère de vapeurs qui don<»
naient à leurs contours une incertitude gra*
dense. C'était pour moi un spectade nouveau
de voir un pays d'Orient tout couvert des fri-
mas du Nord , mais caractérisé par les effets
d'une lumière qui lui est propre. J avais déjà
vu le mont Argée est la plaine de Kaysar au mîr
lieu de l'été , mais ce tableau m'avait paru sans
couleur ; toutes les collines étaient brûlées , et
les yeux, fatigués pai* la chaleur et la lumi^e ,
VOYAGE DE M. CALLIER. 179
ne pouvaient s'arrêter nulle part. Le même ta-
bleau , éckiré par un soleil d'hiver , se présen-
tait sous un aspect qui me semblait avoir bien
plus de charmes. >
Notre voyageur a rectifié l'indication que
d'Ânville avait donnée des Pyles Giliciennes ,
supposant que ce défilé &meux était formé par
le passage du Sarus à travers la chaîne Tauri^
que. M. Callier a vu , au contraire , ce fleuve
couler en dehors, du côté de l'Orient ; il ne
coule qu'un Êûble ruisseau entre les portes Ci*
lidennes* C'est dans l'espace compris entre ce
défilé et le port d'Alexandrette ou Scandéeroun
qu'un examen topographique attentif a lait re-
connaître à* M. Galh^ tout ce que l'histoire
rapporte du champ de bataille d'Issus , oii Da-
rius engagea si imprudemment son immense
armée , dont la plus grande partie ne put agir
et se dévdopper. Aussi Alexandre ne revenait
pas d'une telle Ëiute , qui , tournant tout à son
avant£^ » lui parut une marque signalée de la
£iveur des dieux.
M« Galli^ a rapproché très-judicieusemait
de ce fiiit de Thistoire ancienne une tradition
turque : t On raconte , dit-il , qu'un visir qui
180 VOYAGE DE M. C ALLIER.
allait prendre possession d'un pachalik de Sy«
rie , s'étant présenté à ce passage , nn fou , qui
se trouvait sur la hauteur , le pria d'ordonner à
sa musique déjouer quelques airs pour le faire
danser. Le visir se refusa d'abord à cette sin-
gulière demande ; mais , le fou l'ayant menacé
de défendre l'entrée du passage en Êdsant rou-
ler des pierres sur lui et sur sa suite , le pacha
fut obligé de donner satisfaction à ce bm^esque
et redoutable ennemi. On ajoute que , depuis ce
temps , tous les pachas qui traversent ce pas-
sage font jouer leurs musiciens en mémoire de
ce bizarre événement. »
Une autre tradition , que le voyageur^ rap-
porte aussi avec quelque défiance , nous paraît
moins vraisemblable , quoique plus sérieuse ;
car elle ne s'accorde pas avec 1 esprit tolérant et
peu curieux des Turcs. C'est au sujet des tri-
bus appelées Ansariès , qui entourent de beau-
coup de mystère leurs dogmes religieux, c On
raconte dans le pays , dit M. Callier , les moyens
que les pachas de Lataquie ont quelquefois em-
ployés pour leur arracher des aveux sur leurs
croyances mystérieuses. Si l'on ajoute foi à ces
récits , on aurait essayé tous les raflfibements de
voVage de m. câllier. 18 i
la cruauté sans jamais rien- pouvoir obtenir. »
Une comparaison curieuse est celle de l'état
actuel de Kaysar avec la description que donne
Strabon du t^ritoire de cette ville , appelée
alors Mazaca. Rien n'est plus commun, ^i
Orient surtout , que de voir la stérilité, la sé-
cheresse régner- seules aujourd'hui sur un sol
célébré jadis pour sa fraîcheur et sa fertilité.
C'est tout le contraire à Kaysar , piiisqu'on y
trouve aujourd'hui des fontaines et des bains ,
tandis que Strabon critiquait le choix de cette
situation , parce qu'on y manquait d'eau. Bien
des villes désireraient un pareil changement :
Versailles, entre autres, se consolerait à ce
prix de la perte de son ancienne splendeur.
Enfin une fertilité remarquable a remplacé ces
terrains stériles et impropres à la culture dont
parlait aussi le géographe ancien. M. Gallier
explique ce dernier changement par la forma-
tion d'une couche de terre v^étale.
M. Callier a exploré la partie supérieure du
bassin de la mer de Cilicie , partie que les voya-
geurs n'avaient pas encore abordée. Il y a fait,
comme dans le Taurus et l'Anti-Tam^us , d'im-
portantes vérifications. Mais son excursion en
182 VOYAGE DE M. CALUER.
Syrie fut retardée par l'expédition que venait
d'y envoyer le pacha d'Egypte. D en attendit
la fin dans l'île de Chypre , c où de nouveaux
malheurs , dit-il « m'attendaient encore. Mon
interprète, honmie dévoué et courageux, et
qm était devenu pour moi ub compagnon, après
la perte de mon malheureux ami , m'y iut en^^
levé par la peste* Cette nouvelle épreuve me
laissait dans un isolement des plus péiûbles , et
ajoutait encore aux difficultés de la tâche qui
me restait à remplir. »
Quand l'expédition de Mdiemet-Âli fut ter*
minée , M. Callier revint en Syrie ^ où il fit
plusieurs rectifications importantes sur le re-
vers occidental des montagnes du Liban et de
l'Anti-Liban. De là jusqu'à la ville sainte , les
pays parcourus par le voyageur , Acre , Caïfe ,
le Mont-Carmel , le Monfr-Thabor , avaient servi
de théâtre , trente ans auparavant , à nos armes
victorieuses et aux investigations de la docte
caravane , compagne de l'expédition militaire.
C'était dans ces lieux que M. de Chateaubriand
avait entendu un petit Arabe déguenillé , profé-
rant tout4-coup, au miheu de son langage
oriental, le cri français : En mont! marche!
VOYAGE DE M. C ALLIER. 183
Qui ne se rappelle à ce sujet Féloquente émo-
tion de notre grand écrivain? Ces pays n'of-
fraient plus à M* Galliar de découvertes à faire,
mais de ces grands et héroïques souvenirs qui
doivent être si bons au voyageur , en lui rappe-
lant une patrie qu'il est fier de représenter.
A Hébron , M. Gallier composa sa caravane
pour explorer TArabie-Pétrée ; et , txpvès avoir
vérifié dans ce pays la forme du golfe Ëhnitîque,
il se rendit au Caire par Souès , puis il revint
en Palestine. D s y livra à plusieurs recherches
sur la vallée du Jourdain, dont il suivit les chaî-
nes jusqu'à Damas. Là une nouvelle maladie
int^Tompit Picore ses travaux, qu'il reprit pour
vérifier le passage du Léytani dans le Liban ,
et la fiaice des véritables sources du Jourdain.
La maladie revint enfin donner au voyageur un
dernier av^tissement, auquel il crut devoir cé-
der en revenant en France.
Plusieurs succès scientifiques y étaient ré-
servés à notre voyageur. Pendant son séjour
dans l'Arabie-Pétrée , il avait suivi une partie de
la vallée qui s'étend de la mer Morte à la mer
Rouge , vaste ravin que le manque d'o]>serva-
tions précises dans ces lieux dangereux faisait
184 VOYAGE DE M. CALLIEK.
regarder jusqu'à présent par les géographe^
comme lancien cours du Jourdain. On croyait
qiie ce fleuTe avait débouché autrefois dans la
mer Rouge , et qu'ayant été arrêté dans son
cours par la grande catastrophe qui détruisit
les villes de la Pentapole^ l'accumulation de
ses eaux avait formé le kc appelé Mer Morte ,
qui avait remplacé ces cités. M. Léon de La-
borde appuyait même cette opinion par l'obser-
vation des traces d'un grand mouvement vol-
canique , qu'il laisait coïncida avec le témoi-
gnage de l'Écriture. E expliquait ainsi par un
boulevarsement du sol dans cette partie de la
Palestine l'obstacle apporté alors à la conti-
nuation de l'écoulement du Jourdain. Mais déjà,
en examinant la carte jointe à l'ouvrage de ce
voyageur distingué , M. Letroûne avait cru re-
connaître que la direction deô affluents indi-
quait, bien au-delà du lac Âsphaltite , la figne
générale du partage des eaux entre ce lac et la
mer Rouge : d'oii il a conclu que le Jourdain n'a
jamais pu arriver à cette mer. C'est ce que sont
venues confirmer les observations de M. Cal-
lier. Après avoir trouvé à cinq journées de
marche au S. Ô. de la mer Morte un cours
VOYAGE ÔE M. CALLIER. 185
d'eau qui se rend à ce lac , il s'est cru en droit
de dire : c II me semble presque impo^^le
d'admettre l'hypothèse de cet ancien écoule-
ment du Jourdain dans la mer Rouge , à moins
de supposer que le phénomène auquel on rap-
porte la formation de la mer Morte eût en
même temps changé la géographie physique du
pays jusqu'à une distance aussi considérable ,
ce qui paraît peu probable. » M. CalMer amême
ajouté une autre vue » difficile à concilier , il
feut le dire , avec le texte de l'Écriture : t Ces
nouveaux faits permettent aussi de supposer
que la mef Morte a un bassin particulier dont
la formation est indépendante du phénomène
local auquel on attribue la destruction des
villes de la Pentapole , et que ce bassin est an-
térieur aux époques historiques. »
Outre ces observations toutes spéculatives ,
recueillies pour la science , le voyageur avait
encore reçu dans ses instructions une mission
qui tenait directement aux intérêts du moment.
C'était de feire connaître au ministre de la
guerre le plan de toutes les opérations mili-
taires d'Ibrahim-Pacha contre le sultan , lutte
dont l'issue préoccupait si vivement les hommes
188, VOYAGE DE M. TEXIER.
dont ils disposaient. Pourtant il y a dans l'es-
sence même des voyages de grands seigneurs
quelque chose de pompeux et d'officiel qui
isole , jusqu'à un certain point , le voyageur
d une foule d'objets dont le contact immédiat
lui serait nécessaire pour bien juger. Cela est si
vrai , que celui même qui joint à la noble cu-
riosité et au zèle d'un véritable savoir les res-
sources de l'opulence est peut-être dans une po-
sition scientifique moins favorable que celui
chez qui un zèle semblable n'est pas secondé
par les mêmes ressources. M. Léon de Laborde,
dont le père a voyagé , comme lui , en- Orient ,
mais avec un luxe oriental , a jugé que cette
manière de parcourir l'Asie présentait pour la
perception d'une foule de documents presque
autant d'obstacles que le dénuement; et, en rap-
prochant de ces deux termes extrêmes son train
de route , simple et confortable , il a trouvé dans
ce mezzo termine les conditions les plus favo-
rables à un voyage scientifique. ^
Chez quelques voyageurs , la sci^œ a été le
prétexte destiné à colorer les instructions se*
crêtes données par la politique d'un gouverne-'
ment. Il est plus que probable que tel a été le
SUR LES DEUX PREMIERES ANNEES
DE
L'EXPLORATION DE L'ASIE-MINEURE ,
PAU M. CHARLES TEXIER.
Qu'un grand personnage, en remplissant
quelque importante mission dans un pays loin-
tain et mal connu , Êtsse , comme on dit , d'une
pierre deux coups , et recueille sur la route le
plus de notions qu'il peut » dans l'intérêt de la
science , c'est là un accessoire honorable , pro->
pre à jeter sur ufxe dignité temporaire un éclat
durable et légitime. Ghoiseul n'aurait certaine-
ment pas trouvé dans son ambassade la célé-
brité que lui a value son zèle pour les arts et les
lettres. Nous devons cette justice à nos ambas-
sadeurs en Orient j que la plupart ont fait toiu*-'-
ner au profit de la science les moyens puissants
19.0 VOYAGE DE M. TBXIER.
rance qui fit errer Pierre Gillius dans tout le
Levant pendant plus de quarante années , cher-
chant tous les moyens possibles de suppléer
aux ressources insuffisantes qu'il tenait de
François I®', jusqu'à s engager à Tâge de
soixante ans dans les troupes des Perses. La
constance de caractère est peut-être pour de
tels voyageurs le point le plus important , et je
m'imagine que beaucoup sont partis plein d'une
ardeur que l'essai des premières tribulations
n'a pas tardé à éteindre. Cette force individuelle
qui Eût trouver en soi-même des ressources
dans les plus grands embarras , de la résis-
tance à la mauvaise fwtune et de la résignation
dans les privations les plus pénibles , ne me
parait pas assez admirée.
Ces qualités sont réunies à un haut degré
chez un jeune voyageur qui parcourt en ce mo-
ment l'intérieur de l'Asie-Mineure. Ce pays , si
remarquaUe par l'antiquité et l'éclat de sa ci-
vilisation, dont il renferme des traces grandio-
ses j nous est à peine connu ; et pourtant c'est
là qu'il faut aller chercher des documents irré-
cusables sur les origines de l'histoire , reprendre
ce qui lui appartient dans ces antiques domaines
VOYA6B DE M. TEXIER. 191
de la mythologie , et suivre la chaîne qui con*
duit , des plus anciennes traditions , aux épo-
ques historiques les plus éclatantes. L art aussi
a d'abondantes moissons à recueillir sur la con-
trée qui renferme ces monuments cyclopéens si
extraordinaires , et tant de ruines imposantes ,
protégées par le climat et la solitude.
M. Charles Texier, de Versailles , était plus
à même que personne de £ure un pareil voyage.
Architecte distingué , il avait appliqué son art
à l'illustration des antiquités nationales ; et l'A-
cadémie des Inscriptions et Belles-Lettres avait
couronné deux mémoires de lui , l'un sur les
antiquités de Fréjus, l'autre sur celles de
Reims. Plusieurs voyages dans différentes par-
ties de l'Europe , déjà accomplis en artiste et en
archéologue , l'avaient préparé à des excursions
plus lointaines , et lui avaient acquis en même
temps cette grande habitude des anciennes in-
scriptions que donne la pratique des monu-
ments jointe à l'érudition. Â ces connaissances
M. Texier réunit une aptitude remarquable
pour les langues ; et il en a fait l'application ,
notaniment au grec des différents âges » en £ré^
queutant assidûment pendant deux années le
192 VOYAGE DB M. TEXIBR.
cours de grec moderne et de paléographie de
M. Hase. H n'est pas moins versé dans la chi-
mie et dans la géologie. Aussi les instructions
qu*il a reçues des corps savants, au moment de
sont départ, sont très-variées. « Je doute , écri-
vait*il de Gonstantinople à M. Dureau de la
Malle , que personne ait jamais eu en voyage
plus de charges que moi , car j'en ai pour toutes
les lettres de l'alphabet : archéologie , architec-
ture, bibliographie, crâniologie, ethnographie ,
géologie que saisje ? Je n'en finirais pas. »
Les Académies des Inscriptions et des Beaux-
Arts ont en effet profité de la variété de ses con-
naissances pour y proportionner celle de leurs
instructions. De plus , fils et frère de médecins
distingués , M. Ch. Texier joint des investiga-
tions physiologiques à ses recherches d'art et
d'érudition. Ses connaissances dans les sciences
naturelles lui ont été , comme nous le dirons ,
d'une bien grande utilité à Gonstantinople. Les
deux académies l'ont recommandé très-parti-
culièrement aux ministres de l'intérieur et de
l'instruction publique , et il s'est ainsi trouvé
chargé par le gouvernaient d'explorer l'inté-
rieur de l 'Asie-Mineure , et de faire tous ses
YOTX6E DR M. TEXIBR. t9d
efibrts pour examiner la bibliothèque du sérail.
M. Hase lui a rédigé des instructions fort dé-
taillées sur les points oii devaient se porter,
principalement ses investigations archéologie
ques. Muni de tant d'honoraMes encourage;*
mei^ts^ il est parti au mois de mai 1835, quoi-
que le.modique traitement de 4,000 fr* qui lui
est aasîgiké par le gouvernement ne doçimen*
çât à courir que de 1834. C'est donc à ses frais
qu'il a iait tout son voyage jusqu'au conunen-
cement de cette aionée. Ce début , déjà fort im-
portant » s'est borné à Çonstantinople, qu'il a
quittée seulement au mois de mai derni^^ pour
jentrjBT dans rintérieur de l'Asie.
Une partie considérable de ses iastruçtions
avait rappwt à cette capitale, dont l'exploration
a été jusqu'à présent si difficile , et qui recèle
encore tant de trésors cachés. L'aimbassadeur a
secondé M. Texier comme il le devait; mais
c'est surtout en lui-même qu'il a trouvé des
ressources. Ses talents lui ont fourni les moyens
de se Jlaire des amis et des protecteurs , par les-
quels il a obtenu des choies que n'aurait janmis
pu lui procurer l'ambassadeur.
Sa correspondance, adressée à ses frères , à
I. 13
19/| VOYAGfe BB M. TEXIEB.
M. Dureau de la Malle, à M. de Bret, a été lue en
grande partie, au fur et à mesure de la réception,
des lettres , à rAcadéinie des Inscriptions et à
celle des Beaux-Ârts. D'autres lettres, accompa^
gnées de plans et de dessins, ont été adressées à
M. Guizot i ministre de 1 mstniction publique^
je n'ai point vu celles-ci ; mais M* Bureau de la
Malle a bien voulu me communiquer la corres»
pondance lamilière, remplie non seulement des
&its les plus curieux , mais de beaucoup d'esH
prit et de gaîté , avec ce laissé«aller d'ardste
qui écarte jusqu^à Tombre du pédantisme dans
ttne érudition dobt le quart suffirait à défrayer
les prétentions <ie cinq ou six demi-savants.
Quand le voyngeur est un homme d'esprit , il
n'y a rien de plus attachant que la lecture de
$es premières impressions dans fintîmité da
commerce épistolaire. C'est justmient ce qui
1^ s'imprime pas» Plus tard, pour se iaire un
titre de ses travaux en les publiant avec ordre^
on y met une gravité qui tae comporte plus oa^
ton femilier, et qui 6te à beaucoup de détails
cette couleur de l'imjtt^ession du moment, qua
rien ne peut remplacer. Nous n'en devons
que plus de remerctitients à M» Dureau de bc
YOYAGB DB M. TBXIER. 19 S
Malie, qui a mis à notre dii^osition ces lettres.
Celle dû ^ février, qui est du plus haut inté-
Têt archéologique , est ^tée du château d6ft<
.Se][>t«ToixFS. Cette célèbre forteresse , presque
abandontié^ aujourd'hui, se joâgnait jpàr une
muraille à Tancien château des Blaquarnes,
palais d'été des empereurs grecs, et dont le&
ruines remontent à cette époqua. c Les mo^
railles qui joignent ces deusL forteresses f dit
M. Tôlier, sont encore en aussi Ijôu état que
possiUe, après le long délaissement aiupiel
elles sont réduites. Ici , bien mieux qu'à Rome>
4011 peut étudier le système de défense de ce
temps , car rien ne manque à ces fortîfica^
tioQs^ L'abord est défendu par un large fossé,
dfinrière lequel s'élèye YAggm', formé des
terrés du fossé* UAgger ^$t lui-même flaa*^
que d'une muraille portant dm iom^ deniyU
circulaires, dairière laquelle est le chemin de
ronde^. £i^ s'élèvia la grande mijupaille qui
domîo^ tout le système ^ portant créneaui: M
galeries. Elle est flanquée de hautes tours car-
mes^ qui s'ajustent €^ éphiquier avec l^ tours
de VAgger. iCes murailles ont soufiçi^t dans les
tanps anciens , et ont été relevées par dîffi»*ent$
196 voyàob^de m. texibr.
empereurs dont les noms sont soigneusement
inscrits à leur sommet , en y faisant mention
de leurs vertus chrétiennes. On. y lit les noms
de Michel , Basile, Constantin Porphyrogénète,
Manuel Comnène, Jean Paléologue^ etc. >
n ajoute ensuite des détails sur lés matériaux
de cette muraille. ^ Dans les murs de la Pro-
pontide, bâtis par Constantin , il est Êicile d^
reconnaître les constructions qui datent de ce
fondateur. Elles sont en grands blocs de belle
pierre volcanique et en calcaire d'Asie. Sesisuo*
cesseurs bâtirent en blocage , avec des lits de
brique intercalés » comme dans les murs de
Rome. Renversées du temps de Léon l'Isaurien
par un tremblement de terre épouvantable , les
murailles furent relevées de nouveau par lem-
pereur Andronic-le-Vieux. C'est sous son règne
que furent placées en fondation , sous les tours
et sous les murailles » ce nombre infini de co-
lonnes de marbre et de granit qui font paraître
les lâurailles de Coiistantinople comme sur des
pilotis et sur des arbres couchés.
Viennent ensuite , sur l'ancienne et célèbre
porte d'or, des détails pleins d^intérét pour
l'arehitecture et pour l'histoire, sciences que
VOYAGE DE M. TEXIEB. 197
M. Texîer a su fortifier Tune par Tiautre en
appliquant à Texamen de Gonstaatinople la
critique judicieuse de ses inémoires couronnés
par rinstitut ; puis la description du château
des Sept-Tours , qu'il termine ainsi :
t Aujourd'hui ce. château est abandonné à' Fa
dégradation la plus complète ; les toitures tom-
bent de vétusté y les affûts pourris des canons
sont remplacés par des pierres, provenant dles^
mêmes des débris do la muraille. Les figuiers ,
les arbou^ier^ oiït pris la place des sentinelles »
et la plus, heureuse végétation remplace : les
victimes de l'arbitraire. Constantinople na
plus besoin de f(H*teresses ; elle a l'amitié de&
Russes. »
n n*est presque aucun des monuments qu'il
cit^ dans sa correspondance dont il n'ait ou
levé le plan, ou pris une vue d'ensemble ^ ou
Êdt tout au moins un croquis destiné à être
remplacé à son retour par un dessin terminé.
Il a entre autres dessiné lesobéhsques de Con-
stantinople , et retrouvé sur l'un d'eux , érigé
par Théodose , l'orgue à soufflets qu'on croyait
d'invention arabe , et qui n'a paru dans l'Occis
dent qu'au temps de Gharlemagne.
19fr trOYÀGE DE M. TÊXiER.
Dans la lettre du 9 mai : c Je suis enfin entrée
dit-il , dans la oélèbre église de Sainte-Ii*kie.
C'est une feiveur bien ï'are , car il n'y a que Mou-
ï^avief , à la tête de seû Russes , qui y soit entré
dans ces derniers temps. J'y ai été adihis pat
rettti*ertiîse d un ôflSciet turc de fe garde. L'é-
glise, qui e^t du temps de Constantin, était
jadis toiite décof ée de mosaïques dofat la plu-
part ont disparu. Au fend de la coupole s6
trotiTe une grande estrade en iniques , où sans
doiitse s^asseyait le diàpitre^ La disposition de
cette ^lîse est imposante. Il est à regretter
qu'elle ait perdu toUs ses ornetoients. Oh a coti»-
struit tout à Tentour utte longue tribune en bois,
sur laquelle sont déposés les trophées des Mu-
sulmans depuis la prise de Constantinople ,
plusieurs armures arttiqUês , des amies des
Grecs , entre autres des feux de combat. Des
ifla^hines de guerire, hiais qui sont touteii dé-
montées , sont renfermées dans cet arsenal, qui
mérite la peine d'être décrit en détaiL Je sui^
obligé de remettra te travail à mon retour d* Asie.
Mais une chose qui ma principalement frappé
c'est un médaillon , bas-relief colossal > repré-
sentant une tête de Méduse. Les Turcs appd-
VOYitGE PB H. TBXIBR. 199
lent cda le portrait de Gonstaatm», C'est une
sculpture du style grec du premier ordre. Les
cheveux sont exécutés avec ui»e rare perfoetion»
Les prundles sont peintes , mais fm lieu de
ordre que c'est une addition des Turcs. On voit
dams œt arsenal les armures des soldats de
Makomet II > et son étendard» Les casques sont
en général damasquinés en w avec des i^afao
tères arabes* Les armures des chevaux , lesbou'-^
diers et tout cet attirail de guerre sont du plus
haut intérêt. »
Cette, lettre est écrite au moment même de
son départ pour FAsie , qu'il annonçait déjà
dans la précédente. < Savez-vous , y disaitril ,
que je viens d'apprendre une fâcheuse nouvelle ?
Dans cet instant même , les Turcs sont oocii|>é$
à démohr le temple d'Angora, pour Ëore «m
bain. C'est. un des principaux monuments que
je comptais étudier. Je l'écris à M. Hase, et je
loi dis combien je suis embarrassé , ne pouvant
aller directement à Angora , sans faire desmar»-
dies et contre - marches « ruineuses, dans ma
misère. D faut auparavant que j'observe la Bi*
thynie , une partie de la Phrygie Ëpictète^ c'est*
shdve Â2ani » ville complète et superbe » Kara-*
200 VOYAGE DE M. TEXIER.
«
hissar, aux monuments Mèdes et Persans-^ et
Synnada, au marbre fin comme l'albâtre. De là
je remonterais le Sangariâ , cherdiant Pessi-
nunte comme une aiguille dans une botte de
foin , et j'arriverais à Angora dans les premiers
jours de juillet, peut-être assez à temps pour
me jeter dans les fondations du temple. Vous
avouerez que c'est Étire naufrage au port. »
C'est - le 16 mai que le Topgeur a quitté
Constantmople pour se rendre.par mer à Nico-
médie , qui ne renferme , dit-il , que bien peu
de monuments de l'antiquité. Il demie pourtant
quelques détails sur ce qui reste de ses murailles
et sur un ou deux au très débris. < De Nicomédie^
oontinue-t-il dans son rapport , je me suis rendu
à $abandja , l'ancien Sophon. > Â trois lieues
de Sabandja on voit un grand pont de construc-
tiqn romaine, long de 415- métrés. Après- l'a-
voir dessiné, M. Texier a remonté la vallée qui
est sur la rive gauche du Sangarius , et est ar'-
rivé à Nicée , la première ville qu'il ait jugée
cygne d'un examen approfondi. Il ne s'y est pas
épargné :
« J'ai levé en six jours , écrit-il de Brousse ,
le 3 juin , le plan de la ville de Nicée avec tous
VOYAGE DE M. TEXIER. 201
ses édifices andeiis.et modernes, les portes»
les tours et même les principales rues. J'y tra-
vaillais quinze heures' par jour, par une chaleur
étoufiahte« Àùssi^ à la fin, me trouvè-je très-
Êitigué. > Ce travail l'a mis à même de vérifier
plumeufs choses et d'en rectifier d'autres. En
reconnaissant l'exactitude d'une assertion de
Strabon, qui dit que , d'une pierre placée au
centre du Gymnase, on apercevait les quatre
portes de la ville, il a, par cela même, constaté
la placé du Gymnase. Il a aussi reconnu le
théâtre antique dans les ruines où Paul Lucas
avait cru retrouver lé lieu d'assemblée du célè-
bre concile auquel on doit le, symbole de Nicée.
Ce denxîer édifice n'existe plus ; car M. Texier
s'est assm^ que ce n'est pas l'église actuelle
des Grecs. On la disait remonter à Constant
tib , d'après nne inscription controuvée ; mais
elle ne doit pas remonter au-delà des Paléo^
lognes.
- « On y conserve ; dit^l , un objet extrême-
ment précieux : c'est un sarcophage d'une seule
pièce en pierre spéculaire. Dans tout l'Orient ,
je n'en ai encore vu qu'un petit morceau dans
l'éi^lise Sainte^phie , et id , à Angora , un
20& VOYAGE DE M. TEXIBft.
Dans le trajet de Nicée à Cius , une inscrip*
tionbQingue, gnvée sur le roc, qu'il a lue et
transcrite en franchissant une rodbe escarpée »
lui a appris qu'il se trouvait sur une route
Êdte de Nicée à Âpamée par les ordres de Né-
ron ; il a reconnu l'impossibilité de l'exécuticm
des travaux commencés par Pline pour joindre
le lac de Nicée avec la mer, et a rectifié l'indi-
cation du cours de la rivière de Ghio , qui ne
descend pas, comme l'indiquent les géographes,
du kc de Nicée, mais des montagnes du sud.
Ce n'est pas, à beaucoup près, la seule erranr
que lui aient offerte les cartes d'Asie» c Elles
soni si mauvaises , dit^l , qu'on n y reconnaît
ni les routes, ni les noms des villages, ni les
positions des villes. C'est conmae si l'on n'en
avait pas. » Une bonne carte de l'Asie mineure
ne sera pas un des résultats les moins intéres-
sants du voyage de M. Texier*
A Ghio , son regard d'architecte n'a pas né-
gligé les murailles de l'antique Cius , c dont il
existe encore plusieurs parties intactes , et qui
sont un bel exemple de l'appareil enjoints irré-
guli^s que l'on appelle pélasgique. »
Après un court sqour à Brousse ( Prusa ) ,
TOTALE DE M. TEXIEE. 36i
oè flétsdtancomiiieiiceiiientdejiiniyàKiitayai,
oà fl est passé dams le mîlîeo au même mois ,
fl est enfin arrrré à Tantiqne irille d^Azani, dont
les magnifiques mines soni si ccMnplèles ipàcn
se croirait dans une TÎUe de tees , comme il Té-
difait de Kédous , le 25 juin. Ces ruines^ défà
mes par M. Delaborde, dont M. Te3Lier y a In
le nom inscrit en grandes lettres , n'avaient pas
encore été décrites comme elles le mentaient.
Voici ce qu^il en écrijait à 3L de Bret , mem*
bre de llnstitnt : € J*ai trouré dans la TÎUe
d*A2ani les restes les plus complets et les plus
magnifiques d'une grande riOe grecque. Tonte
descripticm que je tous en ferais aurait 1 air
d'une narration emphatique. J'espère tous en*
TOTer cet hirer les dessins.
> fl est impossîUe de Toir rien de plus beau,
de i^ns parÊiit, que son temple,qui est encore
presque complet. La cokmne d'ordre ionique
est une chose si gracieuse, que je passais des
journées entières à la contempler. Les mursde
la Cella soat courerts d'inscriptions rdatires
aux Êtes panheOéniques et à l'administratioB
de la TiUe. Pkrès du tempAe , fl existe un grand
206 V0YA.6B DB M. TEXIEK.
portique d'or€b*e dorique grec qui est âttenanl
à k \aste ^[iceinte du momuxiejat.
> Un fleuve traverse la ville » ea passant sous
deux ponts de marbre, et toute la rive, qui €tait
la voie des tombeaux, est encore couverte de.
monuments en place. Les balustrades du quai,
wnées de guirlandes et de faas-relieis délicats ,
se trouvent encore sur k route. A quelque dis<^
tance du temple est un vaste théâtre de marbre,
dont presque tous les gradins sont en place.
La frise représente des chasses d'animaux. La
scène est entièrement conservée. Près du théâ*
tre est un beau stade , au n^ilieu duquel est k
pidvinar des magistrats. Tous ces monuipents,
que le temps seul a endommagés, ofibent le
plus bel ensemble qu'on puisse imaginer. >
Plusieurs drconstsuicœ ont augioienté , pour
M. Texier, l'agrément de son séjour à Azapi :
il a trouvé plus de ressources qu'ailleurs , grâoe
aux attentions bienv^Ulantes de i'aga de Ku-
taya et des habitants du pauvre village épars
sur ces belles ruinea. L'aga avait donné désor-
dres qui ont été suivis avec soin par le chiaîa ,
ou chef du village , et les habilan&. M. Texier
VOYAGE DE M. TEXIER. 207
ae manque jamais , dans ses lettres et môme
dans son rapport au ministre , de payer un
tribut de reconnaissance aux personnes dont il
a reçu de bons traitements. Plus tard , à son
arrivée à Angora , après avoir parcouru près de
cinq cents lieues , il écrivait à son frère : c Je
n'ai pas fait, jusqu'à présent^ la moindre mau-
vaise rencontre; les Turcs que j'ai vus sont tous
honnêtes et braves gens. >
M. Texier est le premier voyageur qui ait
décrit* les ruines de l'antique Synnada. c J'ai
assez bien dirigé ma route dans la grande
Phrygie , écrit-il à M. Dureau de la Malle ; je
suis tombé juste sur l'emplacement de Synna*
da. C'est aujourd'hui un pauvre village rempli
de fragments d'architecture et offi*ant encore
quelques inscriptions ; mais ce qui lève tous
les doutes , ce sont les immenses carrièi^ de
marbre qui existent encore à trois milles de là.
C'est admiralide de lire sur les lieux la descrip*
boa de Strabon : comme tout cela est clair, et
eomme il explique bien que ce n'est pas Syn-
* M. le capitaine Gallier ayait déjà reconnu Synnade ,
9)al8 sans la décrire, n'ayant fait que traverser.
508 VOYAGE DR M. TEXIKR.
nada qui fournit le marbre , par une bonne rai-
son, cest quelle est située sur un terrain vol-'
eaniqtêe. Je crois aussi que, s'il fait la remarque
que là petite plaine voisine de la ville était plan-
tée d'oliviers , c'est que c'était un fait curieux
comme agriculture; car aujourd'hui, dans
toute l'Âsie^Mineure , les, oliviers ne viennent
point à une distance de vingt-quatre heures de
la mer. Le climat de Synnada est froid : l'hiver
il y a beaucoup de neige. »
Le village qui s'y Irouve aujourd'hui s'appelle
Eski-kara-hissar.
€ S'il y avait , dit-il dans son rapport , le
moindre doute sur la position de la ville, mal-
gré les inscriptions que j'ai ^copiées , ces carriè-
res sufiiraient pour la faire reconnaître* J'ai levé
un plan topographique du pays. »
Les carrières sont à l'orient de la ville et
touchent à l'extrémité de la plaine, qui s'étend
de l'est à l'ouest. Elles s'annoncent de loin par
une multitude de collines blanches comme la
neige , et uniquement composas de recoupes
de pierres. On est étonné de l'immense quan-
tité de marbre qui en a été tirée. On a pénétré
jusqu'au cœur de la montagne. < Ce n'est pas
VOYAGE DE M. TEXIRR. 209
sans plaisir, écrit-il, que j'y ai retrouvé le beau
marbré blanc veiné de violet, que j avais déjà
indiqué dans mon Mémoire sur les carrières ,
comme devant provenir de ce lieu. > Le marbre
qu'on ea tirait , continue-t-il dans son rapport,
est de deux sortes : Tun parfaitement blanc , et
l'autre veiné d'un beau violet, représentant une
sorte de brèche. Les rochers ont été taillés à
pic dans une hauteur de plus de cent pieds ,
pour en extraire ces grandes dalles et ces co-
lonnes dont on admirait la beauté, c C'est delà
que fiirent tirées les colonnes du mausolée
d'Hadrien , à Rome , qui servirent ensuite à la
construction de la basilique de Saint^Paul-hors-
les-murs.
C'est ici le cas de dter quelque chose des
observations minéralogiques de M. Texier pour
montrer toute la fécondité de ses travaux. Je
trouve celles-ci dans une lettre à M.^Dureau de
la Malle : c J'ai observé de superbes volcans
dans la Phrygie brûlée; des soulèvemens de
trachites à Kara-Hissar, à Serri-Hissar, et ici à
Angora ; le bassin de craie de Kutaya et les for-
mations argileuses du Sangarius. Sauf quelques
exceptions , ce sont ces quatre espèces qui con-
I. 14
910 VOYAGE D& M, TRXIER*
sdtaenl tons ks lerrains qiie jni pauncoiirasi.
Kicêe est sur le calcaire alpin; Kicomédie sur le
grè8 rouge, passant au grawake dans les tiA»
lées« J*ai peu tu d exemples d'êpanchements de
trachiles aussi beaux que ceux de K;ura-llissar
(le diâteau noir}. Ce sont huit îlots places au
miliaai d'aune (daine unie, et disposés^circulaire»
ment sur deux lignes concentriques» J^ai relcTé
un plan de cette TÎUe et dessiné tous les ro-
chers à la chambre daire« J en &is de même
partout où je trouve des formations intéres-
santes. Pourleséchantillons, j en recueille peu,
par la raison de Textrème difficullé du trans*
port, h
Dans les mont^igues du noitl de la Phnrgie ,
le voyageur avait à reconnaître les tombeaux
d^anciens rois de cette célèbre ctmtrée » mimvh
ments que leurs proportions gig^tesques fe-
raient omre au-dessus des forces naturelles de
rhomme. Le grandiose outré de ces immenses
scu^tures taillées dans le roc , ou plutôt de ces
rochcfs entiers scu^tés en diverses figures, ou
superposés pour produire détonnants efl^»
n *est pas le seul motif de la longue durée de ces
tombeaux. Les anciens plaçai^it ordinaimn^it
VOVAOK OK M, TFAIK», 2ii
leurs BéiTopoleK dann di^ii endroits pierreux el
glériles , pour ne pas enlever à b culture àe%
terrains ayant de la fertilité. Ces lieux ^ n'offrant
aucune regnource aux peuples qui ont ensuite
occupé le pays, n'ont pas eu? fouillés ; car il est
rare que les hommes , môme les plus barbares »
aient détruit pour le seul plaisir de détruire*
Tout autre intérêt que celui d'une savante eu*
riosité, au lieu d'attirer l'homme en ces lieux
arides , l'en détournait. Mais , pour Tarchéolo*
gue, peu d'endroits offrent un attrait aussi puis*
sant» Ces monuments phrygiens rattachent,
comme nous l'avons dit , la mythologie à l'his*
toire , dont ils sont , en quelque sorte , les phis
anciens titres* Tel est le tomljeau du roi Midas,
dont la grotte fut découverte par M. Walpole ,
qui en transcrivit les inscriptions» Elles le fu*
rent ensuite par le colonel Leake , qui les pu*
blia en 1821, dans un volume intitulé Asia mi"
nor» On est fort incertain sur le sens de ces
épigraphes dont les savants ont essayé quatre
oo cinq explications difl^rentes. Les seuls motn
sur lesquels ils soient tous d'totord sont len
premiers , où on lit d*abord le nom du roi Mi»
das , qui reparaît plusieurs fois dans le cours
212 VOYAGE DE M. TEXIER.
de rinscription avec celui de Gordius. L'anti-
quité des caractères phrygiens se joint à celle
du style pour rendre cette lecture aussi dif-
ficile.
Si la découverte de ce monument est due à
des Anglais , eUe a reçu une grande extension
de notre voyageur. « C'est une difficulté ex-
trême/ dit-il dans son rapport , de parcourir ces
pays qui sont absolument déserts. Ayant pris
des guides et quelques provisions , j'ai exploré
une contrée qui était tout-à-làit inconnue. J'ai
trouvé deux nécropoles semblables à celles de
Séid-el-Âr, aux lieux nonmiés Birk-hinn et Im-
bazardji-hinn. Les Turcs appellent hinn les
chambres sépulcrales. Elles sont situées au mi-
lieu des forêts, et à une demi-journée de Bayât.
n est bien difficile d'indiquer plus exactenient
leur place. . • Toutes ces montagnes sont exca-
vées pour y placer des sépulcres. On les compte
par milliers. En remontant toujours vers le
nord , j'arrivai à la demeure d'été des habitants
de Kosrew-pacha-kan. J'étais voisin de la val-
lée où le colonel Leake a découvert un monu-
ment portant une inscription. Les habitants
l'appellent Jasili-kaîa (la pierre écrite). J'aî
VOYAGE DE M. TEXIER. 21 S
parcouru toute cette vallée solitaire , et j'ai
trouvé, dans un des lieux les plus inaccessibles
de la forêt , deux autres monuments dans le
même style, dont Fun est tout chargé de ca-
ractères phrygiens. Ils sont taillés dans le roc
et portent des ornements dans un style particu-
lier. Non loin de là, j'ai dessiné un monument
sépulcral tout aussi remarquable. Je ne saurais
décrire les innombrables tombeaux de tout
genre qui se trouvent dans ces lieux. Tout porte
à croire que j'ai découvert la vallée des tom-
beaux des rois de Phrygie. »
Une découverte, qui appartienten propre à
M. Texier, est celle de la ville de Pessinunte ,
sur la position de laquelle il avait pour tout
renseignement qu'elle se trouvait sur la route
de Nicée à Âmuria. Une des cartes les plus ré-
centes l'indiquant au village de Kahé , • il a fait
quinze lieues^ après avoir découvert Pessinunte,
pour s'assurer s'il y avait là d'autres ruines , et,
en revenant, il a Êiilli se noyer dans le Thymber
(ajourd'hîii Poursak ). C'est au lieu appelé Bal*
m m • »
dassar qde sont ces belles ruines de Pessinunte, '
ou il a reconnu l'acropole, le portique d'en-
ceinte du grand temple, l'ancienne enceinte
s là VOYAGE DE M. TEXIER.
d'\ine basilique , uii portique d'ordre grec , et
k$ gradiusi du théâtre^ La viUe était située sur
tf[(m collines » à FinteFsectiou de deux vallées ,
sur Iç revers d'une desqucdles un monceau de
blqcs de marbre blanc et de colonnes renversées
lui a paru représenter les ruines d'un temple
^'£scukpe > car il y a copié une inscription vo«
live en rhonxxeur d^ ce dieu. Toute la vaUée est
dominée par une montagiie élevée , qui est le
Didyme.
A Angora , le monument qui devait apfieler
principalement l'attention de nôtres voyageur^
et pour lequel il s'était hâté de partir, d'apjrès
l'avis de sa prochaine destruction, est h h^
meux temple d'Auguste. Cet 4^pere»r; en
mourant > déposa entre les vmrm des vestales,
son testament avec trois autres écrits également
cachetés.
€ Il 'un , dîit SuétOD^ , r^^fenuait TcMMlon*^
nance de sei^ i^nérail|çs» ; le 9efeoi)d^ \m exposé
de ses acies qu'il voulait qnh^otk gravât sm des
tables d'airaia sçdléeis; àe\^% son toEobeai^;
et le troisième ^ unej^Qtijçç générale 4e l'admi-
nistration de Vepipiii^. m . Les tables d'aivaia
où fut gravé le second de ce$ importants do-
VOYAGE DK M. TEXIEÏ^. 215
cumeiits ont péi^i depuis bi^n des siècles*.
GhishuU Élit à ce ^ujet des réflexions très-
justes, dans son savant ouvrage intitulé Anti'
quitates Asiaticœ. Le bronze a toujpurs offert à
la cupidité un appât qui est devenu une cause
de destruction pour les monuments de ce
métal. Le marbre n'avait pas le même ii^cou-
yénient , surtout dans les pays où il abonde.
G est aiasi que nous a ,été conservé cet abré-
gé de la vie d'Auguste , que les babitapts
d'Ancyre., aujpuyd'hui Angora , firenjt graver
sur les murs mêmes du temple élevé chez eux
à cet empereur.
Qn sait que l'antiquité fît un grand usage de
l'airain et du marbre pour consigner une foule
d'événements , proclamés et propagés si facile-
ment de nos jours par les cent voix de la presse,
surtout de la presse quotidienne. Il est curieux
de lire quelquefois sur du marbre jusqu'à de
petits faits comme ceux d'une courte annonce
de journal ^ mais qui intéressaient l'amour-
propre ou les affections de quelque particulier.
Par exemple, un malade fait graver sur une
table de marbre ^ placée au bord d'une route ,
que tel médecin l*a guéri de telle maladie, etc*;
2ia VOYAGE DE M, TEXIEK.
un de œs petits monuinents arrive jusqu'à nous
après vingt siècles ; nous y reconnaissons que
1 esprit humain essayait déjà les moyens in-
formes d'une publicité dont Tétonnant perfec-
tionnement est la plus grande merveille de nos
temps. A plus forte raison Êdsaient-ils servir
ces durables moyens de publicité à tous les
actes publics de gouvernement ou d'administra-
tion, comme les trois inscriptions en latin sur
des affaires civiles , et la lettre en grec de Fem-
pereur [Hadrien, que M. Texier a trouvées à
Âzani. Pour toutes les pièces de ce genre on
connaît le fréquent usage des inscriptions : ce
qui rend l'histoire lapidaire si importante dans
1 étude historique de Tantiquîté.
Un de ses plus graves monuments est , sans
contredit , cette vie d'Auguste , rédigée par lui-
même , et remise aux vestales avec tant de so-
lennité. On n'en savait que ce court passage de
Suétone, jusqu'en l'année 1554, où Auger Gis-
1er de Boesbec et Antoine Wrantz , ambassa-
deurs de l'empereur Ferdinand près la Porte-
Ottomane , firent faire par leurs gens une copie
fort incorrecte de cette inscription. Elle fut en-
suite relevée avec moins d'inexactitude par
VOYAGE DE M. TEXIER. 217
Daniel Gosson , puis par Tournefort. Voici ce
qu'en disait ce dernier : t Les pierres sont at-
tachées ensemble par des crampons de cuivre ,
comme il paroit par les trous où ils étaient en-
châssez. Les maîtresses murailles ont encore
30 ou 35 pieds de haut. Pour la façade , elle
est ^itièrement détruite. Il ne reste plus que
la porte par où Ion entroit du vestibule dans
la maison. Cette porte , qui est quârrée , a 24
pieds de haut sur 9 pieds 2 pouces de largeur;
et ses montants , qui sont chacun d une seule
pièce , sont épais de 2 j^eds 3 pouces. C'est à
côté de cette porte , qui est toute chargée d'or-
nements, que l'on grava la vie d'Auguste en
beau latin et en beaux caractères. L'inscription
est à trois colonnes à droite et à gauche ; mais,
outre les lettres elïacées, tout est plein de
grands trous, semUables à ceux qu'auroient
pu Élire des boulets de canon. Et ces trous ,
que les paysans ont fait pour arracher les
crampons, ont emporté la moitié des carac-
tères. >
M. Texier aura sans doute été le dernier qui
ait visité ce monument. < Aujourd'hui , ditril ,
tout le mur gauche de la Cella est abattu ; ce
2 20 VOYAGE DE M, TEXIËR.
attaque de choléra qu'il avait eue en Jtraversant
le Taurus , sans se douter heureusement alors
que ce fut cette terrible maladie. Mais on Ta
reconnue ici à là description des symptômes ;
il donne à son frère , sur les vomissements et
la dyssenterie dont il fut attaqué , des détails
qui ne laissent aucun doute à cet ^rd. Et
quelle situation pour se soigner ! c Ma traver-
sée du Taurus, écrivait-il de Smyrne , le 22 oc-
tobre , à M« Dureau de la Malle , a été des plus
pénibles : arrêté à chaque instant ipar des vo-
missements affreux, et sans même pouvoir des-
cendre de cheval , car avec une heure de retard
il fallait coucher dans les rochers. » Et dans
une lettre de la même date à son frère : c On
ne sait pas, en Europe, dit-il, ce que c'est qu'un
accès de fièvre. J étais obligé de me mettre du
coton dans la bouche pour ne pas me briser
les dents, et je n'avais pour tout potage qu'uii
peu d'eau dans une cruche égueulée. » Quand
il eut un peu plus de ressources , ses connais-
sances en médecine , en lui indiquant les
moyens de se traiter lui-même , se sont jointes
à son courage pour le tirer d'un si mauvais pas.
Un fond de persévérance et de gaîté^ un esprit
VOYAGE DE M. TEXJER. 221
disposé à voir le bon côté des choses , sont les
premières conditions de salut dans d aussi ter-
ribles épreuves , et prouvent en même temps
que lorsque la plainte prend le dessus , les mo-
tifs en sont bien légitimes.
Telles sont les qualités nécessaires à ces
aventureux apôtres de la science , si différens
de nous autres littérateurs de coin du feu ,
exploitant à notre aise les notions acquises au
prix de tant de dangers. Pour les montrer dans
M. Texier, nous avons cité les passages les
plus . familiers de ses lettres. L'on a pu y voir
comme il se féUcite de tout le bien cjui lui ar*
rive : un bon accueil, un gîte pas^le , un repas
restaurant , des indications données avec bien-
veillance le trouvent toujours disposé à une re-
connaissance qu'il aime à exprimer. La plainte
chez lui est l'exception. Pourtant , dès ses pre-
miers pas en Asie , sa santé avait été ébranlée :
il avait éprouvé des douleurs dans la région du
foie ; et ces douleurs étaient devenues très-vives
à Brousse ; il avait pris des eaux thermales fer-
rugineuses , qui sont dans un village à une lieue
de cette ville. Ce traitement avait été précédé
de bains de vapeurs , de sangsues et de ventou-
2 22 VOYAGE DR M. TEXlEk.
ses qui lui forent appliquées aux bains à
Brousse. Cela donna même lieu à une petite
scène assez grotesque.
€ Avec mes ventouses , dit-il , je mfe fis tirer
quelques onces de sang. L'aga , qui se baignait,
me demanda la permission de se &ire saigner
aussi avec; et, sansen avoir autrement besoin,
il se fit appliquer àur les épaules deux paires
de lunettes qui lui resteront long^temps. Mal-
gré la douleur que j eprtouvais^ je ne pouvais
m empêcher de rire. j>
M. Texier non seulement se rétai)Iit , mais se
munit d'une provision de santé dont nous 1 a-
votis TU faire un si bon usage jusqu'à Angora.
Il écrivait de cette dernière ville : « Malgré les
fatigues des routes , je me porte bien dans ce
pays ; j'ai repris de l'embonpoint. > Et pourtant,
d'après le rdevé de ses comptes , il avait déjà
payé 2S0 postes , par conséquent parcouru à
cheval 4^0 lieues. Il lui en restait encore 240
pour arriver à Césarée.
C'est après son séjour dans cette ville qu'ont
commencé les grandes tribulations. < J'ai passé
dans le coûtent de Césarée , écrivait* il à son
frère (Smylrne, 22 octobre), les plus chaudes
VOYAGE DE M. TEXIER. 22o
journées d'août , traité par l'archevêque comme
l'euiant de la maison : c étaient mes derniers
beaux jours. t>
€ Depuis ce moment , écrit-il à M, Albert
Lenoir, j'ai soufiert tout ce qu'on peut éprou-
ver de maladies , de &im et de fatigues , au
point que j'arrive à Smyrne, épuisé et d'une
faiblesse à ne pouvoir me soutemr. Mais j'ai lieu
d'ôti'e satisfait de mon voyage , car j 'ai décou-
vert , sur les frontières de la Galatie , une ville
de la plus grande importance. Figure-toi plus
de trois milles caiTés de terrain , couverts de
monuments cyclopéens d'une belle conserva-
tion y des citadelles , des palais ^ les murailles
avec les portes ornées de têtes de lions , et des
glacis comme ceux de nos places , inclina à
35 degrés et de 10 à 12 mètres de pente , un
temple immense dont l'appareil est admirable.
Il est entouré de part et d'autre de cellules ou
chambres, dont une seule pierre forme la paroi,
et qui cependant ont 6 à 7 mètres de lon-
gueur. »
Avant d'arriver à ces superbes ruines,
M. Texier avait reconnu dans la ville moderne
de Galagik , GalaionrTeikos , l'ancienne cité
224 VOYAGE DE M. TEXIER.
des Gallo-Grecs , Galatœ. Il avait ensuite suivi
le cours de l'Halys , et , deux jours après 1 avoir
quitté , il était arrivé à ces ruines. « Si les géo-
graphes , écrit-il à M. Bureau de la Malle , n'é-
taient pas aussi unanimes pour placer Tavia
au bord de l'Halys, je croirais que j'ai trouvé
Tavia. Ce temple ne serait pas autre chose que
le temple de Jupiter avec l'asile. Mais la dé-
couverte de cette ville , fort importante par
elle-même , est effacée par celle d'un monu-
ment que j 'ai trouvé dans les montagnes voi-
sines , et qui doit se placer au premier rang des
monuments antiques connus. C'est une enceinte
de rochers naturels , aplanis par l'art , et sur
les parois de laquelle on a sculpté une scène
d une importance majeure dans l'histoire de
ces peuples. Elle se compose de soixante figu-
res , dont quelques-unes sont colossales. On y
reconnaît l'entrevue de deux rois qui se font
mutuellement des présents, t^
Dans l'un de ces personnages, qui est barbu,
ainsi que toute sa suite, et dont 1 appareil a
quelque chose de rude , le voyageur avait d'a-
bord cru distinguer le roi de Paphlagonie ; et
dans l'autre, qui est imberbe, ainsi que les
VOYAGE DE M. TEXIER. 22 5
siens , il voyait le roi de Perse monté sur un
lion et entouré de toute la pompe asiatique.
Mais sa lettre, datée de Gonstantinople , lé
14 déœmbre , nous apprend qu'il a changé
son interprétation. En communiquant ses des-
sins et ses conjectures aux antiquaires de
Smyrne , qu'il a trouvés fort instruits , il s'est
arrêté à l'opinion que cette scène remarquable
représentait l'entrevue annuelle des Amazones
avec le peuple voisin, qui serait les Leuco-
Syriens ; et la ville voisine , où le témoignage
des géographes lavait empêché de recon*
nsdtre Tavia, serait Thémiscyre, capitale dé ces
peuples.
Cette explication ne paraît pas avoir obtenu
Fassentiment des maîtres de la science. Toute*
fois plusieui*s auteurs anciens , que M. Texier
n'a pu consulter à Gonstantinople ^ parlent de
cette entrevue annuelle des Amazones avec les
hommes d'un pays voisin. Pline dit qu'elle du-
rait cinq jours , les seuls de l'année où cette
nation de femmes guerrières eût , avec un sexe
qu'elle méprisait, des rapports indispensables
pour se perpétuer. Au bout de neuf mois , on (ai*
sait, parmi les enfants qui naissaient, un triage,
I. 15
226 VOYAGE DE M* TEXIER.
à la suite duquel on gardait les filles , et 1 on
renvoyait les garçons au peuple qui avait fourni
les pères. Pline nomme ceux-ci gynœcocratth
ment , mot dont Ténergique composition indi-
que la sujétion où ils étaient, vis-à-vis des Ama-
zones, leurs voisines. Cette entrevue paraît avoir
été le principal ou le seul tribut qu'elles exi-
geaient d'eux.
Ici donc , la pompe qui entoure le person-
iiage imberbe , suivi d'un magnifique cortège
également imberbe , indique naturellemeijt les
Amazones et leur supériorité; tandis que la
barbe, la massue et l'appareil beaucoup plus
simple de l'autre cortège s'appliquent très-bien
aux Leuco-Syriens, que leur sexe rendait ainsi
tributaires de leurs superbes voisines. Ce mo^
ttument si antique serait donc, d'après cette ex-
plication» ua nouveau témoignage de l'exis-
tence des Amazones , admise par plusieurs
savants, malgré son invraisemblance.
« J'ai trouvé encore, dit le jeune voyageur,
sur une partie de rocher voisine , une figure
colossale de roi , portant nu emblème indéfi-
nissable ; dans une autre anfractuosité de ro^
(.iiers » sont d'autres %ur^s plus faciles à dessin
VOYAGE DB M. TEXlfiR. Î27
QW qu'à décrire» dont. les bras sont des têtes
de lion et les jambes des mc^Eisii'Bs marins. Les
coiffures sont des casques coiûques tout cou-^
verts d'ornements. >
M. Texier a joint à sa lettre du 14 décembre
un croquis de cette dernière Ggure, qui a été
examinée avec beaucoup d'attentioaQ à FAcadé*
mie des inscriptions. Les traits ofiireut toutÀ*
Eût lé type égyptien, et présentetit ce caractère
si constant dans lequel M. Dureaude la MaUe^
par un savant mémoire lu à rA4:^adéinie des
sciences en 1851 ^ a cru pouvoir établir une
variété de plus dans l'espèce humaine; Cq ca-
radène consiste dans k situation du trou audi-
tif, qui ne se trouve pas , comme chez les autres
hommes, sur la mèiiie ligne que Faile du nez ,
mais sur celle des yeûx, l'oreille étant beau<^
eM^ plus élevée^ Gela est non seulement sen^
sible àsmé toutes les statues égyptiames et
dans toutes les momies , mais encore aig'aur*
d'hui chez tous les Égyptiens de race pure,
M. Texier a continué , comme dans la pre*
Hiière pantie: de sa route,, à bkpf mardis'; de
fironi les i>ctence& m^uireUes. avec les . cdiseiva^
lions d'art et d'ari^héologite; La descripttcm
228 VOYAGE DE M. TEXIER.
qu'il donne des traces volcaniques de la plaine
de Gésarée est aussi curieuse que pittoresque
dans la familiarité de son style épistolaire :
« Le fameux mont Argée , toujours couvert
de neige , n'est qu'un immense volcan compa-
rable à l'Etna. La mairse de l' Argée est tra-
chyte et porphyre. Je ne saurais vous donner
une idée de ces terrains d'Uryub , composés
d'immenses cônes de ponoe et de sable. Mettez
dans une chambre des pains de sucre qui cou-
vrent tout le sol , et faites cheminer là-dedans
des hommes d'un pouce de haut , voilà Uryub.
Ce phénomène comprend un terrain d'environ
sept lieues sur quatre. Les anciens ont creusé,
dans ces cônes, des multitudes de tombeaux.
De sorte qu'on trouve là la nature et l'histoire
offrant simultanément des problèmes presque
insolubles. La réunion de ces grottes forme au-
jourd'hui des villages ; il n'y a rien de plus pit-
toresque. Paul Lucas avait vu ces lieux en 1713,
et , quand il les a racontés , on l'a traité de
menteur. »
Voilà un aperçu de la riche moisson de laits
et d'observations de tout genre que M. Texier
rapportait mourant à Adalia. Le bon pacha de
VOYAGE DE M. TEXIER. , 32d
cette ville , par les soins qu'il lui a aussitôt pro-
digués , aurait été pour lui , comme Tarchevè-
que de Césarée , une seconde Providence , si
l'espoir (qui ne s'est pas réalisé) de trouver
encore plus de ressources à Smyrne, où nous
avons un consul, ne l'avait fait, au bout de
quelques jours , s'embarquer pour cette ville ,
oii nous l'avons vu arriver dans un si pitoyable
état. Il a fini pourtant par s'y remettre assez
pour arriver en pleine convalescence à Constant
tinople , où il s'est rétabli entièrement.
La peste , qui, pendant la fin de 1854 , a sévi
avec force dans Constantinople , le força, de*
puis son retour, à se tenir renfermé chez lui, à
Péra. Dès qu'elle diminua, l'heureuse- coïnci*
dence du retour complet de sa santé lui permit
de reprendre ses travaux sur les monuments.
Il a été désagréablement surpris de retrouver
Sainte-Sophie tout fraîchement badigeonnée à
la chaux. Voilà une velléité d'imitation civilisa-
trice qui n'est pas des plus heureuses. L'incurie
précédente était peut-être plus respectueuse^
pour ces antiques édifices.
M. Texier est parvenu à se procurer dés no-
tes sur les revenus et l'administration des mos-
250 VOYAGE DE M. TEXIER.
quées , ce qui jusque là n'avait jamais été com-'
muniqué à aucun Européen. A plm forte rai-
$oq, avait-il pu, dès avant son départ pour
l'Asie, examiner les églises que, depuis la prise
de Constantinople, les Grecs ont pu oooserver,
malgré l'intolérance des Ottomans. Prescjue
toutes sont ornées de belles mosaïques , dcmt
quelques-unes remontent jusqu'au siècle des
Comnènes et même au-delà. Dans l'église de
la Panagia , M* Texier en a vu qui, par l'élé-
gance du style et l'éclat des couleurs , rappel-
lent les plus belles compositions du Corrége.
Toutes ces mosaïques ont été fidèlement copiées
par l'habile architecte , l'un des premiers Eu-
ropéens qui aient étudié , à Constantinople
même , les commencements , les jn^c^ès et la
décadence de l'art bysantin.
On pense bien qu'il n'a pas perdu son temps
dans sa retraite de Péra. Outre la rédaction des*
notes prises dans son voyage et l'exécution des
dessins du grand bas-rdief, il a rédigé, sur la
culture de I'ojhuhi tdlle qu'il l'a obsarvée en
Asie, une note qu'il a envoyée à M* Guizot et à
l'Académie des Sciences.
En revenant à Stamboul , il donne suite
VOVAGE PE M. TEXIER. 231
à des obdervâtions physionomîques , dont il
avait dqà envoyé un résultat trèsnintéressant
à M. Edwards, membre de rAcadémie des
Sciences morales. « L'histoire de cette ville,
dit-il, est écrite sur la physionomie de ses
dîv^s habitants. L'Arabie, la Perse, le cœur
de l'Afrique , les steppes de la Tartarie , ont
envoyé ici leur contingent de population. Tant
de nations vivent côte à côte avec les anciens
possesseurs de Bysance sans jamais s'unir
à eux. Chacun a son quartier, ses mœurs,
sespr^'ugés. C'est un résumé de l'Orient en-
tier : vaste champ d'étude sans sortir d'une en
c^nte. >
< La population de Constantinople com-
prend quatre grandes classes (j'en excepte les.
Européens , qui habitent tous à Péra et à Ga-
lata ) , distinctes par leurs religions ; elles sont
formées par les Grecs, les Juifs, les Arméniens
et les Turcs. Ces derniers sç subdivisent en un
nombre infini de nations qui composent tout .
l'empire ottoman , et dont les caractères dà:i^
vent des anciens peuples de ces provinces :.
noirs, fils d'esclaves du Sennaar ; Arabes cuivrés
o«i bUmcs ; Tréki^ondais ; Tartares ; Persans ^
^ 2 32 VOYAGE DE M. TEXIËH.
Turcs, fils de Turcs et d'esclaves; Turcs, Gis
d'hommes et de femmes turcs; Tannée enfin ,
recrutée dans toutes les provinces d'Europe et
d'Asie.
» D'après l'usage adopté par les Turcs de
s'allier à des esclaves apportées de différents
pays , il est facile de concevoir que , de toutes
les nations qui composent la population de
Constantinople , ce doit être le sang des domi-
nateurs du pays qui est le plus mélangé , et ,
parmi les Turcs , celui des classes les plus éle-
vées. Aussi les seigneurs du pays , issus pres-
que tous de belles esclaves géorgiennes ou
grecques , ont-ils un caractère de figure qui
diffère essentiellement des classes inférieures
du peuple.
» GellesKîi ont toujours conservé des traits
qui les rapprochent de la race tartare , c'est-à-
dire les pommettes saillantes , les tempes légè-
rement déprimées, l'arcade orbitaire relevée
•vers les angles externes , et la tête allongée de
l'avant à l'arrière. Ce dernier caractère est
commun aux deux classes , et est d'autant plus
fecile à observer , que , si l'on entre le matin
chez un barbier, on voit des Turcs de tous les
VOYAGE DE M. TEXIER. 255
rangs qui oifrent leurs têtes aux regards de
robswvateur, en même temps qu au rasoir du
barbier. Le nez est assez court, arrondi du
bout , et les ailes des narines un peu relevées,
11» Les Turcs distingués sont issus du sang
géorgien , quelquefois de père et de mère ; car
les seigneurs musulmans sont dans l'usage d'a-
cheter de jeunes enfants de ce pays , qu'ils
adoptent et qu'ils élèvent ensuite aux plus
hautes dignités. Le plus grand nombre des
membres du gouvernement du sultan est dans
ce cas aujourd'hui. On en compte à peine trois
qui soient Turcs de pur sang. Le caractère du
seigneur turc est celui qui passe chez nous pour
celui du véritable musulman, c'est-à-dire un
nez aquilin , des yeux petits , mais vifs et
oblongs , le front arrondi , la bouche petite , le
teint plutôt blanc que foncé, les oreilles dé-
veloppées , mais appliquées sur le temporal. >
Après des observations du même ordre sur
les autres nations qui forment la Turquie, com-
parées aux anciens peuples qui les ont précé-
dées dans leurs pays respectifs , le savant voya-
geur ajoute : « Pas un coin de cette Asie qui
n'ait été colonie , république ou royaume ; pas
2 34 VOYAGE DE M. TEriER.
un ruisseau qui n'ait été fleuve. Réseaux de
peuples qui se recouvrent les uns les autres. ...
Entre ma lampe qui vacille et mon saUier qui
s'écoule, j'appuie ma tête sur ma main, et je
contemple cette terre de souvenirs. La lune
brille sur les neiges de l'Olympe , et la mer
frémit à la côte. Nations*, nations! venez donc
me dire ce que vous avez été ! Mais je n'entends
que les joies nocturnes du Ramazan et le softa
qui appelle à la prière. »
Dans les lettres de Constantinople , qui ra-
content avec détails son séjour en Cappadoce ,
une foule de traits vifs , pleins de finesse d'ob-
servation , nous donneraient la tentation de
les citer, si nous n'étions retenus par les &its
plus importants qui réclament la préférence.
Ainsi nous ne transcrirons pas les <îurieuses
observations de mœurs qu'oifre son séjour au
couvent de Césarée , où l'archevêque de <;ette
ville était alors en retraite ; rétonneoa^ît qu'il
causa à ces prêtres arméniens en leur dessinant
le costume d'une jeune mariée chez nous ; le
cri d'incrédulité et de stupéfaction qui fut poussé
par le prélat et par tous ses moines quand il
leur dit qu'en France les dames ne portaient
VOYAGE DE M. TEXIER. 255
pas de pantalons ; h réputation de menteur que
lui valut même , auprès de ces rdigieux , un
ecmta aussi audacieusement invraisemblable ;
le style bizarre du seul moine arménien qui
sût un peu le français , et qui , Tayaut appris
dans quelque grammaire vieille de deux siècles,
lui parlait comme du temps de Henri lY, di-
sant : Trouvez-vous 'plaisant de chevaucherai au
lieu de : Aimez-vous à monter à cheval ? et lui
offrant une prise de nicotiane , en lui présentant
sa tabatière.
Nous ne parlerons même pas de cette fête de
saint Jean Prodome , patron du couvent , où
les Arméniens se rendent des contrées les plus
éloignées , des possessions russes , de la Perse ,
de toutes les parties de l'Asie , avec une biaar-
rerie , une richesse et surtout avec Une variété
de costumes facile à concevoir, en se rappelant
à combien de nations diverses appartient cette
communion nombreuse et disséminée. Nous ne
fierons aussi qu'indiquer le costume des femmes
grecques d'Eneghi , dont la coiffure est un haut
bonnet portant deux grandes cornes qui font
ressembler leur tête à celle d'un boouf ; et cette,
messe, où le voyageur, en sa qualité d'étranger,
2 36 VOYAGE DE M. TEXIER.
et d'après la recommandation du patriarche ,
fut admis dans le lieu réservé aux femmes :
c Je montai , dit-il , dans une galerie sombre et
enfumée , éclairée par des cierges de cire jamie.
Au milieu de tous ces êtres cornus , chantant
des cantiques sur des airs traînants et barbares,
il me semblait que j'assistais à une messe en-
tendue par des démons, »
Nous laisserons tous les détails de ce genre
pour arriver à cette vallée de l'Uryub , indi-
quée déjà d'une manière si pittoresque dans ses
anciennes lettres , et dont voici une description
plus détaillée :
c Après avoir franchi une montagne qui
borne l'horizon , le tableau le plus étonnant
s'oflfre aux regards , c'est la ville dlJryub. Elle
est située à l'ouverture d'une large vallée. 11
semble de loin que ses habitants demeurent
dans des ruches colossales , amas de cônes ré-
guliers et blancs comme la neige. Toute l'im-
mense vallée, qui a sept lieues de long, est rem-
plie de ces singulières formations , et les anciens
y avaient établi une nécropole , qui a dû , si Ton
en juge par son immensité , recevoir les géné-
rations de plusieurs villes. Les chambres se*
VOYAGE DE M. TEXIER. 257
polcrales s'y comptent par milliers, et plu-
sieurs sont tellement vastes et bien disposées,
que les habitants actuels n ont eu que la peine
de construire une iâçade devant l'entrée pour
avoir une maison commode.
> Sur les parois de la vallée, où l'on voit les
cônes naître comme des végétations, les eaux,
en s'écoulant, commencent à former la pointe,
et les cônes augmentent à mesure que le ruis-
seau se forme un lit plus profond. On voit de
ces pyramides qui ont à peine un mètre de
haut; plus bas dans la vallée elles ont plus
d'élévation, et enfin les plus élevées sont au
centre.
> A Martchiann , les cônes sont d'une hau-
teur gigantesque (80 à 100 mètres), et, comme
la roche est un peu plus dure qu'ailleurs , les
andens se sont plus à décorer l'entrée des
tombeaux d'ornements un peu plus soignés.
Plusiairs frontispices sont supportés par des
colonnes d'ordre dorique avec des antes aux
angles. Un entablement complet et un fronton
les surmontent. ••• Les habitants de ces lieux
m'ont assuré n'avoir jamais rien découvert
dans ces tombeaux, pas même des ossements. . .
238 VOYAGE DE M. TKXtER.
» D'après leur examen , on ne saurait assi-
gner de limite à la création et à l'abandon de
ces nécropoles. Il est certain cependant qu'elles
ont été en usage même pendant l'époque by-
santine, car dans, plusieurs cbanobres on re^
marque des croix sculptées , et dans <m lieu de
la valléq , nommée Keurémé , on voit encore
des chapelles et des tombeaux chrétiens, avec
des peintures à fresque d'une cons^vation par-
faite» C'est cette circonstance qui a vain à ces
lieux le nom de Bin bir kilisia, les mille ei
une éghses; car les Turcs et les Grecs sont
persuadés que chaque tombean était une cha-
pelle.
> A Keurémé les cônes se miikfplient et re-
çoivent les formes les pius étranges* Le fond
de la vallée est un saUe argileux , d'un range
ardent ; les cônes conservent toujoiars k eoulenr
blanche.
> En errant au clair de la lunfi dans ces lieirx
qui n'ont rien de la terre , les yeux ont peine à
se iaire à ces formes bizarres : l'imagina tîon les
arrange; on croit voir de blanches cathédrales
dont les mille flèches s'élancent dansleâ airs;
ce sont de longues phalanges de laoînes, cou^
VOYAGE DE M. TEXIER. 2;î9
verts de leurs cucaUes^ de pâles fautômes
enveloppés de linceuls , qui glissant sur un tor-
rent de flammes. Pas un brin d'terbe ne croît
sur ce terrain, dont la sqrfaeè.se renouvelle
sans cesse; pas une source pe rafraîchit la
terrCé C'est un désert à |)erte dte vue , un sol
hérissé qui semble appartenir à une autre pla-
nète. >
Que de réflexions ne fait pas n^itfê 1 etran^
destinée de ces lieux dans la nature et dans, la
socjé^! Ces perturbations du globe, o0rant, au
milieu de l'aridité la plus inféconde, des monu-
ments! autant de génértsitions sont venues confier
pieusem^entles restes de leurs mor t$ ; ensuite une
population , ^ns doute bien peu favorisée du
sort , profitant de ce^ demeures funèbres , âgé^s
de tant de siècles, et transpcurtant dans ces
tombeaux , sin<m les aisances > du moins les
mouvements de la vie. Quelles ruines solitaires,
conservant l'imposant témoignagede leur splen-
deur passée, seraient plus curieuses à consulter,
sur^ les contrastes dont elles furent témoii^^s» ,
que ces càues aotiques de la plaine d'Uryub?
iiOB observations géologiques de M. Te:ii:îe^
sur i^ette plaine , daus^son rapport au ministre.
240 VOYAGE DÉ M. TEXIER.
signalaient partout des traces volcaniques de
diflKérents âges.
« Le mont Ai^ée , dit-il , appartient à une
formation isolée. Il suffit d'observer sa forme
pour être convaincu que cette montagne ne
doit son origine qu'à l'action de feux souter-
rains, et l'examen géognostique ne dément pas
cette conclusion... Du pont de VHatys jusqu'au
village d'Erkitet , qui domine la plaine de Cé-
sarée , la distance est de cinq lieues. Les ter-
rains n'offrent plus ces terres unies couvertes
de troupeaux ; mais on traverse un pays qui
porte les traces les plus effrayantes des catastro-
phes volcaniques ; des vallées profimdes sillon-
nent le pays ; on voit que leur formation est
plus récente que l'épanchement des laves, car
des blocs immenses ont roulé jusque dans le
fond et montrent leurs flancs déchirés , formés
de couches alternatives de laves scoriacées , de
tufs et de laves en forme de brèche. . .
» La plaine de Césarée , qui, aujourd'hui, est
couverte d'une couche de terre végétale suffi*
santé pour y cultiver le blé , était jadis absolu-
ment stérile. On voit encore , dans plusieurs
parties, le terrain inférieur qui se compose d'une
VOYAGE DK M; TEXIER.' 241
épaisse 'cbûdie de tuf yblcaîiiqiie , et dont la
$urÊK^e/^st tellemeat unie que Voh croirait
floareher sur un dallage &it > avec soin. On-
observe seulement de longues fissiles eu ligne
droite, et qui divisent le tuf en polygones irré^
guliers. Mais ces terrains s» unis sont coupés
par des gouf&es profonds^ qui ne paraissent
devoir leur origine qu'au retrait des laves par
leflet du refroidissement. C'est de ces longues
vallées de retrait que sortaient encore des flanW
mes du temps de Strâbon. >
« Ainsi, quoique le mont Âi^;ée doive être,
par la nature de ses roches constituantes ,
rangé dans la dasse des volcans anciens , il est
hor$ de doute que, dans les temps historiques,
ses flancs et la plaine qui l'environne ont çn-
ooce: joifert des traces de phénomènes vôlca-
niques.»^
G€^ passais, extraits du rapport du 'ffî'^--
\ri^f oflr^at des rapprochements l»en remài^-
qUablësavec la lettre de Smyme, du 15 septemî-
bre , par iâquelle M. Texier raconte à M. Arago
le tremblement de terre qui s'est fait sentir
dans ces mômes lieux le 15 août 1854. Le
récit dies terribles effets de cette catastrophé ,
I. 16
3&2 VOYAQB DS M. TBXIEB.
Itt k r Académie dfê Sciences, a été inséré en
9))tierf d'après cette lettre, dbms le cottiptenrendu
^ l£^ géajioe du lundi 19 octobre. Nous nous
^fjprfiierons à rappeler qu'il s'éki?a du pied de
TArgée , non pas seulemait cpekfues fianunes,
CKnQWe au temps de Strabon , mais une ^paisse
lamée doii s'échapperait, avec d'^ffiroyables
détpenations, des colonnes de feu* Plus de deux
mille maison» furent reuTersées à Gésarée , où
le^ secousses se succédaient avec tant de vio»
lence et de rapidité , qu'on se serait cru sur
i|[^r pendant une tempête. Tous les villages au
sud d9 VArgée, sur une ligne de plus de trente
millf^f ont harrihleaientsoiifiert. Il a péri une
quantité considérable de mbvde; un kc a pris
1^ place du vitliage de Kometsil... etc.
€ Après, un semblable évàiement, écrivait
M. Texier, il est permis de douter que cette
coiaitrée ait été en repos depuis les dernières
catastrophes dont la mémoire est venue jusqu'à
novs ; mais il est probable que , renouvelées à
de longs intervalles , elles ont été oubliée^ par
les habitants. >
liais reprenons notre voyageur à sa sortie
d'Uryub* Plus il avance , plus les ressources
VOYAGE DK M. TEXIER. 243
commencent à lui manqua. Les pays qu'il
parcourt sont entièrement déèoisés; les hàbi^
t£tntsnV)nt absolnment d'autre combustible qfue
de h bouse de vache ^ de vastets plaines leur
permettant au moins de nourrir de nombreux
troupeaux. Mais bientôt Teau ittéme devient si
rare, q«e des localités prennent leur nom de
son entière privation. Un voyage n'estpasnne
partie de plaisir dans^ de pareils pays* C'est
sur les montagnes aridk^ de la Lycaonie (}ue
ia£èvre vint se joindre à ûes incommodités.
« Au village de Devrent nous ne trouvânies
pas un seul habitant : c'est l'usage des Turcs de
se r<mdre , pendant Tété , dànt^ lés tnontagnei^
voisines , pour y passer la belle saison ; toutes
les maisons étaient fermées. Nous fômes con-
traints de souper de quelques feuilles de bette-
raves bouillies V le seul mets que nous apporta
on pauvre Turc resté dans le village. Mais,
foroé de coucher en plein champ , je dus à une
pluie abondante qui tomba pendant la nuit les
dcoès de fièvre qui ne me quittèrent plus pen-
dant tout mon voyage. »
Fwoé de passer bien des choses, dans ce
résumé, nous laissons toutes hs circonstances
2Aâ VOYikGB DE M. tEXIER.
pénibles de ce retour, et nous nous transport
tous tout d'un coup à Gonstâj^tinc^le ^ à la fin
de janvier 1835, où M. T^xiar nous lait assister
à Têi^ce de Longchamps des daines turques.
Les circonstances présentes donnent à ces
observations un caractère qû elles ne pouvaient
avoir dans les récits des voyageurs anciens.
n Voyez-vous , aujourd'hui , écrit le nôtre à
M« Dureau de la Malle , les Turcs en houppe-
lande et en badine , assis sur des chaises , sur
la place d'Eski-Seraï , pour voir passeï* les
dames turques qui font en arabas leur prome-
nsadedu ramazan? Il me sanUe voir la nouvelle
Turquie , assistant au corteige fimèbre de 1 an-
cienne. En effet , les arabas ou voitures des
dames sont encore tout-à*^t dans l'ancien style,
riche et élégant.
> La caisse r^résente ordinairement deux
monstres marins dont les queues s'enroulent;
tout le fond est parsemé de fleurs et de rosaoes
dorées, azurées, gaies et papillottaates. Sou-
vent un long tapis jeté sur des cereeisiux est le
seul abri qui couvre le groupe des prome**
neuses. Mollement étendues sur des coussins
de duvet , elles laissent négligemment leur fé-
VOYAGE MM. TEXIER. 2^5
retgé glisser le long de leurs épaules ; leur œil
noir lutte d^éclat avec une fleur en diamant ,
placée S1H- la tempe, et qii'oa a bien soin
de laisser voir en entr'euvrant le voile. Leur
tète n'est couterte que d'une mousseline l^ère
et transparante , sous laquelle on voit leurs
cheveux flottant en longues tresses tissées de
61s d or. C est là le dernier écho de ce peuple
qui fut si pittoresque, et qui met aujourd'hui
tQUt.son $pin à ouUier ce qu'il fut. >
Dans ce dernier séjour à Constantinople ,
M. Texîer a vu enfin sa conduite pleî'ne de per-
sévérance et d'habileté couronner un de ses
plusviisr désirs» l'entrée dans. Sainte-Sophiej:
Êiveur qu'iia même eu le plaisir de faire *par*
tàger aux principaux Européens , comme lùî,
habitants de Pera, Oi^ aiipe.à voir, 4aflS,qçt,te
vie lointaiine , sur des bords étrangers , les rap-
ports qui s'établissent, d'une manière hono-
rable pour tous, entre un simple particulier
qui s'est fait connaître par ce qu'on pourrait
appeler des exploits scientifiques et les som-
mités sociales des ambassadeurs, qui rivalisent
de courtoisie et d'urbanité dans la simplicité
bienveillante de leurs relations journalières.
3^6 VOYAGB DB M. TSXIER.
Voilà comme, an mêlant aux agrémwto de la
bonne compagnie l'étude et le dessin, de Vuv*
chitecture bysantine et la conversation . des
Turcs ^ dont la langue lui est devenue Ij^uEnilièrci»
M* Texier a traversé la saison rigoureUaiev 6t
est arrivé, au ];noinent où laMésgnge'aLexil^m^
à la voile \ .
* £n 1835, la goélette la Mésange, mise par le ministre de
la marine à la disposition de M. Texier , lui à servi à com-
mencer Texploratiofi de^ côteâ, qu'il a cohllBuéé eh iSZ^
avec un autre bâtimept de Tëtat , le briek le Dupetit-TheUars^
Il Ta laissé à Tarsous , pour exécuter le trajet de rA9Îe>M)-
neure dans toute sa largeur , en se dirigeant , par le Kurdis-
tan, Yèrs Trébizonde , où il est arrivé le d août , et â*6ù il est
revenu à CoDStantinople par la Hf^r Neire âurun bàt«au à
vapeur. Ces deux dernit^es années, de 0ft|i» fsxploraiioo n'ool
pas été moins fertiles eu découvertes singulière^, et iuat*
tendues que la première année don^ nous avons essayé
d'ofifrir une idée comme faible avant-goût de Touvrage im-^
parlant auquel ce voy;3ige scientifique donnera IteuV
1'
* •
» I «
:< f .
k';;l î'î .•••••• . ■ •■•:
\
« > V
RECHERCHES
L'RISTOIRB DE LÀ PARTIE VÉ L AFHiQtJË
SEPTENTRIONALE,
GOHIIUB flobf Lt MCm
DE RÉGENCE D'ALGER,
KT
SUE l'addéinistration et la colonisation de ce pay^
A l'époque de la domination romaine ;
FAE UNI COMMISSION fi£ .t'ACASliMlI HOTALX PU l9SGl|n:iûil$ ,
ET BSLLS8-LETTRB8 .
t .
Il y a d'heureux rapprochements dans Vhiik:
toire et dans les dénominations qu'eUg inifgDse
à la. géographie. Gptte réflexion sera, v^ue et
tous ceux quî^ pour suivre 1^ 4ét^. 4^ .iloti*e
« • « ' . .♦
î • '
)
* Publiées par Ardre da ministre de la guerre. — Tome I.
248 AFRIQUE ROMAINE.
glorieuse expédition de Mascara , auront con-
sulté la belle carte comparée des régences d Al-
ger et de Tunis, dressée, jw M* 1® colonel La-
pie , et où les noms anciens ont été revus par
M. Hase, comme les noms arabes par M. Âmé*
déq Jaubertp Sur qett^ carte , exéputœ m. 18S9>
on est agréablement surpris de lire au-dessous
du nom de Mascara le nom romain de Victoria^
Notre armée a donc fait là de Térudition à sa
manière , c'est-à-dire avec de la gloire ; et , s'il
était resté encore quelque doute sûr la âxation
de cette position, nos soldats y ont coupé
court en réimposant à Mascara son nom vic-
torieux. . .
Du reste, cette partie de l'Afrique septen-
trionale est une de celles qui ôffirènt le moins
de traces de l'antiquité , et le travail que nous
annonçons n'a pu y Jfedre d'études rétrospec-
tives, comme à plusieurs autres points du
même littoral. Gela tient au peu de profondeur
du pays Cultivable danj^ cette partîe. ^
'>Q»iahd on s'est àvïincé du 'porî de Mostaga-
Aetojasqii^ Mascara; on' à fait plus <5e la moi-
tîé du ol^emin pout ^àï^riehîr ati désert qui V^
^nd dans le v^s^ ^^P^f^ :^9?^pris entr,ê.le&
Arai<}(7E ROMAINE. ^^9
dwx diahies parallèles de l'Atlas ; et au-delà dé
la chaîne méridionale est le grand désert de
Sakara. Mnsi le pays cnltitable ne présente
gèère qu'une vingtaine de lieues de profondeur..
On.nYrrtPOUve qu'une voie romaine dans le
■
sens du littoral ; tandis que, du côté de la pi^o-
muce de €ons tantf ne , et surtout de la régence
dé Tunis ^ lest voies romaines s'échelonnerit
dans ce même sens jusqu'au nombre de bmt.
Ces dejrnières contrées sont d'ailleurs plus voi-
sÎBesdelllaUe, et r^i^mént le territoire <fe.
Gai^tfaage^ dont la conquête ouvrit* TÂfriqùe
aux Romains. Par une suite de persévérantes
ccmqii^ies 9 ils avaient fmi par établir leinr^do-
Huoatian en, Afrique, sur toute la ligne iÀi-
BKfiéecpiîiidxxitit d'un côté* à l'AbyssiimeV et,
de l'autre vaux colonnes d'Hercule.
. Le: trai^. demandé par le ministi*e de la
gWTEerà l'Acadeime des InBcriptions et Belleià-
Leitres R'jeixibrdsae.ni TËgypite, ni même toutes
les c6tef • septentrionales ' de l 'Afrique , mais
seulement la partie.de ceJiittOFal connue sous le^
Bomidè régenped'Algerv^Gette pos^ssion fran-
çaise G^Mmd à une "portiob de TanêienAie Maf^
ritanie. A l'est; d^Aiger commence la Nlirtiid?e.
253 AFRIQUB ROMAINE,
leur point sur ce théâtre si restraat de notre
récente conquête; et, pour guider des pas en-*
core mal assur éi^ , on demanck avec gravité de^s
lumières à rhistoîre.
Tel fut l'objet de la lettre que M. le maréchal
duc de Dahnatie adressa , lé 18 novembre 1SS3,
à M. le baron Sjlvestre de Sacy, secrétaire pèr^
pétuel|4e l'Académie des Inseriptions.
« L occupation de la régence d'Alger parles
troiypiçs fraQçai$€i$ , y ^st-il dh, qui a rendu b^
sécurité au commerce de la Méditerranée cjt
ouvert.des. voies moiuvelles à-lacivili^ticin èuron;
péei^ne , ne doit, p^s rester sans résultais pdm^
la science» et, de son côté^la^sdencè elle^-m^éanè
pieut concourir à cette œuvre de civilisatiûa qui
commence en Afrique sous la protection de
nos armes. Quelques personnes qui s'occupent
avec une attention édairée. des affairés -d'Alger
m'ont signalé et j'ai se^ti moi-même les avan^
tages que , sous ce douM0 rapport, pourraient
oflrir une bonne géographie de la Mauritanie ,
sous la civilisation. antiqiiK, et ;une histoîrç /de
1^ colonisation d/^s^ Romains dans cette coiârée^
des in^titutions>7qu'jl^ y avaient if^ndée^^. dos
rappû$r);s .qui s'étaient établis eïitrev «usi «bt^iles
AFKIQUE ROMAINE. 2 53
indigènes.. • Ces recherches ne me paraissent
pouy<»r être fructueusement faites que par TA-
cadémie dœ Inscriptions et Belles-Lettres. Leur
étendue et leur portée les rendent dignes de
toute son attention. »
Pour répondre à ce noble appd , T Académie
nomma aussitôt une commission provisoire,
cfui ne tarda pas à lui présenter, par Torgane
de M. Walckehaer, le programme delouvrage
demandé. Ce rapport fut envoyé au ministre ,
et une commission définitive , composée de
JCMrf.Walekena^, Hase et Bureau de la Malle,
fut nommée en février 1854. M. Dureau de la
Malle > que sa belle monographie historique sur
la Topographie de Carthage indiquait naturelle-
mient pour rédiger la partie géographique du
travail , est l'auteur du volume consacré à cette
partie, et qui ouvre la série des rechercheiS
etitr^rises par l'Académie. Ces recherches ont
même pris une extension nouvelle, d'après
l'invitation du successeur de M. le maréchal
Soult, le feu duc deTrévise , qui , sur les obser-
vations de M. Dureau de la Malle ^ écrivit à
M. le baron Silvestre de Sacy : « En deman-
dant à l'Académie de vouloir Jbien s'occuper
2 5A AFRIQUE ROMAINE.
des recherchas historiques propres à faire con-
imitre l'état de l'Afrique sous la domination des
Romains, mon prédécesseur n'avait nullement
^itendu limiter à cette période seule' les inves*
tigations auxquelles elle jugerait œnvenaUe de
se livrer, et n'avait pas perdu de vue de quelle
importance il était, à la fois pour la science et
l'administration , de bien connaître égal^nent
tout ce qui se rapporte à l'établissement des
Arabes en Afrique et des Turcs sur lés côtés
d'Alger.
i> J'apprécie, comme M. le duc de Daknàtie,
tous les avantages que , dans ce double intérêt,
le gouvernement ne mancpierait pas de retirer
de semblables recherches , et je verrais avec
une véritable reconnaissance que l'Académie ne
se refusât pas à étendre jusque là le cercle de
ses explorations, j»
Par suite de cette lettre , l'Académie adjoi-
gnit à la commission MM. Etienne Quatr^mère
et Amédée Jaubert , qui ont été chargés des
travaux relatifs à l'établissement des Arabes et
de3 Turcs dans la partie septentrionale de l'A-
frique.
L'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres,
AFRIQUE ROMAINB. 255
dont les importantes études , chaque jour mieux
appréciées , reçoivent , dans cette circonstance ,
l'utilité d'une application immédiate , ne néglige
rien pour répondre, d'une manière digne
d'elle j aux demandes des deux illustres maré-
chaux. Elle a ouvert , à ce sujet , une cwres-
pondance avec toute l'Europe savante ; et plu*
sieors portions de son vaste et consciencieux
travail sont déjà fort avancées. Ce premier vo-
lume aurait pu paraître plus tôt , si , pour l'in-
telligence de la discussion géographique à la-
«
quelle s'est livré Fauteur » il n'eût fallu le se-
cours d'une carte spéciale et détaillée, c M. le
colonel Lapie était chargé par le gouvernement
de la rédiger sur une grande édielle , en y ajou-
tant tous les documents nouveaux que le dépôt
de la guerre a reçus pendant ces dernières an-
nées. La base la plus importante était le relè-
vemetit des côtes , depuis les frontières de M»*
roc jusqu'à celles de Tunis, exécuté par le lieu-
tenant Bérard. Ce beau travail n'a pu être ter-
miné et remis au colonel Lapie qu'en 1855. »
Le8 circonscriptions des états modernes ne
pouvaient servir de divisions à un travail rela-
tif à l'antiquité : aussi l'Académie , tout en d<m-
2 56 AFRIQUE ROMAINE.
nant pour objet principal à ses recherches la
contrée qui répond aux régâices de Tunis et
d'Alger, a étendu ses observations géographi-*
qu^ sur toutes les possessions des Romains
dans le nord de l'Afrique , de même qu'dfte a
embrassé, dans ses recherches historiques, tout
l'espace de t^nps compris entre la chute de
Garthage , près de deux siècles avant notre.ère,
jusqu'à la prise de la mènote ville par Hassftn ,
en 697 : car la période de la domination ro-
maine en Afrique s'étend depuis la destruction
de la Garthage punique par les Romains jusqu'à
celle de la Garthage romaine par les Arabes , et
comprend ainsi près de huit s^lés , dont les
deux premiers et la moitié du troisième sont
employés à la propagation lente et successive
de cette domination .
c On s'étonne, dit M. Dureaude la Halle ^
qu en quatre années on n'ait pas soumis , orga-
nisé , assaini , cultivé toute la régence d'Alger,
et l'on oublie que Rome a employé deux cent-
quarante ans pour la réduire tout entière à
l'état de province sujette et tributaire ; on ou-
blie que cette manière lente de conquérir fiit la
plus solide base de la durée de sa puissance.
AFRIQUE ROMAINE. 357
Cette impétuosité française , si terrible dans les
batailles , si propre à envahir des royaumes ,
deviendrait-elle un péril et un obstacle quand
il s'agit de garder la œnquéte et d achever len-
tement l'ceuvre pénible de la civilisation ? »
L'introduction de ce volume expose à grands
traits les principaux événements qui amenèrent
successivement toute l'Afrique septentrionale
au pouvoir des Romains , et ceux qui la leur
enlevèrent. L'exposé géographique qui vient
après est l'objet spécial du volume. L'auteur
y dépouille de tous leurs renseignements géo-
graphiques les récits des expéditions dont le
nord de l'Afrique a été le théâtre pendant la
vaste période que nous avons indiquée. Lais-
sant de côté l'ordre chronologique , il parcourt
ces contrées de l'ouest à l'est. Ainsi la pre«
mière section, consacrée aux Mauritanies, traite
des guerres contre Tacfarinas et de l'expédition
de Théodose contre Firmus , dans la seconde
moitié du quatrième siècle ; M. Dureau de la
Malle dit en terminant cette section : c Le siège
principal des guerres de Théodose contre Fir-
mus y de Camille et de Dolabella contre Tacfa-
rinas est dans le Jurjura et à l'entour d'Auzia ,
I. 17
2 58 AFRIQUE ROMAINE.
le fort Hamza f nommé par les Arabes Sour
Gazblan. Or ces cantons ne sont pas éloignés
d'Alger de pins de vingt lieues. Si la paix sub-*
siste entre nous et les tribus de ces contrées, ce
seront les premiers points ûù nos officiers d'état*
major devront diriger leurs explm^ations. »
La seconde section a rapport à la Numidie.
Le premier chapitre traite des guerres de Sit-
tius contre Juba , un demi-siècle avant notre
ère ; le second , de la guerre de Scipion contre
Ânnibal , deux siècles environ avant la même
époque ; le troisième , des gua^res de Métellus
et de Marins contre Jugurtha en Gétulie,
guerres qui, dans Tordre chronologique, se
placent entre les deux précédentes. Celle de
Bélisaire contre les Vandales, en 655, qui a
pour théâtre la Byzacène , forme le quatrième
chapitre ; le cinquième est consacré aux expé-
ditions que dirigea dans le même pays Sak>*
mon , successeur de Bélisaire.
C'est ainsi que, l'histoire à la maiii , et dans
une main savamment exercée à ces di£Sciles re-
cherches, M. Dureau de la Malle passe en
revue toutes les possessions romaines du nord
de l'Afrique , depuis Tanger jusqu'à Cyrène.
AFRIQUE ROMAIPîE. 2 59
Ces doctes développements ne sont pas de na-
ture à être analysés , mais ils ofiirent une mine
féconde , dont l'auteur dit avec modestie : c Le
but véritablement utile d'un travail tel que le
nôtre sera obtenu bien moins encore par ce
que nous ferons que par ce ((ùe taôUs engage-*
rons les autres à Ésdre. >
L'Académie fera succéder dans les volumes
suivants le tableau complet des colonies, la de^
cription du système administratif et judiciaire ,
la transformation des habitudes nomades en ha-
bitudes agricoles. Tel sera l'ensemble de la
partie de ce grand travail qui traite de la colo-
nisation romaine. Viendra ensuite la partie ,
non moins complète , de l'occupation arabe.
c Que l'expérience des siècles passés nous
guide et &OUS instruise , dit M« Dureau de la
Malle; que la France» que la grande nation ,
dan» la conquête d'Alger^ ne se laisse pas dé-
courager si vite ; que cette devise : per^everandù
vindt y qui résume totrt le prodige de la puis-
sance dé Rome et de l'Angleterre , soit in^rite
sur nos drapeaux , sur nos édifiées publics ,
dan» la colonie africaine «
' Cette épigraphe serait à la fois un souve-
nir, un exemple et une leçon. »
EXAMEN CRITIQUE
DB
L'fflSTOIRE DE LA GÉOGRAPHIE
DU NOUVEAU CONTINENT
t
ET DES PROGBES DE L ASTRONOMIE NAUTIQUE AUX JQUINZTEMK
et seizieme siecles ,
Par Alexandre de HUMBOLDT.
U est beau de voir le studieux repos d'une
vie dont Fénargique et in&tîgable activité s'est
vouée à ce qu'il y a de plus rude et de plus glo-
rieux dans l'apostolat de la science. Il est beau
de voir l'intrépide voyageur, pour qui les hau-
teurs prodigieuses du Pérou n'ont pas eu de
pics inaccessibles, et qui /trente ans plus tard,
a porté la même ardeur d'investigation à l'ex-
trémité des steppes de l'Asie boréale, s'entou-
rer, dans ses nobles loisirs , (jle toutes les res-
oéoORAPHIE DU NOUVEAU CONTINENT. 261
sourœs de l'érudition pour examiner les causes
qui ont préparé et amené la découverte du
nouveau monde. Cet hémisphère, auquel M. de
Humboldt a consacré tant de vastes travaux, et
qui lui a rendu tant de pure célébrité, semblait
attendre de lui son histoire. Mais les entreprises
générales dans lesquelles s'aventure l'inexpé-
rience d'un talent présomptueux sont jugées
di£^emment par une vie toute remplie de
science et d'action. Embrassant l'étendue d'un
immense sujet, elle reconnaît, d'un œil sûr, si
le temps est venu d'en exposer l'ensemble ; et
quand tout ce qui reste à explorer ne lui montre
cette entreprise que dans un avenir lointain,
die préfère en approfondir quelques points
principaux, qui , traités ainsi, deviennent les
bases les plus solides de l'histoire.
Pour» un esprit aussi âevé l'étude du passé
augmente d'intérêt en proportion même de ses
importants travaux. C'est à un tel homme que
se révèlent dans toute leur grandeur ces génies
entreprenants qui ont ouvert la route où il s'est
illustré. A chaque succès qu'y recueillent sa
science et son courage , il se Reporte avec une
a^iration mieux sentie vers ses glorieux de-
262 GEQGIUPHIE DU NOUVEAU CQMTINKirr.
Yanciers. Nous bq pouvons nous rdîiser à cîte^
ce que le noble voyageur dit lui-même dé la
prédilection avec laquelle il S' est livré, pendant
trente ans, aux redxerehes historiques dont il
publie aujourd'hui un extrait si substantiel.
f Ayant visité, dans le cours de mespreiaiers
voyages, la partie méridionale de rfle de Cuba,
les extrémités orientale et occidentale de la
Terre-Ferme , et ces c6tes de Guayaquil et de
la Punà, célèbres dans Thistoire deg pr^^re^
découvertes, j ai trouvé un charme particulier
à la lecture des ouvrages qui renferment leç
védts des conquhtadarenf Des investigations
faites dans qudques, archives en Amérique et
dans les bibliothèques de différentes parties de
lIEurope, m'ont facilité l'étude d'une bfSMlK^
négligée de la littérature espagnole. Je me flat-
tais de l'espoir qu'un long séjour dans les ré-
gions les nK)ins visitées du nouveau monde, la
connaissance locale du clbnat, des sitesi et des
mœurs, l'habitude de délwmmer la position
astronomique des lieux, de tracer le cours des
rivières et des chaînes de montagnes.; enfin le
soin le plus minubeùx. de recueil^' les <Uffé*
rentes dénominations que, dans b merveilleuse
GE06RÀPHIB DU NOUVEAU CONTINENT. 261
Yariété de leurs idiomes, les indigènes donnent
aux mêmes points» me feraient connaître dans
les rédts des premiers voyageurs certaines
combinaisons de laits qui devaient avoir échappé
à la si^cité des géo^phes et des historiens
modernes de TAmérique. Cet espoir a soutenu
mon courage» Car, en remontant aux sources,
il a Ëdlu étudier des livres dont les uns sont
ctfactérisés par la candeui* du vieux langage et
une admirable exactitude de description , les
autres, par une prolixité emphatique et ce
goût d'une fàn^se à:'udition propre aux écri-
vains monastiques. Je ne me bornais pas aux
recherches sur la géographie de l'Amérique et
sur rhistoire primitive des peuples, éclairée
parFétude des peintures antiques ou des tra^
ditîons et des mythes du Pérou, des Andes de
Quito et de Guiidinamarca ; j'étendais mon tra-
vail à la cosmographie du quinzième siècle. >
Que de grandes vues renferme ce sujet : la
co^moj^aphie du quinzième siècle ! De com-
bien d'érudition il est susceptible, pour y faire
la part des génies créateurs et celle des tradi-
tions successives qui rattachent cette époque à
l'antiquité par l'intermédiaire du moyen âge !
264 GÉOGRAPHIE DU NOUYBAU GONTIMEHT,
Car c à toutes les époques de la vie des peu-*
pies, dit M. de Humboldt, ce qui tient au pro-
grès de la raison , au perfecbonnaoïent de
rint^geuce, a ses racines dans les sièdes
antérieurs ; et cette divisicHi des âges, consacrée
par les historiens modernes, tend à séparer ce
qui est lié par un enchaînement mutuel. Sou-
vent, au milieu d'une inertie àppareiite, de
grandes idées ont germé dans quelques esprits
supérieurs ; et dans le cours d'un développe-
ment intellectuel non interrompu, mais liniîté,
pour ainsi dire, dans un petit espace, de mé-
morables découvertes ont été dues à des imput
sîons IcMutaines et presque inaperçues. >
Pour constater ces impulsions, toutes les
ressources de la critique sont mises en oeuvre
avec un raflSnement d'érudition, s'il est permis
de s'exprimer ainsi, qu'on ne peut s'empêcher
d'admirer dans un génie aussi vif et aussi en-
treprenant. Les plus curieuses rechwches sur
les textes des anciens géographes , les aperçus
ingénieux que la philologie sait Êiire tourner
au prdSit de l'histoire, M. Alexandre de Hum-
boldt s'en empare et les discute en {^ilologue
consommé, tel qu'était son savant frère. Ce
GEOGRAPHIE DU NOUVEAU CONTINENT. 265
livré , qui , par là , rappelle l'Allemagne , est
écrit en firançais comme ses aînés , et nous prouve
ainsi que l'auteur n'oublie pas ses anciens hôtes»
et qu'il chCTche à nous consoler de son absence,
en nous faisant profiter encore directement de
cette nouvelle et si remarquable production.
.Cet examen critiqué est divisé, ainsi que la
pré&ce l'annonce, en quatre sections, dont
ces'deux volumes nous oflrent seulement la pre^
mière. Ici domine l'imposante figure de Chris-
tophe Colomb, qui sans doute ne pouvait être
rendue avec plus de détails et de vérité. Les
notions neuves et curieuses qui viennent l'é*
clairer de tous les cotés sont tirées d'une suite
de publications espagnoles qui ont paru depuis
1825, et sur lesquelles l'auteur a jeté un coup-
d'oeil si fécond, qu'après en avoir tiré les tré-
sors historiques de cet examen critique, il dit
encore: c Comparés entre eux et aux premiers
récits des conquistadores, étudiés par dès per-
sonnes qui possèdent une connaissance locale
des sites du nouveau monde et qui se sont im-
bues de l'esprit du siècle de Christophe Co-
lomb et de Léon X, ces matériaux historiques
pourront progressivement, et pendant long-
266 GÉOQRAPHIE DU NQCVBAU CONTINBNT.
temps encore, conduire à des l'ésultats précieux
sur la suite des découvertes et l'ancieh état de
TAmérique. > Paroles à citw dans un temps
où, trop souvent, dès qu'on a touché un sujet,
on prétend Tavoîr épuisé. ^
Ces documents espagnols ont été une source
plus féconde encore que les textes de Tantiquijé.
Car, dans le double examen des causes qui ont
PRÉPARÉ et AMENÉ la découverte du nouveau
monde, ces documents s'appliquent au second
point de la question , beaucoup plus précis et
plus susceptible de s'appuyer sur la preuve des
faits ; or nous sommes ici dans le respect des
&its, leur indication est formellement déclarée
indispensable pour iaire juger le lecteur du
degré de confiance que méritent les résultats
obtenus. Mais cette exactitude ne suffît pas, si
l'on n'y jmnt le soin de recudllir tous les faits,
pour ne pas donner prise à la critique par une
énumération incomplète.
L'illustre auteur a prouvé son respect pour
la science par l'attention scrupuleuse qu'il a
apportée dans ces deux conditions de la tâdhe
qu'il s'est imposée. Non seulement sa manière
de citer peut passer pour un modèle de prédh
GEOGRAPHIE PU NOUVEAU COMTINBNT. 267
sion; mais l'immenae quantité de matériaux
qu'il a mis ^n couvre, jointe à sa connaissance
approfondie des deux littératures classiques,
de la littérature espagnole et de la bibliograpliie
géographique, proclament un ouvrage aussi
complet que le permet sans doute le degré
de perfection qu'il est donné à rhonune d'at*
teindre.
Les deux volumes de cette première section,
écrits tout d'une haleine, ne sont point séparés
par des divisions qui indiquent à l'œil le plan
de l'ouvrage. L'analyse e^ est peulrêtre plus
laborieuse. Gomme nous l'avons dit, nous avons
dû distiogn^ar, d'après le titre, les causes qqiont
préparé de celles qui ont amené la découverte
de rAmériquQ. Aux premières ge rapporte
tQUtç la discussion relative à l'antiquité ; aux
secondes» tout ce qui concerne les célèhrei^ na-
vigateurs du quinzième siède. Ce qui a empé-
dié d'inlroduire dans l'ouvrage une division
aussi tranchée, c'est qm Tignorance et la mau-
vaise jbî avaient porté une singulière confusion
dans ces deux ordres de matériaux ; et il fallait,
pow hiOA établir les lait/?, discuter et éclaircir
tout ce qui y jetait cette confusion. Ce n'était
268 GEOGRAPHIE M NOUVEAU CONtINBNT.
pas la partie la moins diffidle de la tâché de
M. de Humboldt, qui dit des grandes concep-
tions par lesquelles l'esprit humain tente de se
frayer une route nouvelle : c On nie d'abord la
découverte même ou la justesse de la conception;
plus tard on nie leur importance , enfin leur
nouveauté. Ce sont trois degrés d'un doute qui
adoucit y du moins pour quelque temps , les
chagrins causés par l'envie : c'est une habitude
dont le motif est le plus souvent moins philo-
sophique que la discussion qu'elle fait naître,
une habitude qui date de plus loin que la fon-
dation de cette académie d'Italie , qui doutait
de tout, excepté de ses propres arrêts. >
Or les doutes à Ëdre cesser ici sont au nom*
bre des idées qui réussissent le mieux près de
la médiocrité présomptueuse. Un paradoxe re-
vêtu de ce caractère de dénigrement a toujours
plus de chances de se voir accudllir que la vé*
rite. Force est donc à celle-ci de se présenter
invulnérable, pour obtenir un tri(Hnphe com-
plet , même chez ceux qui ne se soumettent à
elle que terrassés par l'évid^Qce.
Les diverses manières dont les prévisions
plus ou moins vagues de l'antiquité avaient été
GEOGRAPHIE DU NOUVEAU CONTINENT. 269
alléguées au sujet de la déœuverte de Colomb,
pour le rabaisser ou pour Fexalter, sont néces-
sairement examinées en même temps que ces
prévisions elles-mêmes. Puis l'auteur, après
avoir apprécié ce qu'il y a de légitime dans ces
préKntiL diverl, 4«nd m. à un chacan
de ces anciens textes , pour constater ce qu'il
contient réellement en fait de prédiction. Là
se trouvent passés en revue, par une critique à
laquelle ne sont étrangers aucun des travaux
de la philologie moderne , trois passages d'A-
ristote dans ses traités du Monde ^ du Ciel^ et
dans ses Météorologiques, un autre de la com-
pilation attribuée au même philosophe, sous le
titre de Récits merveilleux; deux ^idroits de la
Géographie de Strabon ; un aperçu de Senèquë
le philosophe, et la célèbre strophe du chœur
de la Médée de Senèque le tragique , les pas-
sages de Macrobe , du prophète Esdras et de
Plutarque, dans son traité De la face qui paraît
à forbe de la lune.
Le quinzième siècle, habitué à voir dans l'an-
tiquité la source de toutes les connaissances,
voulait trouver dans ces divers passages l'indi-
cation formelle du nouvel hémisphère. Leur
370 GÉOGRAPHIE DU NOUVEAU GOTITINBNT.
examen ei^ précédé ici d'une vue d'ensemble ,
où sont groupées à l'entour de hautes vues
philosophiques toutes les moindres traces que
l'antiquité a pu nous laisser sur la croyaiice à
l'existence d'un autre continent. L'auteur pense
pouvoir placer cette croyance parmi les plus
antiques opinions hdléniques# Quant à un té-
moignage direct, le premier est ce que dit
Platon sur l'Atlantide de Solon^
c Le mythe de l'Atlantide ou d'un grand
continent occidental , lors même qu'on ne le
croirait pas importé d'Egypte et qu'on le
croirait ptffement dû au génie poétique de So-
Ion, date pour le moins du sixième siècle avant
notre ère« Lorsque l'hypothèse dc^ ht sphéricité
de la terre, sortie de l'école des pythagoriciens,
parvint à se répandre et à pénétrer dand le»
esprits, les discussions sur les zones habitables
et la probabilité de l'existence d'autres terres
dont le climat était égal au nôtre sous des pa*
rallèles hétéronymes et dans des saisons oppo*
sées , devinrent la matière d'un chapitre qui
ne pouvait manquer dans aucun trmté de cos-
mographie.»
De tous les passages où cette idée se trouve
GEOGHAPHIE DU NOUVEAU GOFfTINBNT. 371
formulée d'une manière plus précise, aucun ne
présente plus le caractère de prédiction que
celui de Strabon. Il ne paraît pas que Co-
lomb en ait eu connaissance. On sait que son
principal motif était le prolongement démesuré
de la latitude des Indes, auquel il croyait d a-
près Ptolémée ; en sorte qu'il s'attendait à trou-
ver l'extrémité orientale de l'Inde, en arrivant
par l'Occident, à peu près à la place où il trouva
l'Amérique. C'est ce qui a Êdt dire avec esprit
à d'Anville, comme le remarque M, de Hum*
boldt, que c la plus grande des erreurs, dans
la géographie de Ptolémée , a conduit les
hommes à la plus grande découverte de terres
nouvelles. >
Mais Christophe Colomb lui-même, son fils,
leurs amis et leurs ennemis jetèrent beaucoup
de confusion sur les éléments prophétiques , si
l'on peut ainsi parler, dont l'amîra/ avait suU
l'influence. Ce grand homme se montre enfin
tel qu'A est, dans ce Uvre , oii les notions les
plus authentiques à son égard sont élaborées
par une plume digne de l'apprécier. Une par-
&ite indépendance de jugement jointe à une
prédilection marquée pour l'illustre amiral, le
272 GEOGRAPHIE DU NOUVEAU €X>NTINENT.
présente sous toutes ses faoes et lui restitue
son originalité grandiose.
c Tout ce qui ne par^dt tenir qu'au cercle
étroit des intérêts matériels de la vie s'élève
dans l'ame ardente de cet homme extraordi-
naire à une sphère plus noble, à un spiritua-
lisme mystérieux. Selon lui, la conquête de
l'Inde , nouvellement découverte, ne doit avoir
de l'importance qu'autant qu'elle accomplit
d'anciennes prophéties et qu'elle conduit , par
les trésors qu'elle donne, à la conquête du tom-
beau du Christ. > Il Ëiudrait pouvoir citer tout
entier l'admirable portrait de cet homme c re-
flétant pour ainsi dire en lui tout ce que le
moyen âge a produit de sublime et de bizarre à
la fois. »
Des rapprochements divers établis ici au su-
jet du célèbre Génois, il résulte que l'erreur de
Ptolémée est loin d'être la seule cause à laquelle
il &ille attribuer sa grande entreprise, due à un
ensemble d'inspirations reçues pendant de
longues années, et tenant à sa position , à ses
goûts, aux circonstances de sa vie. Ici l'épisode
si animé du vieux Paolo Toscanelli , aux opi-
niâtres instigations duquel est due sans doute
GÉOGHAPHIE DU NOUVEAU CONTINENT. 273
la persévérance de Colomb. Ici se présente aussi
naturellement la question de la part que peut
revendiquer le hasard , et qui semble s'aug-
tnenter par la coïncidence remarquable de la
découverte fortuite du Brésil. C'est ce qui a
fait dire à Robertson qu'il était dans les des-
tinées du genre humain que le nouveau conti-
nent fût découvert à la fin du quinzième siècle*
Si , au sujet de ces courants qui entraînèrent
Cabrai des côtes de l'Afrique à celles du Brésil,
dont il fit ainsi la découverte, on substitue le
hasard au destin de Robertson (mots dont la
présence dans les langues suffit à témoigner de
l'impuissance de l'esprit humain), l'on se de-
mandera s'il ne tint pas à des circonstances du
même genre que ni Cabrai ni Colomb n'abor-
dassent au Nouveau-Monde. Que de circon-
istances, en effet, pouvaient empêcher l'entre-
prise de Colomb d'arriver à bonne fin! Une
note de M. de Humboldt fait mention d'une
circonstance de ce genre bien remarquable.
€ M. Navarette pense, dit-il, que du 19 au
22 septembre 1492, époque à laquelle l'amiral
crut apercevoir tant de signes de terre, il ap-
prochait des brisans que des navigateurs espa-
I. 18
274 GEOGRAPHIE DU NOUVEAU GONTINpirr.
gnols assurent avoir décoiiver^ si^r le graijid
banc de fucus (goémon flottant)^ Fan i8pSt.,s
Dans la nuit du 21 septembre, Colomb n'aurait
été qu a quatre milles marins au nordr-est cl^
ce danger, qui aurait pu retarder la déco^ver|e
du Nouveau-Monde jusqu'au 22 avril 1500, jour
o^ Pedro Alvarez Cabrai, dans son vQyage de
r(nde, fut jeté par le§ courants sur les côtes du
^ésil. >
Mais^ en cJtiangeant, un instant, ces 4eiix cir*
constances fortuites, c'est-à-dire eu supposant
que Colomb ait été victime des brisans et qi;^
iÇabral n'ait pas été jeté sur les côtes du Brésili
d'autres circonstances auraient-elles ren^u è
peu près nécessaire 1^ décoiaverte du. Noirve^ur
Monde? M. de Humboldt le démontre d'abord
aussi bien que \ peut se démoijitrer une bypor
thèse d'intervertissement dans l'irréyocabte
passé. Puis, des conjectures de cette dénv^ustra^
tion, il passe na^turellement à ex^min/er les
traces qui subsistant encore des relations ânté*
rieurçs à Christophe Colomb entre les deux
continent^. Un vaste édiifiçe historique s'élèye
déjà de p)usiem*s côtés sur ces antiquités am^
ricaines, uniefi^ à ceU^ss^ d^ VAsiç ori^eopit^le et d(^
GÉOGRAPHIE 0U NOUVEAU CONTINENT. 275
la Scandinavie. La dernière' partie de VExamen
critique nous feit assister à Télaboràtion de cette
grande page de l'histoire dû gehite humain, en'
nous signalant depuis les premiers aperçus qui
entrevirent ces faits jusqu'aux ouvragés où ils
sont déjà eiposés en partfe d'une manière pré-
cise, jusqu'à ceux même où se prépare là suite
dé ces recherches. Car leurs auteurs s'hono-
rent trop des relations qui ïes: rapprochent du.
grand voyageur pour ne pas lui donner avec
empressement comniunication de leur plan et[
(fe leurs travaux.
Indiquant à grands traits tes résultats prin-
cipaux de ce que l'auteur des Monuments des
peuples indigènes de l'Amérique peut regarder
■ m
comme son école, il établît l'absence de traces-
historiques d'une communication entre les deux
rives du déti'oîi de Beheririg, distantes seule-^
ment de dix-sept liettes marines et demie, point
le plus rapprodié des deux coSitinents, ou bien
parla longue diaîne arquée de^ île^Âléoutiennes ,
qui joilit presque la peninsiile oiàentale asia-
tique du Kamtchatcka à la pointe occidentale
de k péninsule américaine d'Alaska. Pour ce
qu'U y a de probable dans cette double commu-
2^76- GEOGRAPHIE DU NOUVEAU CONTINENT.
Ilication , il Êiut se borner, en l'absence de
preuves, à cette r^exion générale émise un
peu plus loin : « Peut-être les diverses Êimilles
du genre humain ont-elles seulement renoué
des liens qui avaient déjà subsisté dans des
temps antérieurs à toute réminiscence histo-
rique. »
Quant à d'anciennes relations qui aient im*
porté dans une partie de l'Amérique méridio-
nale l'influence de la civilisation asiatique, elles
paraissent indubitables par la comparaison des
monuments , des divisions du temps * des cos»
mogonies et de plusieurs mythes du Mexique,
du Guatimala, et du Pérou* c Ces analogies
frappantes , avec les idées de l'Asie orientale,
annoncent d'anciennes communications, et ne
sont pas le simple résultat d'une identité de
position dans laquelle se trouvent les peuples à
l'aurore de la civilisation. >
. Par quelles voies? L'auteur avoue l'obscurité
qui entoure encore cette question. Il pense que
si la solution peut eiï être un jour espérée par
l'histoire , elle sera trouvée dans l'Amérique
espagnole. ; commç c'est en Danemarck et en
No^rwége, par l'étude des anciennes sagas.
GEOGRAPHIB DU NOUVEAU CONTINENT. OT7
qu*ont été vérifiées d'une manière c^'taine les
communications des anciens Scandinaves avec
le Groenland.
Ici nous sortons entièrement du champ des
conjectures, de la recherche des analogies, de
Texamen des probabilités, et nous entrons dans
la voie directe de l'histoire avec son cortège de
noms, de dates, d'événements principaux. Dans
la seconde moitié du dixième siècle, Éric Rauda
passe de l'Islande au Groenland. Son fils, Leif
Ëricson étend ses découvertes au commence-
ment du siècle suivant , en 1001 ou 1005. H
passe même sur le véritable continent améri-
cain, et la côte où il aborde reçoit le nom de
Vinland, de l'explication œnologique donnée à
ces Normands, à la vue du raisin, par l'Allemand
Turker qui les accompagnait. Cette vague dé^
nomination de Vinland paraît s'être appliquée
à la côte qui s'étend de New-York à Terre-
Neuve, pays où croissent en effet cinq espèces
de viiis^ La principale station qu'y firent ces.
navigateurs intrépides parait avoir été alors à
[''embouchure de Saint-Laurent.
« Le dernier voyage, dont une tradition cer-
taine is'est conservée, est celui de. l'évêque
278 GEOGRAPHIE DU NOUVEAU CONTINENT,
groenlandais Eric, qui se rendit daqs le Vin-
land pour y prêdier l'Ëyai^e. Les établisse-
ments du Groenland occidental, trèsrflorissants
jusque dans la moitié du quatorzième siècle,
furent ruinés progressivement par des mono-
poles destructeurs du commerce, par Tinvasion
des Esquimaux eu 1349 ou 1579> par la peste
noire qui ravagea le nord, dp 1547 à 1551, et
parl'attaque d une flotte Qnnçmie donton ignore
le point de départ. j>
Il est bien remarquable que cette coloni^-
tion du Groenland^ par les Normands, ait laissé
des traces historiques jusqu'au con^mencement
de ce quinzième siècle que Colomb devait ter-
miner par Téclatante 4écouverte du Noweau
Monde. La série des évoques groenlandais va
jusqu'à l'année 1406 ; et le pape Eugène IV en
avait désigné encore un en 1435. Âu$^ un
voyage que Colomb fit en Islande et aux îles
Feroe , une vingtaine d'années avant son pre-
mier voyage^aux Antilles, avîôî &it supposer à
Malte-Brun, qu'il avait qu connaissance des
anciennes communications de l'Islande avec le
Groe^nland. On a même induit^ d'un passage
d'une de ses lettres que lui-même avait topçfa^
À MONSIEUR JEAN FRANÇOIS ROISSONADE,
MEMBRE DE L^INSTITUT ROYAL DE FRANCE
(aGAOËMIB DES INSCRIPTIONS ET BELLES-LEXTRES) ,
CHEVALIER DE LA LËGION-D^HONNEDR ,
PROFESSEUR DE LITTÉRATURE GRECQUE AU COLLËGE DE FRANCE
ET A LA FACULTÉ DE PARIS;
# •
AU CELEBRE HELLENISTE ,
DONT l'eUROPE ADMIRE l'eRUDITION FECONDE
ET IRREPROCHABLE ;
AU CRITIQUE ACHEVE,
QUI A PORTÉ LA LUMIERE SUR LES DIVERS POINTS
DES LETTRES CLASSIQUES ;
AU MAITRE HABILE ,
DONT LE DOCTE ENSEIGNEMENT DIRIGE LA JEUNESSE
DANS LES FORTES ETUDES :
HOMMAGE d'un ADMIRATEUR SINCERE,
D'UH DISCIPLE RECONNAISSANT.
PRÉAMBULE.
GÉOGRA^PHIK DU NOUVEAU CONTIltBNT, 919
jeette terre loîntame et était déjà allé en ^ipé*
jrique sans s'en £q[)erceyDir. Mais M. de Hum*
Jboldt réfute ces assertions.
Les notions sur la colonisation normande du
Groenland sont dues aux recherches d'une érOr
.dition qui n'appartient pas encore au temps de
€olomb, et elles ont précisément tiré leur in-
térêt de sa grande découverte. Le premier écrir
vain qui ait reconnu dans le Groenland ^e^ aur
.dens Scandinaves une partie de l'Amérique est
le géographe OrtéUus, en 1670 ; et encore n'eiit-
il pas connaissance des excursions laites par
ces hardis aventuriers sur le véritable conti-
nent américain. A plus forte raison, l'immortel
Génois n'a-t-il pas eu connaissance du voyage
des frères vénitiens Nicolo et Antonio Zepi ,
dans ces mêmes contrées , de 1388 à 1404 ,
voyage dont notre auteur ne suspecte pas, avec
quelques autres, l'authenticité, mais qui n'est
pas arrivé à la publicité avant 1558.
Un instant d'examen est donné à la diflerence
qu'aurait apportée , dans les destinées de l'A-?
mérique, la colonisation de ce pays par les Nor-
mands , si , des côtes du Labrador, où ils pa*
raissent avoir fail quelque établissement au
y
!280 GÉOGRAPHIB BU NOUVEAU CONTINENT.
onzième siède, ils étaient descendus au mi<fi
dans les immenses régions que le nouveau con*-
tinent ouvrait devant eux. A la rudesse barbarô
et toute belliqueuse de .ces hommes du Nord ,
il expose la pacifique prospérité dont jouirent
pendant des siècles les côtes orientales de FA-
mérique , la douce influence de cette théocratie
des Incas, à l'origine mystérieuse^ et dont le
souvenir traditionnnel est encore resté si popu-
lace parmi les Péruviens. Montrant l'intérêt de
ces antiquités américaines , « je ne partage au-
cunement, dit-il, le mépris avec lequel ces tra-
ditions nationales ont trop souvent été traitées :
j'ai, au contraire, la ferme persuasion qu'avec
plus d'assiduité la dé<^ouverte de feits entière-
ment inconnus aujourd'hui éclaircira beaucoup
de ces problèmes historiques relatifs aux navi-
gations du moyen-âge, aux analogies frappantes
qu'oflrentles traditions religieuses, les divisions
du temps et les ouvrages de Fart en Amérique
et dans l'est de l'Asie , aux migrations des
peuples mexicains, à ces anciens centres de la
civilisation d'Aztlan , de Quivira et de la Haute-
Louisiane , comme des plateaux de Gundina^
marcaetdu Pérou. ». ; ■
GEOGRAPHIE DU NOUVEAU CONTIIfENT. 2^1
Quant aux onze îles imaginaires, figurées
dans le Grand-Océan sur toutes les cartes du
moyenÀge, M. de Humboldt ne dédaigne pas
d'examiner en détail chacune de ces fictions ,
pour y glaner encore le peu de vérités qui ont
pu en être le fondement. Puis , les nombreux
récits, iaits à toutes les époques, d'ustensiles^
d'arbres, de cadavres humains et même de
barques remplies d'hommes vivants étranges ,
jetés par les courants sur les plages les plus
lointaines, sont expliqués par de savantes no-
tions de géographie physique sur la direction
du grand fleuve pélasgique d'eail chaude, connu
sous le nom de Gulf-Stream , et des autres grands
courants.
De ces considérations résulte l'induction, si
étrange au premier abord , qu'il s'agit proba-
blement déjà des Esquimaux dans un célèbre
fragment historique de Cornélius Népos, où il
est parlé d'une barque chargée d'Indiens vi-
vants , jetés sur les côtes de Germanie par la
tempête et présentés à Métellus Geler par le roi
des Suèves, du temps de Jules-César. Ce Êdt
si extraordinaire devient naturel par l'analogie
du fait non contesté de l'arrivée dISsquimaux
282 GÉOGRAPHIE DU NOUVEAU CONTINENT.
aux ilès Orcadès. Car il ne â'agît point là d'évé-
Éléments où entré pour quelque chose le progrès
dësi siècles, mais bien de ces grandes catastro-
phes naturelles , causées par la violence des
»
courants et des tempêtes. Notre illustre auteur
est ainsi amené à terminer en ces termes :
c On agrandit la pensée en réunissant sous un
point de vue général les preuves dé ces com-
munications lointaines, favorisées par le hasard;
on voit comment les mouvements de l'Océan
et de Fatmosphère ont pu, dès les époques les
• «
jilus reculées , contribuer à répandre les diffé-
rentes races d'hommes sur la surface du globe :
on comprend, avec Colomb, comment un con-
tinent a pu se révéler à l'autre. >
/
TABLE
DU PREMIER VOLUME.
Dédicace à M. Boissonade • • y
Préambule i
I. PfflLOLOGIE.
Sur la direction actuelle de la critique 9
Des travaux d'érudition 22
Coup d'œil sur l'origine de l'écriture 33
De l'une des plus anciennes encyclopédies écrites en
français 56
Sur le Trésor de la langue grecque de H. Estienne. . . 72
Sur trois ouvrages en grec moderne 88
Nouveaux documents sur les manuscrits de Phèdre. • . lOi
n. GÉOGRAPHIE.
Sur la collection géographique à la Bibliothèque 135
Compte rendu des Bêcher ches sur la topographie de
Carlhage, par M. Dureau de la Malle 1 57
Voyage de M. Camille Cailler 170
Voyage de M. Charles Texier 187
Compte rendu des Recherches sur la colonisation de
l'Afrique par les Romains 247
Compte rendu de VEœamen critique de la Géographie
du Nouveau Continent, par M. de Humboldt 260
APPRÉCIATIONS
HISTORIQUES.
IMPRIMERIE DE M»* V* OONDBT-OUPRE ,
Bue Saitft-Louit , 46 , au Marais.
ESSAIS
D'APPRÉCIATIONS
HISTORIQUES,
OU
EXAMEN DE QUELQUES POINTS DE PHILOLOGIE , DE GÉOGRAPHIE ,
d'aRCHËOLOGIE et d'histoire ;
PÀft
JUUB8 BBELOZR IXE ZZVHSTi
Docteur en Philosophie ; Membre du Ginseil de la Société de THistoire de France ,
de» Académies Royales de Roaen, Toalou.He et Tubingue; de la Société Royale de
Nancy ; de la Société Latine d'Iéna , de celle des Antiquaires de Normandie , etc.
TOME SECOND.
ARCHEOLOGIE. HISTOIRE.
PARIS.
DESFORGES, LIBRAlRi;-ÉDITEUR ,
SUE DU PONT-DE-LODI , N» 8.
MDCGCXXXYII.
m.
ARCHÉOLOGIE.
II.
l . *
DEBUT
DE lA.
SOCIÉTÉ DES AJNTIQUAIIIES DE L'OUEST.
Ce n'egt pas chose facile de déterminer l'u-
lilfté rei^eotivç de chaque direction dppnéepar
l'homme à ses forcés ou à son activité» Si vous
ne tenez compte que de l'utilité immédiate.,, la
plupart des arts libéraux et des spéculations
inteUectuelles paratopnt des superfétatioBS^ dé
ht ^rtilisaûon. • Sans douté , '. l'agriculture ser^
touje>ur^ie'pliis utile et le plugOespectable des
arts; "ûiais voyez, aux ^ques d'anarchie et
de violence V l'espoir des moissons périr d^ns
lei^ champs ravagés , d'affreuses disettes join-
dre leur fléau à celui de la guerre , et les labou-
reurs attester, par leur misère excessive, la soli-
darité qui existe entre la prospérité de leurs
h SOCIETE PES ANTIQUAIRES DE l'oUEST.
travaux et les lumières d'une civilisation pro-
tectrice. Ainsi tout se tient dans la société ; et,
si les hommes qui nourrissent les autres ont
besoin d'être défendus contre les abus de la
force y la justice publique , à laquelle est confiée
cette mission d'ordre , ne peut l'accomplir que
lorsque la civilisation adoucit les mœurs. Or,
pour la civilisation , le culte des intérêts pure-
ment matériels est un principe de mort : il fait
rétrograder, par l'isolement de l'égoîsme , jus-
qu'au règne de la force et à la désorganisation
sociale. Nous sommes loin d'un tel avenir, j'en
ai la confiance ; mais, si nous apercevons déjà
dans la société ce germe délétère , accueillons ,
pour le n^traliser, tout ce qui dlève l'esprit ,
tout ce qui l'entretient dans ces hautes spécu-
lations de l'intelligence, auxquelles est confié
le soin d'entretenir la civilisation. Ainsi se dé-
couvre une utilité réelle dans des travaux qui
peuvent sembler, au premier abord» n'ofirir
qu'un noble délassement à un ei^rit libéral.
Il est aisé d'appliquer ces réflexions aux
études archéologiques , et aux sociétés qui se
sont formées depuis quelques années pour les
encourager et les faire fleurir sur les divers
» 9
SOCIETE DBS ANTIQUAIKES DE L OUEST. 5
points de la France. Une foreur d'évaluation
dévastatrice Êdsait disparaître de tous eôtés
les monuments^ de notre histoire , et ^ pour se
justifier à elle-même ses bai4)ares dévastations ,
professait le principe d'aune entière scission
avec le passé. Gomme si l'homme pouvait rôm^
pre , à son gré , le lien qui unît ce passé au:
présent ; comme s'il pouvait renoncer à l'hàri*-
tage de l'histoire ; comme s'il ne devait pas \ au
contraire , y chercha de hauts enseignements,
Tétudier avec cette sympathie qui Êûsait dire à
Térence :
Eomo sum : humani nîhil a me alimum puto !
L'étude ^attentive du passé , son
plus juste ont déjà rappelé le respect sur des
sujets qui n'auraient jamais dû cesser d'en être
entourés. En s'occupant des étonnants monu-
ments de l'art chez nos aïeux , on est amvB
naturellement à s'occuper des causes dhme
telle puissance d'exécution. Car, chez eux ,
comme le remarque M. Mangon de la Lande:,
président de la Société des Antiquaires de
rOtiest , « tout était lié , les arts, les mœurs v
les coutumes et lés lois. Il s'ensuit que des rç-
6 SOei£T£ DBS /UfTlQUAlKE» DE L QUJ^ST«
cherches sfir les «itede$aAcîenç , pur exeiople ^
qui ue eeiamit paâ éclairéeâ par la cofui^îa*
sanee de leurs instittaticwu» ,eti>de lem^ usuges »
ne ptoïknraient que des résiUtiUis^ vaguer « m*
oerlams, sans mtérét, s^OB.n^émeÂt < $&m
Ob aperçok qud agrandisseraent et quette
reetificatîoa d'idées peut aiôener TardiéQlagîe
traitée de la sert64 La Société df^ Antiquaire»
■
de rOuesl; nous a pbrii. o<Hn(H^ndiie. ^çette
noMe ttnsion; et nous. coramençc^M» ceti^ trait
sième partie par Texamen des princip£|le^
pièces qu'elle Tient de publier.
Cette Sodété , constituée le 19 mars 1855, a
êôÈ paniire ^ tctès le canAtaeiiçmnmt et iS|6,
le pTBEiier Tolumt de ses méaipifîv^ « diyi^é de
la manière ^yaate; Géogrâpiwië historique*
-^ Ifistoire et Biographie* -^ Moiiiïin£«its et
Inaanptîoiis* 7:^ Numîsipatique et Glyptique.
-^-^CNbjete divers. . / •
. Toutes les 'pîècçft dç. ce F^cjneiJ out ,d^ Tiaté*-
xét poàr rbistmre oâ/pcHlP rw^éologie^ Ç est
siur celles qnî concernent cette dernjère ^ence
que nous allons jet^r on ppop-rd œil. M. Map*-
gon de la Lande ^ présidôQt, ;) ^urni^ pour sa
90Ciméi M6 ANTIQUikIHEB D^ l'qUEStT. 7
IMurt, troèl diss^uUwusi épigraphiqiie^« L'une
traite de pttusiews colonnes n^lliaîrps 4^' I^>î-
tou; la ^féconde» .de l^A^t^ gaj^o-r^maiu de
Baptce90e. Get nutel ^ ocMuparé par l'afateur aii
oél^ns »utel de» Nmtœ Pqrisiaci trouvé à No^
tro4)ame au comimepoeBieni; du siècle , e% gui
est ai:gourd'hui au Musée des ÂjQLtîqifes^ est m
morceau fort endommagé ; mais il offre ua in*
lârèt réel p^r les quatre figures qp^ haiBf eiief
où M. de: la LaAdea reconnu, awc tout^ vrai-
aetqblanoeiv. Mars «Mercure^ Yulcai^ e< X^r-
<nile... Cette petite dissertation, qui ne dit ni
tirop Ai trop peu » est pleine d'intérêt. Là troi-
«iè«ie^ 4u raéo)e auteur « sup le toiubeau remain
de YasTaniDa , est d'u» intérêt plus^audeur
brae« pwsqiie ce tombeau, aiucâ que le 4é-
mûntre-M. de la Lande , n'est rien moins que
le Êtneu^ temple de 3aint?Jtean^ à^Poitim,
Tune des antiquités de la France les plus citées.
M. de la Lande a conçu l'idée, vraiment heu-
reuse , de £aiiré de cet ancien monument un
Musée if Antiquités de VOueet. Cette idée ^ ac-
cueillie par la Sôdëté, va recevoir sbn exécution
parles soins de M. de Jussjeu, préfet cïe la
Vieni^w . Cki. ue saurait trop applaudir à ce
8 ' SOCIETE DBS ANTIQUAIRES DR l'OUBST.
concours de l'administration et de la scienee;
Pour Hnscription de Varenilla * , nous
avouons que les inductions tirées par M. de là
Lande des lettres R et S , qui sont renversées
à la fin des mots Censor et Pavius, et de VO ,
d un corps plus petit dans l'abréviation cas ,
ne nous paraissent pas aussi évidentes qu'à
l'auteur.
c Plusieurs savants , dit-fl , ont pensé que ,
» dans certains cas , la dimension d'une lettre
» entre deux caractères plus grands ou plus
» petits exprimait un diminutif ov un augmen*
» tatif dans Texpression du mot. Ici te mot
> CoS, employé de cette manière dans l'in-
» scription, semble coi^mer cette o{ânion\
% et n'exprimer cpie la qualité de proconsul
» ou de consul particulier dans un gouverne'^
» ment de province, puisque Ctaudius Vure*
* Voici cette inscription /qui a été publiée plusieurs fois:
CL VARBNILLAE CL VAREHI COS. PIUAB
avnAS PICTOKVM FyNV&LOCVM 9JATVAM
MONIMElITVM CENSOR PAVIVS LEG AVG PRPRPRO
yiNG AQVITAN COS DESIG MARITVS HONORE GONTENTVS SVA
[PEC PONEND CVRAVW
/ /
SOGl£T£ DBS ANTIQUAIRES DB L OUBST. 9
» nus n'est pas connu dans les &stes consu-
» laires. On doit observer cpie, dans la même
» inscription, il n'en est pas ainsi des mots
» COS. DES. qui expriment la qualité de Censor
» Pavius y forœ qu'ai effet il était alors consul
> dés^é , et qu'il n'y avait de consuls désignés
> que dans la magistrature de l'empire. »
Nous répondrons d'abord que l'O, sur les in^
scriptions grecques et sur les latines , est une
lettre qui, très-souvent, sans aucune intention,
et dans les circonstances les plus différentes ,
est figurée par un caractère plus petit que les
autres lettres. Ensuite , il n'existait pas , au
temps de l'empire romain, de constUs pariicu^
liers;ety quant au titre de proconsul, il est tou-
jours représenté par les premières lettres de ce
mot et non par les premières du mot consul ,
ni par son abréviation spéciale. Quant aux
lettres Rets, renversées à la fin des mots
Censor et Pavius , ce ne peut être ici qu'une
inadvertance du graveur, bien qu'on doive
admettre avec une grande sobriété ce genre
d'explication , souvent trop facile. Mais celle
que donne M. de la Lande de la lettre r r^^
versée à la fin du mot Censor, indiquant, selon
f /
<i 0 aoQiirr^ dbs antiquai mis db t oubst.
luî^ «que )e mot- can^pr n'exprime pa». ici la
dkgbité de,<«nsciur^ j» est m^e réfutée , ^uiieu
cl*être soutenue , par la &ute semblable à la fin
du mot Pai^iW, qui^ n'étant pas Mgni6k)atif,
fci'auraît pas eu besoin d'un âigne dt6tiiicbf
comme l'autre nom* Et, pourles noms propres
significatifs» comme: ils sont aussi noînbreux
^n latin qu'en toute autre langue ^ si • une com-
binaison, quelconque avait existé pour ks dis*
tînguer en les écrivant , elle se.retriMivemit dans
d'autres insoipt^ionâ ; <îar -die aurait été o^duve
nulle si elle n'eût pà$ été usitée. Or il n'y a
rien de pareil dans tout le Corpm iwcriptiimim
deGrut^-. . •
L 'absente du nom de- Yarenusi de^ ts^Uôs
consulaires {«"c^uye. seulement que cç: par^Or
nage avait été consul substitué dans le cop^^s de
l'année ^ à la^ mort du coiï^l éponyn^. Or
leS'Uom^ de ces oonsiols-lày bien que Je* titrée
couË^ulaire leur appartînt ens#te copm^^aux
épbnymes, ne figurent pas sur Ites tables. J^. là
beaucoup de ccmsuls dont les noo^^'^bs^nts
des tables , nous ont été conservés jpar Vi^fr
toîreet par les monuments. Di^ là.>auBsi, la
qutilité de oo^ul pour la seconde^ ]a ti^isièfue
f(HS(,.,dQiuiéQr iwr les tablais consulaires» à dc^
magistraiS' i . qui pouirtant n^y abstient pas eA«
oore 6giiitéî, ayant alors seuleocuent^ pour la
préêiière fois »: cette diarge au 1^ janvier. Les
éditeiiirs de oes tables en ont (aît4»>diiiâirement
lobsorvs^om •
Nous dirons dpne qu*à notre avis lexplica*
tiion de: AL de la Landç est trop ingénieuse;
C'est un beau déiaut, sans doute , que trop
d'esprit; mais c'en est un 'ea archéologie ; cak?
il doue i, an quelque 3orté » l 'arohéologuâ d -une
seconde vue , qui le fait passer quelquefois < du
champ de l'observation daas celui de L'imagi-
uMiDn. Qu'y ârt-il do' plUs ingénieux que h
il*»P« Httrdouin, ce doc(* .éditeur de Pline.?
Ëh' bten! avea toute sa subtilité, ^out^mepai*
i^ fdus va$tQ érudition vil en était venu au point
4e mettre tout en question, et il avait fs^it^d^lti
plus. sure des sciences faistoîriques , la nuoiis^
matique , \m us^ge à peu près semblable .à
celui. que te Ptieudo4Ieirdchell vient dq faire d^
lastrônomicla pltisiswe dias siences d'obs^i>
.vatton. » , .
-'Dans une dissertation ^t^r me^fierft ^tmée
antique iWe/f^>. agate ovale, repréieiiAant: un
12 SOCIETE DES ANTIQUAIRES DE l'oUEST.
hippogriffe les ailes éployées au-desi^us d'une
tête de chèvre, des rapprochements histori*
ques naturellement amenés sur l'horoscope
d'Auguste , ont fourni à M. de Craisannes loc-r
casion d'une double exoirsion dans l'histoire et
dans l'astrologie judiciaire, cette science vaine,
mais si nécessaire à l'intelUgènoe du moyen-
âge et de la dernière période de l'antiquité. Le
respectable archéologue a Êiit preuve à la fois,
dans cette notice, de la variété de connaissances
et de la finesse aimable qu'on retrouve dans
tous ses opuscules.
Un autre morceau, qui nous a paru fort cu-
rieux , est la notice de M. de Ghergé sur l'ab-
baye de Charroux. Elle nous a rappelé un des
excellents travaux de notre savant ami M. De-
ville, son Essai sur l'abbaye de Saint-Georges de
Bocherville , toutefois avec cette différence d'exé*
cUtion à laquelle il est naturel de s'attendre,
entre un morceau qui fait tout simplement par-
tie d'un recueil académique de province et
une publicationbrillantëde luxe typographique,
de gravures , de plans , jac-^irmle , portraits ,
détails figurés de tout g^ore , réum's par un au-
teur que distinguent également son intelligence
SOCIETE DBS ANTIQUAIRES DE; L OUEST. i3
des antiques monuments et son talent à les
Ëâre revivre , à la fois , par la plume , le crayon
et le burin. L'édifice auquel est consacrée la
notice de M. de Ghergé, moins favori^ que la
bdOke église de Saint-Georges , a péri. Il attirait
de même l'attention de l'antiquaire par le
pleiti-dntre , marque de l'ancienneté de son
architecture ; mais il se distinguait davantage
par sa disposition toute particulière, qui, au lieu
d'affecter la ressemblance d'une croix , avait
pris pour type la forme du . Saint - Sépulcre.
Voici un court aperçu de cette construction re-
marquable :
Le parvis , le porche et la nef formaient en-
semble un parallélogramme de cent quatre-
vingt;-dix pieds de long sur quatre-vingt-un pieds
de large. Ge parallélogramme était terminé par
un chœur circulaire de c«nt trente-quatre pieds
de diamètre, décoré, dans son hémicycle posté-
rieur, de dnq chapelles semi-drculaires et en
saillie. Au fond du chœur, derrière la chapelle
du milieu , s'étendait , sur la même hgne que la
nef, et de la même largeur (sans les collaté-
raux), une prolongation servant de sacristie,
qui 9 ajoutant encore cinquante pieds , donnait
à l'édifice dnef longueur totdte de trdk o&ht
sdi wnte-quâ^Éoriîe pieds. On desô^adait du por*
cîhe daïis la ûef par douze marcheis, et l'on
montiitit pari^x marches de là nef- au chœur.
Au eèiitre de celni-d, huit faisk^eaux db bolouïies^
soutenaient une tour octogone qui élevait an
dôme de soixante pieds au-^lesgus du rMître-f
autel, placé au milieu de ee sanctuaire ; la base
octogone sur laquelle elles reposaieiit était ex-
haussée de douze marches aù-desiu&'^u chœur.
Autour du sanctuaire, un double ï^abg de çô*
tonnés partageait cîrctrlàirement le chœur en
trois parties , comme la nef l'était longittidinà*
lément par les eolonhes qui la séparaient des
collatéraux.
Mj de Chergé s'est livré à des considéi*a6éns
fort bien déduites sur la construction de ce
monument. La réunion de l'ogiire ât( pteih-
cintre dans qtielques-unes de ses partiel, et un
incendie dont il est fait mention comme àyaftt
consumé l'ancien édifice en 1136 , lui font assi-
gner cette époque à la construction de l'église
de Charroux. Cependant il prouve que l'idée
de donner au temple la forme du Saint-Sé-
pulcre ne dut pas venir des croisades ; autre-
SOGlilË DES ÂNTIQU^AIKES DB L OUEST. 1 5
ment cette idée se serait > retroii^^ée unijToitné^
ment dans les o^uvi'es de^ architectes oûntem-
poraiirs , rapportant les mêmes inspirations.
Mais, en< remontant aux j^retoièiies construc)-
tionsder^ise de Cfaarroux, de 1136 à 1017,
pms à la fondation de 1 abbaye par Charlema-
gne^ à la fin- du Jiuiti^e siède> il trouve à œtte
ori^e l'explication de la fornjte du Saint^^
pukre , donnée à l'édifiée. Car Ghariemagne
venait de recevoir d'Aar6n«al«-Raschildl6s clefs
des saints lieux et le titre de ^rdien du Sainte
Sépulcre; une médailli^ représentant ce \mét
rable mcmionent venait d'être frappée. La
farmequ'aura prise alor^/en mémoire du même
événement, l'église de la nouvelle abbaye autâ
été r^roduite fid^mént dans les reconstruc-
tions isuccessrf es.
. ft Pourquoi iautril , dit M» de Gbergévquele
feu défi Hii^ik^iots , les fureurs de 1793 et le
vandalisme ' de la bande noire , aient réduit en
poussière le vieux temple du Seig^ieur, et qu'ils
n'aient laissé que ce qu'ils nont pu détruire? Ce
précieux débris sauvé du naufrage est la tour
svelte et élancée qui formait autrefois le sanc^
tuaire Rien n'approche de l'^et pitto-
i 6 SOCIETE DES ANTIQUAIRES DE l'oUEST.
resque de ce monument, unique en France. »
C était en effet la partie la plus singulière de
la construction si originale dont nous venons
de parler ; et la description qu'en donne M. de
Chergé justifie son admiration et associe à ses
regrets tous les amis de Fart qui accompagnent
de leurs vœux ses efforts et ceux de la Société
des^ Antiquaires de TOuest pour la conservation
d un si beau reste. S'ils y parviennent» ce sera
une nouvelle preuve de l'utilité de ces associa^
tions^ Tout ce qu'on petit regretter, c'est de
n'avoir pas éprouvé plus tôt leur salutaire in-
fluence ; car la réaction d'indignation n'est ar-
rivée qu'après bien des destructions irrépara-
bles. Aussi méritent-ils notre reconnaissance ,
les hommes au cœur chaud , à l'esprit élevé ,
qui, comme M. le comte de Montakmbi^t,
ont employé les paroles les plus vives à rani-
mer ce qui restait encore d'une honnête ver-
gogne au milieu de l'efirayant envsdûssement
d'un intérêt positif, chaque jour plus rétréci.
Ce qu'il a pu y avoir d'excessif dans leur en-
thousiasme était peutrêtre nécessaire pour sti-
muler une funeste indifférence ; quant aux actes
de vandalisme comme ceux que signale M. de
SOCIETE DES ANTIQUAIRES OB l/buES!7. 1 7
Ghergé , ils montrent qu'il n'y avait malheu?
reusement rien d'exagéré dans les plaintes.
Voilà donc qu'en Poitou un jeune antiquaire
dénonce noblement à la compagnie coo^ervar
trice.des aiitiqpaires d^ l'Ouest les projets di0
destriiction que le. génie, dd mal semble oppo-
ser ss(m cesse à leurs géxiéreuji efforts». Un
préfet interpose avec empressement son auto-
rité pour arrêter les démolisseurs dans leurb
sinistres entreprises; deux miniiM^res édâités
promettent les foxids néqessaires pour rendre
eflectif ce faisceau; d'efforts conservateurs. For-
mé plus tôt en Nori^andie , que de Kàonuments
il ^ ^uvés ! Et quelle douche récompense pour>
des antiquaires telsqu^MM. Langlois., Peville,;
Aug* Le iPréyost,. Ëmi^t.. Gaillard, de Cau->
mont. V .1^6 Ver, d'avoir, pu prévoir dans leur
province beaucoup de pareilles dévastations I
Aujourd'hui l'impulsion est assez donnée en,
France , pour que la, catas.tropbe toute récente
qui vient de consumer en grande partie un.
des édifices sublimes du i)^oyen-âge ne devieim^ .
pas irréparable , en entraînant l'accélération de;
la ruine de tout Je reste. Espérons que la réu-
nion des souscriptions. particulières^ des fonds»
II. 2
ii SOCIETE DES ANTIQtJAIRES DE l'oUEST?
Tbtés par les chambres relèveront, dans sort
premier éclat, cette magnifique cathédrale de
Chartres. Le temps ii est plus, dit-on, de ces
constructions gigantesques. Les Égyptiens et
les Romains trouvaient dans leur mondé d'es'-
clavQ^, les peuples du moyen-âge dans leUrfi»
ardente , des moyens d'action dont rien ne re-
présente la puissance dans les temps mon
dernes; ^ ^ ;
Eh bien ! «i dans oètle lutte har<Be avec nés
vieux ' âi*chi teetéis 4ù moyén-^ , l'art niodéme
reconnaît son impuissance , il en résultera plus
de justke et de modestie dans la comparaison
de ces tetnpâ-là âvefe lenôtre. En donnant du
travail à de nonilM^ux ouVt'ierSv on contribuera'
eh'mêihé temps a rectîBer leurtâ idées, fimsséèi
par des détilàniaïiôns , dont là dasse ihstrwitë
n'est plus à faille justice'^ mars dont la mauvaise
influence subsiste encore dans lés rangs infé-
rieurs. Voilà quel progrès réel amène le respeet
rendu aux choses respectables ; honorable
disposition qtii est .un gagé de- Testime tle la
jiostérîtéi Le travers opposé est' une tache dont:
lïé se lavera pas le, siècle dernier, et- qui' fera
peut*^tre payer cher à ses plus : firilfcirttés pro-
/ /
SOCIETE DBS ifcNTlQUAIRESI BB<L ODEBT.-- 19
duolM»]!^ Id sbc ncanemeikt dont. eUeisiaccnèiW
laient- tobs les haute mouvements de l'ame .
Ne m ecatrtéje pas ki de nos modestes tra-
vaux archéologiques? Non ; car je vois^la ten*
dance respectueuse pour' le pstssé s'allier par-
tout à l'élude de ses^ mottuméntk Et ce afvi
prouve Ique. ceirâspeot est r^échi et sera du^
rable^ e'/tot q«ei FestisQe rendw à l>i*t du*
moy^Bhâge n'entratnë pis uilè i^éacôoxi iâô dé^
dsHU p0jiu[ c^lui dd Fàntiqujté. Onle; yoîbpâr lé
déntonthrement . des . travaux . archéologiques;-
G^te iSofiiété des •antiquaires de TOuesti ani^
mée d'im isèle si louable pour lacoœenration
des wofuunents de la piété de nos pères ^ ne^
néglige , avec cela , aucune occasion de remon^»
ter daii&le domaine de l'histoire , aussi loin que
des monuments quelconques tracent et jaloïi*.
nent sé^ronte. G 'es* ainsi que ^ d'après les indi-,
«itk»» ^ moaBéignenr de BeaiBregàrd, évéque
d'Otlétas, ; psrélat nadf de Poitiers 4 la Société;
des antiquaires de 'l'Ouest a i^t explorer^ par
une coriurnsfiion de plusieurs de^ >se« noiémbras,^
lesl^leties souterraines de cette .dernière ville;
Qu^ l4?0ttinent' entassés quantité; de lar^s dé-*
bri^^ orfiés de - riches sculptéres' avec des in-«
20 SOCIETE DBS ANTIQUAIRES DB l'oDEST^
seriptions. L'une, entre autres, d'après qoel-'
ques lettres de douze à treize pouces de haut^
qui en restent encore, devait être placée sur un
grand édifice.
• c Ces énormes blocs entassés les uns sur les
autres, dit M. Mangon de la' Lande, rappor-
teur, se soutenant par leur propre poids v sans
tenons , morlier ni ciment , forment deux murs
parallèles de 8 à 9 pieds de haut , i^parés l'un
de l'autre par un espace de 15 à 20 pieds , et
supportant, au lieu de Toute, un plafond plat,
dé la plus grande solidité ; ce qui formait une
immense ^erie souterraine que noiis ayons pu
suivre dans une étendue de près d'un quart de
lieue. >
Ces galeries souterraines, étant sous la ville
même , ofiraient des caves toutes &ites aux pro-
priétaires qui élevaient les maisons au-dessus.
De là, les galeries proprement dites se trouvent-
elles interrompues à tout moment par le mur
de clôture de quelque cave. En portant ses
explorations dans ces deux parties, du sou*
terrain , la commission a reconnu que l'un des
c-ètés de ces murs, improvisés dans un moment
critique avep les débf is de tant de monuments,
i
SOCIÉTÉ DES ANTIQUAIRES DE l'oUEST. 31
était ado8sé à Tancieime murailte romaine , bien
distincte , en plusieurs endroits , par k râla-
nte de ses petites pierres carrées et par l'ali-
gnement de ses chaînes de briques. Là, comme
presque partout, les atterrissemens successifs
des «ièdes ont rendu souterraine une muraille
qui s'élevait jadis au^fessus du sol. Mais quand
et omunent a été construit le reste, surtout ce
plafond si solide qui a empêché ces atterrisse-
ments de combler l'intervalle des deux murs?
Quoi qu'il en soit , les dessins pris par la com-
mission, malgré toutes les difficultés d'un tel
travaU, signalent à l'archéologie l'intérêt de
c« lieux.
Enfin, pour donner une idée assez complète
du. début de la nouvelle société, nous parlerons
encore de la dissertation de M. A. Mazure, in-
titulée Coïwtrféraïwiw philosophiques sur deux
époques de l'histoire de l'art. Ce morceau , par
le talent même qu'il prouve, appelle de la part
de lacritique un essai de réfutation sur les points
où elle croir^t apercevoir des erreurs. L'auteur
y compare l'art en Europe au moyen-âge avec
<«Iui de l'Egypte sous les Pharaons.
Que, dans une œuvre de talent comme celle-
* t
24 SOGIËTE DBS ANTIQUAIRES D£ L OUEST.
religieuse. £h bien! M. Mazûre abandonne le
premier point de vue , laisse en Grèce le paral-
lèle féodal, et va chei*eher en Egypte le paral-
lèle religieux. Ce ne serait donc plus que la
moitié du moyen-âge. Mais le pouvoir suprême
de la religion s'exerce, de chaque côté, d'une
manière et au milieu de conditions si différentes,
qu'elles éloignent tout parallèle exact.
L'Egypte , à l'époque contemporaine de la
Grèce héroïque, loin d'être dans une période
de barbarie, comme nos pères du dixième siècle,
se trouvait au contraire parvenue au plus haut
degré d'une civilisation attestée par l'ordre,
l'équilibre, la tranquillité, fruit de la plus sa-
vante constitution. La puissance hiératique ne
rencontrait point d'ôbstade, et paraît avoil* été
parÊdtement appropriée à la nature particulière
de ce peuple pendant une bien l<Higue suite de
siècles. De là ces types de tous les monuments
de l'art , auxquels la tradition sacerdotale im-
posait constamment l'inflexible caractère de ses
symboles immuables.
M. Raoul-Roohette a démontré, par la con-
frontation de tous les monuments ^yptiens, que
dans la statuaire dé oe peuple rien nedistinguaf t
f /
SOCIETE; D^B AriTIQUAIRËS DE L OUEST. So
ces iiotJQns ; prii»ordial6$ de la science hi^tor
riqq^ à L^crivaia qui admet plusieurs çpocjues
de moyen-âge. S'il y a le moyen-âge ancien e(
moderne y il y aura donc aussi l-antiquité an-
deope et moderne ; les temps modernes , an-
âep^ et ipod^rnes.
Daqs cette contusion y nous apercevoAS la
tendance de notre temps à ^'élever trop tôt à
4es vu^ générales i$ur des sujets dont on ne
possède pas assez F^asemble et les détails pour
les^ eavisa^r philosophiquemi^nt* Séduit par
<jb. brillants; rapprochements établis entre la
féof^alifé ^et les siècles héroïques , M- Mazurç
veut yoir danf l'antiquité tm moy enrage. Re-
D^qnon^ comme l'impropriété 4iQ l'ei^pre^PÎon
esi; jointe ici à la confoâioii dé la pensée. €e^
deux éîpoque^ éloignées avaient été rapprochées
par le point de vue d'uae société où la fiiéraiv
chie s'étaUî^^it par la force , m réquilibre
..imisisait du choc de la violence ^ au milieu d'iin
territoire morcelé en petits états , et sans cesse
disputé pai* des exploits prodigimx. Or le
joaoyw ^e, où fut ainsi organisé le régime féo-
dal, o0fai|: xi^: plus un autre. oatc^Qtèie non looins
saillant : }a domination. ^uprânifi delà puissance
/ /
26 SOCIË^l^Ë. D^^ AJKTIQVAi^Ëg DE LOUBST.
liistariés:dei^ élises de ce temps , OQvm^ Saîat*
Germainndtes^Prés de Paris, SaiQt-Geôr^as de
BûcJierviUe près Rouea. Lorsq^ l^rt ogival
remplace le plein-cintre , la oooiparàisoa avec
l'Egypte devient bien autrom^nt inadmisaibfe ;
car jamais plus libre essor i^'a été dotiné hu ^*
nieidiç r5ur»ste que daixs le» innao^ables sta-
tues^e nos câuthédral^s du trei^ièm^ ^d^ ^ qù
Ion est frappé d^ cette fongy^ «^ de œtleri^
çh^se d'imagination > q^\ aurait ij^éfm. été dés^
ordonnée, si 1 empire du sentiip^QC iroligieux
Qayait répandu sm* i'esgseml^e de ces.|aii)aisies
variées Tbariponie sublime de &oh upil» , har-
mofiie si bien sentie par M» Mazure. Malheur
reys^me^t il va trop loin, Non, le symbote n'est
p^is: écrit par tput sur les piouumelU^ de nos
pères comme sur ceux de la théQoratia égyp-
ûenqe; et c'est voi}loir trop prouver quÇ de
voir, avec M. Boifii^éi^éet la société reli^inie
;ix)^truite ^insi qu'une croîx^ ou Rome es^pla-
oée au point d'intersection entre l'Or^t çt
l'ppeident, commçiYdUid enlreJantf ôt L'dbtfdçi;
que de voir, les rigueur^ delà pénitence dans
lâibidusl^ade defep qui mitote^rmitBl fie». peu-
ples chrétiens,; unis par le âment de la JEoi, <le
SOGi^TB DBS ANTXQIU.IIIES 9B l'0U£«T. 27
y^ffémàÇB «t de la charité , dam ia^ murs ; les
cai^dinau^ din^ les piliers et les oolomied qui
soutieument le comble de 1 édifice ; le^ roîa et h^
empereurs daw^ les fenêtres ogivales; tediar
dême impérjigl dans .la jrosace du port^, etc.
Quelque biz^re que paraissô, au preiaier abord,
.€^U4 inlierprétation allégmque, Mt<«iMious de
dire qu'eUe n'est riullemient: ridicule daitô la
waiûère 4oat i'd reproduite M. Masure-; elle
,^t même trèsHspécieusey et, k coup s w^ d'un
véritable intérêt.
' .L autour rentre touL-àr-fait dans la vérité
quand il ajouté : <ç Toutes ae$ç l^rmonieâ, aiht-
vous i»« dire, se son treltea réviëéee,! distinctes
€it forfaiteinenit.^lain^ju dras l'intelli^^ee. d^
i af <^itecie qui cmHvviÂimt laeatbédi^aleda Gor
Jogn^ , oUcodle db Chartres , ou ceUe de fetrasf
bourgs DU celle de Boitiws, ou celle dq Toubs-,
ou celles delà pluparlidè nos cités dîoeésàines?
Je ne luds ; inaisr ooibniie rarchitectè, au^mo^enh
Bgp; était > prèl^que : toujours un moine habibié
aux méditadonsi'du cloître^ unprêtire chargé
plus qpe les autoesde cette» atmosph^iie de ibî
dans laquelle ils nuiraient tous et ^ respiraient ,
28 SOCIÉTÉ DBS ANTIQUAIRES DE l'ouEST.
je puis croire que ces pensées se présentaient à
la conception d'un tel architecte, d'une manière
plus ou moins distincte ; du moins, ell^ sor-
taient de la célébration même du saint sacrifice,
que ce prêtre offrait tous les jours.
> La liturgie de la messe est un long symbole
représentant , sous des images pacifiques, le sa-
crifice sanglant du Golgotha , et dans ce sym-
bole il n'y a pas un mot, pas un geste du pon-
tife qui ne concoure au déTeloppement du
drame inei&ble. »
Ici l'exactitude est parÊute. Âucuûe influence
étrangère né vient en effet modifier celle
qu'exercent les symboles religieux dans le sa-
crifice de l'autel. Mais, dans la construction de
ces immenses cathédrales, œuvres de confréries
recrutées si diversaaoïait, et dont le zèle rivali<-
sait de piété à l'intérieur avec les exploits^ des
croisés sur les pistes lointaines, on trouve tout
le feu, tout le pittorescpie de cette époque d'ef-
fervescence et d'enthousiasme. Or, le pouvoir
papal et ràutorité des idées irefigieuses n'ont ja-
mais eu plus de force ; et pourtant, d'après le
pai*allèle établi par M. Mazure, il s'ensurirait
SOCIETE DES ANTIQUAIRES DE L OUEST. 29
que Texpression et le mouvement domiés aux
œuvres de Fart sont en raîSon inverse de la
puissanœde œs idées religieuses.
En comparant l'Egypte antique à l'Europe
du moyen4ge , il a donc rapproché ce qui ne
présente aucun point de contact. Le but de la
religion en Egypte était atteint. L'ordre par-
tout répandu dans cette mooarchie dirige par
le.saqwdjQce a&surait aux peuples une prospé?*
rite matérielle 9 qui leui; sidiisait/^x satisfaisant
lem seule grande passion , l'espèce d'idée fixe
qui dominait leur existence -: la conservation des
mortsr par l'embaumement.
Dans TEurôpe dii. moyen-âge , que vcât-ôn,
au contraire? A c^té d'une religion sublime y
qui appelle les hommes à la phis touchante jEra-^
ta'nité, l'abus continuel de la force : de ce con-
traste , un spiritualisme ardent, une soif de
rittimDortaUté de l'ame , comme aucun autre
temps, aucune autre religion, aucune autre réu-
nion de circonstances, ne l'ont peut-être jamais
excitée.
' \
I .
». . »
INSCRIPTIONS
PRETENDUES ANTIQUES DE NÉRAC.
' ., . • 1 I . • • • ■ - ' ■
■ » î 1 . » • . . ' ; ~- • ; « . . ' * ' .'I
• ■ ■ »
On pôurrart faciJement feire^ du igritt^^f^luiMi
m-4<''de rhistoire dfsiifêdri{$tioii&'prtéM!iidttéi^
antiques de Némc, en y jmgniatit leiifiKÎadpalâs
pièces à l'appui dit panretdu doutre daoïs cetti^
étiiange polémiquei La qtiieétion eià:aiï|ôyrd'h#
décidée au tribunal de la justice comme à celui
de FéruditÎQn ; ei; Mw vOhrédn ^ :qmf^ là ville de
Néraciccusa dB4&'étreappropraé<lé§mbnuiDe^^
d'antiquité provenant de fouilles^ publiques ^ |i
été reconnu pour» être Tauteur de cei^ nionti*^
nieiïts. Les copies des ii»:a*iptiotip dont ildtâii
accompagné ses sculptures ayant èlé ddreg^é^s
àTÂcad^ie royale deslnscttiptions ee B^ted^
Leltt^/pat* M)M[i dû Mège, louannet et Chafii-^
drue de Grazannes, y furent reconnues feuftses;;
et M, le baron Silvestre de Sacy, secrétaire
perpétuel, écrivit dans ce sens à M. le baron
Chaudruc de Grazannes.
iNàtlMPTfONS ifk KÉR AC . 3 1
De grancfes rédamatioiis s'élevèr^t alors
contre rinsùtut, <fe la part de beatiéôup de
persokinês qui avaient admif^ léi^ bâsHrèliëfs dé
M. Ghrétoiet les avaient crus àhfiques; On pré-
tendait' que k vue de ces montittieÀtd , noii
moins qi^le texte des inscriptions, étant hé-
cessaire avant de prononcer sur tek dernières ;
rAcadémiets^^taic trop avàtièéer. ! Ce r^isënnet
ment (flie paraissait peu juste ; car il y a cërtàiti
genre d'anachronisme dans une inscription sup-
posée, qui donne à la critique le plus sûr
moyen penf^t^e de nier Tau thentîcité d'un too-
nwnient. 'Les faits sont^veaus prouver qi/ellë
av^ea 1^ droit â'affînnek* et le mérite de pré-
dire;' Maîs' la vue du princij^l bais^rfeKef déf
M. Ghi^tin^ eKvoyé â Paris fen juiltet i Î856^, ta^a
feit eompr^drfe jusqu'à lin certain pioint, je
dois le dîrey llnsistanee des p^tisans de son
anthaiticité. Il éi^l impossible, en effet, de mieux
iunter la sculpture antique que ne Yk fait l'ha-
bîlé <|irtîstedè Nérac; et si ses cionàtàissahbes
dans^ila^ langue «t dans l'histoire des Romaini^
atesi^ht -été^ e^les à èm talent en i^culptut'e, iF
éÀt à? peu ptè^ sûr que- soii ingénîeuéè pfaijîati-
«eric aiirtîii complètement réirsàî . '
32 INSCRIPPIONS DB NERAC.
Qum qu'il en smt, il y eut presque du cou-
rage, au mois de mars 1835, à nier Tantiqijité
des monuments d& Nérac, comme je le fis , le
premia*, d'une manière détaillée, dans l'article
suivant. L'espèce de retentissenaent qu'a é uce
morceau, surtout dans le Midi, m'engage à fe
reproduire te:$tuellement* Joint aux lignes qui
précèdent, il pourra mettre suifisâmment leléc*
teur au courant de cette pol^ique bizarre.
Il se passe, depuis quelqite teotops^ dans le
midi de la France, un yéritablê mystère d'ini-
quité archéologique. Le but ii'm est pas &idle
à comprendre. Si c'est le projet d'une mystifia
cation, elle pourrait bien finir par retomber sur
ses auteurs. Quelqu'un, à qui l'étude de l'his-'
toire et de ses divers monunienls a dcmné ceè
connaissances. qu'une saine critiqué fait serxîr
à la recherche et au triomphe dç 1» vérité, pa*
raît s'être persuadé qu'il en était venu an point
de pouvoir jouer Içs plus halN]^ ; et, par je . né
sais quelle idée méphistophélique /A a voulu» de
gaîté de cœur, introduire upe loi^ue .&bl^ <^
son invention dans cette pauvre histoire^ si
INSCRIPTIONS DE NERAC. 53
souvent altérée par des erreurs de bonne foi ou
par ces grands mensonges que de puissants
intérêts dictait aux contemporains eux^^mêmes.
Peut-être s'est-il demandé si les bases de l'his-
toire, auxquelles il avait consacré Ken des
veilles, offraient réellement une authenticité
que la critique eût les moyens de constater. Il
aurait alors cherché à en faire l'épreuve, en
concentrant toutes les données que lui fournis*
«aient ses études, et les ressources d'un
esprit adroit et inventif, pour forger , de con-
cert avec un sculpteur, dont il aurait dirigé les
travaux clandestins , des inscriptions et des
bas-reliefs ressemblant à l'antique, autant qu'ils
étaient capables d'atteindre cette ressemblance.
Quant à l'explication quileiœ ferait supposer
l'intention d'arriver par là à des honneurs litté^
raires, il nous l'épugne d'admettre un pareil
motif, à plus fwte raison l'intérêt tout-à-fait
grossier de vendre comme authentiques ces
antiquités de leur fabrication. Les ouvriers de
Rome ont un talent connu pour imiter les pe^
tites mosaïques et autres bijoux vendus comme
antiquités à des amateurs étrangers. Ils dirigent
toute leur adresse sur l'imitation d un genre de
II. 3
3A INSCRIPTIONS DE NERAC.
monuments restreint et de petite dimension.
Que de choses, au contraire, ne iaudrait^il pas
savoir et embrasser pour forger une suite d'in*
scriptîons et de bas-reliefs, et les laac^ dans
le mondé savant, comme d'importants originaux
qui vont changer de face Thistaire d'une époque!
Ce n'est plus à quelques gens du monde, prétea»
dant au tiire plus ou moins légitime de connais**
seurs, qu'il hnt soumettre cette fausse monnaie
archéologique , si on veut lui donner cours par
une approbation compétente; c'est à des pri*
cbéologues dignes de ce nom, c^est à l'Àcadé*
mie des Inscriptions et Belle^Lettres , où iâ
science historique réunit toutes les nuances:
numismatique, archéologie, géographie, cri^
tique, philologie, technologie, artq>igràphique»
philosophie de l'histoire et caractères distinctifs
de ses différentes époques.
Aussi la Êiusseté de monuments si complir
qués ne pouvait-elle manquer d'être aussitôt
reconnue par cette savante compagnie, qui en
a jugé la démonstration indigne de l'occuper.
Mais, comme en Italie et en Allemagne, plus
d'une docte plume s'est attachée avec complai-
sance à oette réfutation, nous ne voulons pas
INSCRIPTIOI^^ DE nél\4P* 35
que d\k silence; absolu de Farphéplogie fratiçaise
on p piçse arguer contre ga dairvoyance lat cljer-
cher encore un njoyen de défeqdre cet^ ri^î-
cule imposture* Nous ayons mêipp ]jeu de croj}^^
qu'en la démasquant id uQus up §^pns pqs
désapprouvé à Tlnstitut.
Nous nq voulons pas nier que les aul;isqrs da
cette fraude littéraire n'aient choisi avçc arl
les circonstances de temps et de lieu, Tvop de
dartés étaient répandues ^ur uu siède icoQune
celui d^Âuguste; la langue y était trop hi^n
fixée pour que le moindre indice de frau<ie ne
fût à lïnstant dévoilé. Passé CoiïSfântin, 1* ci-
vilisation bysantine offre une c.omplicai;ion d^
caractères très-difficiles à imiter ; et, dans legi?;r
pie de cet empereur, où luttèreut ce§ deuiL ci-
vilisations, il jaillit jà^ cette lutte uo foule de
documents, aussi précipux pqur h^ yéritahle Jiisr
toire qu^ conljrariajutç pour l^ bi99rr0 entre-
prise des fabricauts d'antiquités*
C'était donjc dans les temp§ qui précéiièrenf
le bas-empire et le triqmphe 4u christianiçfxie,
à cette jépoque où la fionfusion toujpuf ^ crois-
sante portait partout la désorganisalipn dani^
oet^ spciété encore soutenue par l,es forl^$ in-
36 INSCRIPTIONS DE NERAC.
stitutions de Rome, la puissante métropole,
c'était là qu'il fallait mettre la scène des contes
que l'on voulait donner pour des faits , et il fal-
lait choisir pour leur théâtre, non pas quelque
grande et importante municipe, non pas même
quelque colonie du second ordre, mais une ville
tout*À-iait inconnue dans l'antiquité, où, très-
probablement , elle n'existait même sous au-
cune forme. C'était tailler en pleine étoffe. Nous
allons voir jusqu'à quel point ce premier choix
a été heureux.
Les fabricateurs des monuments dont nous
parlons, habitant le sud-ouest de la France,
n'étaient pas embarrassés pour y choisir une
ville déjà célèbre du temps de l'empire romain.
Bordeaux, Rhodez , Gahors, Toulouse, Agen,
Bazas, Giutat, Auch, Saint-Bertrand de Gom-
minges et plusieurs autres s'offraient à leur
choix. Ils l'ont arrêté sur Nérac, probablement
parce que leurs relations dans cette ville leur
rendaient plus facile son exploitation archéo-
logique, et en même temps sans doute parce
qu'il n'y avait aucune trace de son existence
dans l'antiquité. Ils y trouvaient donc tout l'in-
térêt qui s'attache à une création, puisque tout
INSCRIPTIONS DE NERAC. 37
devait leur appartenir dans l'existence antique
de cette ville, à commencer par son nom.
Cduî qu'ils lui ont imposé est déjà pour eux
l'occasion d'un premier faux pas. De Nerœ
aquŒy d'après les règles d'étymologie observées
pour les noms des autres villes , n^aurait pu
venir Nérac, mais un mot comme Néraix ou
Néraigms. Si le nom actuel venait d'un ancien
mot latin, ce ne pourrait être étymologique-
ment que Neracum. Car de mots ainsi termi-
nés sont venus , dans la partie de la France où
se parlait la langue d'oc, les noms en ac, et dans
la langue d'oui les noms en gny. Ainsi de Jl/ar-
tiniacum, Martigny et Martignac; d'Appolinia-^
cum, Polignae et Poligny, etc.
Les prétendues antiquités de cette prétendue
Nerœ-Aquœ ne forment pas moins de neuf in-
scriptions, la plupart fort longues, et deux bas-
reliefs, dont l'un, assez compliqué, est encore
accompagné d'une demi-douzaine d'inscriptions
placées dans les moindres coins, pour tirer
parti de tous les endroits qui ne sont pas occu-
pés par la sculpture. Celle-ci offre plusieurs
anachronismes de costume et d'agencement, et
les inscriptions fourmillent de fautes de latin et
38 INSCRIPTIONS DB NERAC.
d'extjresdions insolites^ que là nature de cet ar*
ticle ne nous permet pas de détaillek^» mais qiii
sauteront aux yeux de tbute personne ayant
quelque habitude dé la langue latine.
Je citerai seulement ces mots de lapi^mière:
Senaim Populo Romanùqae -, qui supposent au^
tant d'îgnoranoe du latin que des monuihents ^
puisque les rè^s de la langue dentandaièiit
impérieusem^t Senutui Populoque Romano,
formille connue de toutes les personnes qui ont
eu occasion d'exaininer quelques monuments
de ràncienne Kome , où elles oiit remarqué
si souTesit Tabréviation s p q r^ qui était ^
comihe on sait, la devise des edSeignes ro-
maines j et non pas s p r q. Des &utés aussi
grossières feraient suppoiser que l'un des &bri-
cateurs, moins savant ^ travaillant quelquefois
seul, aurait laissé écjiàpper de ces énormes bé^
vues qui dispenseraient la critique de toute
autre réfulation.
Pbur parer à cet inoànvénient, qu'ils parais-
sent avoir prévu, ils se sonipr^ré uneéchapj-
patoire en ne composatittoutes ces inscriptions
que d'abréviations ; ^en sorte qu'excepté quel»-
dpies nofns propres, tou^ les mots y sont telles
INSCRIPTIONS DE f^BRAC. 8D
ment raccotflrcis, le plus souvent réduits à nm
seule lettre, qu'on pourrait y voir à peu près
tout ce qu'on voudrait. Tant qu'ils restent dans
certains titres officiels toujours les ménœs, et
dont les abréviations étaient d'un usage con«
stant, comme p m t p cos imp p p, c'est-à-
dire souverain pontife, revêtu de la puissance
tribunitienne, consul, ehipereur, père de la patrie,
ils n'ont qu'à copier la formule des inscriptions
et des médailles; mais étendre le même sysk
tème d'alM*éviatiotts à tout le corps d'une in*
scription, il est évident que c'est dàiaturer
l'objet même de l'art épigraphique, et substî^
tuer des énigmes à des documents réels. En-
suite on emploi des plus étranges de ces sign^
abrégés est pour les' chiffres ». que les anciens
rejMTésentaient, comme l'on sait, avec les lettre^^^
de leur alphabet^ ayant alors une valeur nusné*
rique ccmvenue. Il semble dans ce$ inscription^
qae tû Système n'existait pas; c'est presque
toujours la première lettre du nom de nombre
qui remplace la lettre chiffire •
Quel est le savant qui» dans les lettres sui-
vantes : SDBMBRissNF» lira sancti detubri septem
sacerdôtBs n^bilimbus fanUliis? Et que dira-
AO INSCRIPTIONS DE NERAG.
too de là manière suivante d'indiqMber des dates
ftCMVSMAIKAVGCOSPQQF,. ANNAT, pOUF Romœ CùU'
ditœ millesimo vigesima sexto , mmi Kalendis
Augustis, consulibus, pâtre qtmiuor et qùadra-
ginta^ filio unum et viginti annos^ nath? Les
personnes curieuses de cette spécialité pour-
ront se divertir à relever ellesHoaièmes une foule
de traits de ce genre. Je . ine hâte de quitter
cette partie de la. réfutation, que je ne pouvais
entièrement passer sôus silence, èti jarrivfe au
choix de l'époque et aux erreurs" historiques ^
ou plutôt aux contes introduits da&s. l'his-^
toiré. . : / i
• La seconde moitié du troisième siècle est
marquée d^ns rhistoire^ roniiainë par la plus
grande confusion. Déjà, depuis Pertinax, suc-
cesseur de Commode, à la fin du siècle précé*
dent, la promotion à l'^napira n'eut plus absO'-
lâmenl d'autre motif que le caprice des soldats.
L*élév£^tiôn et les trois ans de règne d'Hélioga-
bale sont l'exemple le pliis moKstï^eUx dude*-
gré d'absurdité où peut arriver an pareil mode
d'élection^ et les quinze empereufs qui se^suc-
cédèrent violemment pciufent «la première moi*
tiê du troisîèitie éièelè rerid«iit étosinant le fait
INSGRIPTIONS DE NERAC. 41
inêine (Je Feiistence d'un si grand empire, dont
le ^héf, sans cesse renouvelé, avait un pouvoir
aussi absolu que précaire- Les invasions des
barbares, qui se joignaient aux calamités inté*
rieurès, contribuaient plutôt, il est vrai, à em-
pêcher la dissolution de ce grand corps , en
réunissant les efforts de tous , sous quelques
empereurs guerriers, pour repousser un fléau
coitimun. Mais, lorsque Valérien eut été vaincu
et fait prisonnier par Sapor, Fan 260 de notre
ère, et que Gallien^ son fils, au lieu de cher-
cher à le délivrer, à le venger, et à garantir
Tenipire des irruptions sans cesse croissante^
des barbares, oubliait, dan sles voluptésjtous ces
fléaux et toutes ces ignominies, alors l'empire
fut morcelé par une quantité de généraux qui
prirent, chacun dans sa province, le titre su-
prême d'empereur, et que l'histoire désigne
sôus le nom des trente tyrans, nombre auquel
les a portés IVèbelliùs PôUion; •
Cet historien, à qui on avait' reproché d'avoir
fait entrer dans cette liste des enfants et des
femmes, ' pour compléter ce nombre de trente,
auquel il paraissait tenir, nomme comme .vingt-
troisième et vingt-quatrième tyrans , Tétricus
Ââ INSCRIPTIONS DE MËRAC.
le père et Tétricus le fils. De oeB deoK person*
nages^ le premier seul mérite cette mention,
puisque, d après Trébellius lui-même, le se-
cond a\mt reçu le titre de César étant encore
tout petit (pueinilus)^' et, son père n'ayant con-
servé que six ans son tilre impérial, antérieur
à celui de César donné à son &h , ce jeune
homme pouvait avoir seize ou dix-sept ans lors
de la chute de soii père^ dont il partagea le
sort. Quant au père , il fut le cinquième ou le
sixième qui posséda, dans les Gaules^ cette di-
gnité impériale. Posthume, le premier, .se l'é-
tait.&it décerner par ses soldats en £60^ après
avoir gouverné pendant sept ans, non seule-
ment là Gaule, mais l'Espagne et la Grande-
Bretagne; il fut tué» et eut quatre successeurs
dans un an. Les deux premiers furent Lélien
et Yictorin. Après la mort du second^ sa mère
Victoria ou Victwina, décorée des titres d'An-
gusta et de Mère des camps > ayant vu son petit-
fils tué presque immédiatement après son fils,
eut assez de crédit sur les troupes pom* faire
élire un soldat nommé Marins, qui ne régna que
tr(MS jours ; et, après ce nouvel écheq, elle sut
epcor^ faire agréer au;i^ soldats un empereur
INSCRIPTIONS DE NERAC. 43
dé son choix, dans la personne d'un sénateur
de ses parents, nommé Tétricus, qui remplis^
sait» dans les Gaules, une magistrature appelée
pttesidatûs.
Cette électioh eut lieu en 267. Victoria, qui
parait avoir yécu encore Un an ou deux, fit dé-
cerner, par les légions de la Gaule, le titre de
Gésar au iïïs de Tétricuiâ encore en&nt (Puerw-
lus a Victoria Cœsar est appellutus). Le père
garda celui d'empereur peildant six ;ans, c'est-
à-dire la dernière année du règne de Gàllien»
tes trois glorieuses années de Claude »* le -Go^
thique , eàfin les deux premières années du
règne d'Aurélien. Ce prince, aptes aroir vaincu
Zénobve, reine de PSalmyre^ se porta aVec une
rapidité incroyable sur Tétricus^ dont ces six
ans de règne paraissent avoir été plutdt six ans
d'humiliation et de captivités Gsu* il était telles
ment esclave de son ai*mée, qu'il écrivit à Au-
rélien de venir l'en délivrer v en s'appliquant ce
demi-vers de Virgile : Eripe me his > invicte ^
malid : < Homme invihcible, délivre-moi de t^
maux. > Il ne se borna pas là, et^ l'armée d'Au-
rélien ayant rencontré la sienne près de Châ-
lons^ut^Marnè, il pas^, au commenoenient de
44 INSCRIPTIONS DE NERAC.
Taction, dans le camp d'Aurélien avec son fils
et quelques amis ; son armée fut entièrement
taillée en pièces. Crévier a excusé, jusqu'à un
certain point, cette trahison , comme le seul
moyen qui restait à Tétiîcus d échapper à la
tyrannie de ses soldats ; mais Gibbon a exprimé
de l'indignation pour une telle lâcheté. D est
certain que Tétricus acheta par là l'opulence et
le repos dans lesquels il termina sa carrière.
Mais auparavant il fut traité par Aurélien avec
un mépris jusqu'alors inouï, sains doute justifié
aux yeux du cruel empereur par la bassesse de
sa trahison. Il servit, avec Zénobie, d'ornenient
au triomphe d' Aurélien ; cette seule fois, le peu*
pie et le sénat virent avec stupeur un sénateur
romain, un personnage consulaire, marcher
revêtu de la pourpre dans un triomphe romain,,
à la suite de la pompe des prisonniers barbares*
Aprèfe une si grande humiliation , Aurélien
poussa le mépris pour Tétricus jusqu'à lui ac-
corder des faveurs et des distinctions, que
celui-ci reçut avec une adulation digne de ces
malheureux temps de décadence. II. vécut même
riche et honoré, ainsi que son fils, qui parcou-
rut à Rome la carrière des grands emplois.
INSCRIPTIONS DE NERAC. Z| 5
Voilà les faits de l'histoire : c'est ce que rap-
portent Trébellius Pollion, Vopiscus, Auré^
lius Victor, Eutrope, Zonare. Il n*est pas très-
facile, au reste, de démêler nettement ces faits
au milieu de cette époque. « Nul règne, dit
Crévier, n'est plus chargé que celui de Gallien
d'événements qui se croisent, et dont le récit
compliqué forme une espèce de labyrinthe où
l'on se perd. » On peut en dire à peu près au-
tant des deux règnes suivants. C'est, nous n'en
doutons pas, ce qui en a fait choisir l'époque
pour nos inscriptions de moderne fabrique.
JQ serait trop long de les examiner ici une à
une. Bornons-nous à dire que l'idée principale
qui y domine, savoir la reconnaissance d'un
empire gaulois, d'un peuple gaulois distinct de
l'empire et du peuple romain, est tout œ qu'il
y a de plus contraire aux idées d'alors. La seule
pensée d'une telle institution aurait à l'instant
même fait massacrer l'imprudent général par
les légions auxquelles il devait son titre impé-
rial. La Gaule était romaine ; le titre de citoyen
romain était celui qui flattait le plus un habi-
tant de Bordeaux aussi bien que de Mantoue
ou de Ravennes , et l'expérience de ces temps-
46 INSCRIPTIONS DB NBRAC.
là leur montrait qu'ils pouvaient arriver, comme
les Roipains de Rome, aux premières dligmtés,
et même à l'empire. La pensée d'une séparation
d'avec la métropole était ce qu'il y aurait eu de
plus impolitique et de plus impraticable.
Autour de cette principale donnée se grou-
pent une foule d autres inventions aussi peu
vraisemblables. Le petit Tétricus, qui dut à sa
naissance le titre de César, et ensuite la triste
prérogative de marcher à côté dç son père dans
le triomphe d'Aurélien , dpvieut dans ces in»-
scrip tiens un foudre de guerre, 4écorédes titres
de G^riwanique» Britannique et vainqueur dp la
cité 4'Autuu, ^ofl père, qui, d'abord par une
vague indication , préseqtée presque ipimédia^
temeut comme une assertion positive, se Ixouye
parent de Claudp-le-Gpthique , fait aviec ce
prince un traité secret ppur rester paisible po^
sesseur des Gaules. Taudis que la lettre de cp
caillant empereur au sénat montre son profond
chagrin de cette occupation qu'il regarde comme
une des calamités de son règne : c Si je sucr
combe, éaritril, n'oubliez pas que ja suis le suc-
cesseur de Gallien. La république est de toutes
parts latiguée et épuisée.,. Nous manquons de
IN6CR1PTI0NS DB NERAC, A7
dards, de piques et de boucliers. I^es proTiDCQS
les plus belliqueuses de l'empire, la Gaule et
l'Espagne, sont entre les mains de Tétricus, et
nous rougissons d'avouer que les arcbers d'O*
rient obéissent à Zénobie. Quelque chose que
nous exécutions, ce sera toujours sufiisamment
grand. »
On nous montre Tétricus donnant à ses Gau*
lois une espèce de gouvernement représentatif,
composé de deux eents patriciens, deux cents
chevaliers désignés par l'empereur et quatre
cents plébéiens élus par le peuple. Les idées
constitutionnelles de notre époque sont évideur
tes dans cet édit si étranger à toutes celles d'à-
IcHTS, et où l'on considère comme un des corps
de l'état l'ordre équestre, cette ancienne institu*-
tion de la république romane, qui avait depuis
long-temps disparu ; enfin où Ton donne pour
ville principale d'une province Aix-la-Chapelle,
fondée, comme on sait, par Charlemagne, où
H'a)x)utissent aucunes voies rom4ines sur la ta-
ble de Peutinger, et dont il n'existe aucun ves-
tige antique, si ce n est dans un vieux conte
rapporté par nos anciens romanciers.
Tétricus fait encore aux druides, qui jouent
48 INSCRIPTIONS DE NERAC.
là le rôle de prédéœsseurs des jésuites, la pro-
messe de livrer son armée à Aurélien, et il a la
lx)nliomîe de consigner ce bel engagement sur
le marbre. Il va sans dire qu'il a la plus grande
prédilection pour la vîUe de Nérac, et qu'il la
porte à un tel dçgré de splendeur, que les in-
scriptions la nomment divine, éternelle, etc.
Elles donnent aussi à Tétricus, de son vivant,
Fépithète de Divus. Une médaille de cet empe-
reur, portant le mot consecratio, avait fait
soupçonner à Scaliger qu'on lui avait rendu
les honneurs de l'apothéose. Sur quoi Crévier
fait cette réflexion : « C'est un fait bien peu
probable que l'apothéose accordée à des hommes
morts dans la condition privée, et qui ne Jte*
naient point à la famille régnante , et je crois la
chose sans exemple, au moins de la par t. du
sénat romain. Il n'est pas impossible que quel-
que peuplade de la Gaule , où les Tétricus
avaient régné, ait voulu témoigner ainsi sa re-
connaissance pour leur mémoire, -» Ce lait peu
probable devient, poiu* le grand défenseur des
inscriptions de Nérac , la vérité historique la
plus incontestable.
Si l'on veut voir la manière dont eet archéo-
INSCRIPTIONS PB NEIIAC. 49
logue emploie les matériaux fournis par les his-
toriens pour étayer l'édifice construit avec ces
inscriptions, il iaut comparer le passage suivant
d'un de ses mémoires au texte dont il est lu
pompeuse paraphrase :
c Heureux dans le sein de sa patrie, remis en
possession de tous ses biens, Tétricus lait
construire sur le Mont^Cœlius, à la même
place où était autrefois sa maison, un palais
superbe, dont la dédicace a lieu avec des cé-
rémonies peu diflerentes de celles qu'on
observait pour.la dédicace des temples. Au-
rélien veut assister au banquet sacré qui fait
partie de la cérémonie, et, en entrant dans la
grande salle, il aperçoit un tableau en mo-
saitque, où il est représenté remettant à Té-
tricijis et à son fils la robe prétexte, le laticlave
et les antres' marques de leur dignité, .et rece-
vant d'eux, eh échangé, la courpnne civique
et un .sceptre, dernier attribut qui rappelait
sanS' doute que par eux Aurélien av»t eu
l'empire des Gaules. »
Or, vqid la traducticm lîtt^ale du pi^sage
de Trébellius PolUon qui a fourni la matière de
ce morceau : c Mon grand-père racontait avoir
II. 4
50 INSGRlPTlOlfS DE TIÉrAC.
connu assez partîculièirement ïétricus ie fils,
qui n'était effîicé par personne à la cour d'Au**
rélien et de ses successeurs. La maison desTé-
tricus existe encore sur le Mont-Gœlius^ entre
les deux bois sacrés du temple dlsis MéteUine.
C'est une fort belle maison où l'on voit un ta-
bleau eh mosaïque représentant Aurélien qui
leur remet la robe prétexte, marque de k di-
gnité sénatoriale^ et qui reçoit d'eux un sceptre,
une couronne et un médaillon \ Quand cette
maison fut achevée, on dit que les deux Tétri-
cus invit^ent Aurélien à y venir df ner^ icomme
pour en faire l'inauguration. » C'est tout sin>-
plement, comme on le voit, l'usage que nous
appelons : Pendre la crémaillère*
Quant aux deux bas-^reliefs, celui qui, par une
sorted'ironie cruelle, représente le triomphe de
ces deu)L princes , lesquds suivirent , au con^
traire, e^ captifs le triomphe d'un autre, con*»
tient ; plusieurs erreurs dans la draperie des
triomphateurs et dans l'I^billement des soldats
conduisant le char. Les petits médaillons rem^
plissant les intersitîces ne sont pas non plus
* Coronam, cyelufny û'û^rès ta restitution de Saumaise.
INSCRIPTIONS DB NBRAC. 51
dans lé style de l'agencemait* Sur un autre
bafi^relief, un papillon, la lettre grecque thêta
et le chifire III placés à côté de la lête de Néra^
qui aurait été femme de Tétricus, sont destinés
à indiquer que c^te dame était morte trois arns
a?mnt la sculpture de ce basH^lief. Cek en &it
une espèce de rébus fort ingénieux •
Bien qu^il se soit mêlé dans la polémique
amenée par ces monuments supposé)» «n peu
desnumyaises raisons de ramonr-propre mis
enjeu, c'est pourtant un devoir de rendre hom*
mage à la bonne foi dé messieurs les arcfaéolo*
gUBB du midi, même des plus prononcés ai fe«
veur de l'authenticité. M. de Crazannes est le
seul, que nous sachions, dont les doctes iéonteâ
aient pressenti, dès le principe^ la dédsidn ' de
l'Institut. M. Jouannet, qui conciliait pour Tau-
thwtidté 9 avait &tt pourtant^ dai^ deux *ou
trois rapports à ce sujets quelques remarques
qui» poiur un esprit moins prévenu^ auraient
été de suffisants traits de lumière* < Ce n'est
pa§ la première fois, dit-il quelque > part, - que
les ruines de Nérac nous jettent uht énigme et
bientôt après nous en donnent le mot. :»
C^est ainsi en effet que , d'inscription en in-
52 INSCRIPTIONS DE NERAC^
scription, l'on est arrivé à obtenir les éléments
d'une histoire de la Gaule très-substantielle^
pendant les règnes de Yalérien, Gallien, Claude
et Aurélien. Le bruit court que quelque acadé*
micien du midi a déjà fait marché avec un li*
braire de Toulouse ou de Bordeaux pour pu*
blier l'histoire de la Gaule au troisième siècle,
d'après ces iameuses inscriptions.
Peut-être M. Jouannet se serait-il évité beau-
coup de peine à lui et aux autres, si, laissant de
côté la crainte, sans doute très-louable de trou^
hier des cendres impériales , en contestant l'au-
thenticité de ces monuments, il avait tout de
suite trouvé la véritable réponse à cette ques-
tion qu'il se pose : € A quelle époque remon-
tent les antiquités de Nérac ? Cette réponse est :
A l'année 1835.
Quant aux personnes qui , par je ne sais
queUe fantaisie, se sont (X)mplttes à fabriquer,
puis à intarpréter et à prôner ces inscriptiims,
ce qu elles ont de mieux à Êûre est d'avouer
quelles ont tenté une mystificaticm, qui n'a pas
été sans quelque succès.
GRANDE mosaïque
DÉCOUVERTE A SAINT-RUSTICE (hautk-garonnk).
Les restes grandioses des monuments de
l'antiquité ont aujourd'hui, dans toutes les par-
ties de la France, des appréciateurs éclairés.
Partout il s'est formé des sodétés d'antiquaires,
occupés à soustraire ces vénérables débris à la
destruction que leur réservait trop souvent l'i-
gnorance delà population dès campagnes* Dans
quelques provinces, comme en Normandie, lés
efforts de ces savantes compagnies , l'édat ré^*
pandu sur plusieurs de leurs découvertes, ont
déjà:dissipé une partie de cette ignorance , en
popu]^isant, sinon le goi^ et le sentiment, du
moins le respect de l'archéologie, et eu appe-
lant l'attention de tous sur ces restes de l'anti-
quité, puisqu'ils peuvent, donner au lieu oii ils
3ont trouvés une sorte d'illustration; à cehii
54 MOSAÏQUE DE SAINT-RUSTICE.
qui les trouve, un gain légitime» quelquefois
considérable.
La Société des Antiquaires du midi finira
peut-être par en obtenir autant du peuple
de nos provinces méridionales ; mais ce sera
plus long et plus difficile, car l'ignorance po-
pulaire y est bien plus grande qu'en Norman-
die. Que d'actes de destruction n'est-il pas ré-
sulté de cette ignorance sur un sol bien autre-
ment fertile en débris de l'antiquité ! Des idées
erronées sur la législation, entr^;enues sc^'gneu-
sement par des fripoDs, s'opposent à la publi-
cité des décoiiviertes de métaux précieux. C'est
une chose crue généralement, que celui qui
trouve un trésor en doit compte au gouvertie-
ment qui ne lui en kisse qu'oBeitrès-petit^ ^say
tjie. Si vous cherchez à leur ^montrer leur er-
reur, ces pauvres paysans vous prennent pour
d«s espions do la police , et ili^ se . renferment
encore davantage dans leurs méfiances ei leurs
dénégations. Us s^empressent <ie vendre^ sons
main et à vil prix^ les médailles qu'ils trotitent
dans leurs champsi deux qui les leur achètent
astnsi <mi uo; intérèl; plus- véd à ne pas publier
un pareil Irafio: L'ighopaiiGe et k cupidité t'on-
MOSAÏQUE DE SAINT-RUSTIGE. S S
spirent donc à détruire en un instant ce que les
siècles â:vaîent respecté. C'est ainsi que soixante^
quinze livres de médailles de bronae» d'or et
d'argent, trouvées d'un seul coup à Sakil*Hns«
tice, ont disparu immédiatement.
Une autre source de de^ruction, curieuse
pénètre comme tradition pour robservaAcur
moraliste, mais bien lamentable pour le zélé de
l'archéologue, se trouve encore dans les idées
superstitieuses. A Saint-Rustice ce ne sont qne
fragments de consitructions» antiques^ à peine
recouverts d^une mince couche de tesre végé^
taie. Dans un lieu vc^sin ces firagments se mon-*
trçnt mêipe hors de la terre, et s'élèvent au mi-
lieu des ronces et des broussailles; or, ce lieu
est considéré comme funeste, et Ton bh un
détoner poUr l'éviter* Cette idée superstitieuse ,
attachée aux ruines, s'applique aux djjets tpou-^
vés dont il:^ matière n'offîre rien de prédeux ; et
les statues de marbre même sont dans ce cas.
Peu de t^oips avant la découverte de la grande
mosaïque, à Saint-Rustiœ, les paysans y trou-
vèra;it une statue de marbre intacte. En Nor-
maiMlie, où chaque arrondissement possède
quelque amateur d'archéologie, dcpt les re-
5d MOSAÏQUE 0fi SAINt-RUSTIGE.
cherches^ sont connues dans chaque village, au
moins du curé, on comprend assez bien l'intérêt
que peut offrir un monument figuré pour s'en
exagérer même l'importa&ce et la valeur. Mais
les paysans languedociens n'en soni pas encore
là. Cette statue, à peine trouvée, fot placée
comme but ou point de mire sur - un tas de
pierres, et les garçons du village,- aûrniés de
cailloux, se plaçant à distance, firent à la foi»
preuve d'adresse et de haine contre l'idolâtrie,
en lui lançant chacun sa pierre, et en lui cassant
successivement, qui un bras, qui l'autre^ qui
une jambe... puis la tête, au cri triomphant et
mille fois répété de à tu, idole (à toi, idole!).
Le récit de cet exercice iconoclaste, fait
pour arracher des larmes de sang à un vérita-
ble antiquaire , n^est que trop vrai . Plu^urs^
faits de ce genre, racontés dans les salons de*
Toulouse pendant l'hiver de 1^2 à 1833 par
des propriétaires des environs de Saint-Rustice,
excitèrent l'attentive cimosité des archéolo-
gues. Des fi*agmeBts de toute sorte, trouvés
chaque jour , annonçaient évidemment l'exis-
tence de ruines antiques que personne n'avait
encore explorées,, et qui démontraient en ce
MOSAÏQUE D£ SÀINT-RUSTICE. 57
lieu remplacement d'un établissement romain.
Nous ne rechercherons pas ici ^ d'après la table
Théodosienne, si l'indication des voies romaines
et des principales stations , doit laire recon-
naître dans une de ces station la position de
Saint-Hustice : ce serait nécessairenient une des
questions à examiner dans le travail appro-
fondi qui mérite d'être lait sur ces fouilles im-
portantes. Le fait d'un, établissement romain
a$sez considérable, à cinq Ueues N. 0. de
Toulouse, sur la route de cette ville à Bor-
deaux, est prouvé surabondamment par la
grandeur et la quantité des ruines déjà trou-
vées à cet endroit.
La personne qui fit 1^ plus d'attention à œs
renseignements fut M. Jules Souliagei^, j^une
Toulousain , qui , joignant à un goût pronoi^cé
pour les études archéologiques un- esprit cintre-
prenant et persévérant; à la fois , se rçi^dit à
Saint-Rustic€^ dès le printemp;» de l'année 4835 ,.
recu^llit tous les récits^ toutes les traditions de.
la localité su;* tant d'dbjets précieux tombés en
des mains si profanes , examina tous les débris
qui çn subsistaient , se fit conduire dans tous
les endroits où le sol portait. les. traœs les pluis
58 mosaïque de saint-rustice.
évidentes de constructions antiques ; et, voyant
toutes les chances qu'offraient, dans on tel lieu,
des fouilles régulières exécutées en grand , se
décida à faire, avec un de ses amis^ tous les frais
nécessaires à cette exploitation archéologique ,
qu'il dirigea seul, arec un zèle et une intelli-
gence dignes du beau succès dont elle a été
couronnée.
Le résultat de ces fouilles fut la découverte
d un édifice de thermes , composé de trois par-
ties étagées en terrasses et renfermant les dif-
férentes divisions de ces monuments si vastes
à Rome, qu'Âmmien Marcellin, dans son style
ampoulé, les comparait îdes provincesentières,
lavacrà in modum provinciartêm. Celui-ci » d une
grandeur fort remarquable pour un bourg dont
le nom ne nous est pas parvenu , avait été con-
struit , comme l'indiquent les fondations , au-
dessous d'une colline où est encore une source
très-bonne et trè^-abondante. Probablement
eDe fournissait l'eau de ces bains , et ils étaient
chauffés aux différens degrés voulus pour les
différentes salles, où Ton passait successive-
ment de l'eau froide à l'eau tiède , puis à l'eau
chaude , et enfin dans l'étuve : de là , comme
MOSAÏQUE DE SAINT-RUSTICE. 39
(» sait, les quatre salles Sipp^Aée^frigidarium,
tepidariumj caldarium et laeanicuniy qui 8e
trouvaient ordînairemeirt dans les thermes.
. Noua n'entrerons daiis. aucun détail sur les
deux tairaisses inférieures qui ont été déUayées
en entier,, dont le plan a été dressé sur les
lieux , d'après toutes les £bndations et les con*
structions souterraines telles que VbffpocauS"
ium , et où un oeil exercé apercevra sans doute
les auti*e6 parties de la distribution d'un palais
de thermes.
C'est la partie de la terrasse supériemie qui
a nesaduces fouilles si remarquables. Ge tiers
de l'ancien édifice ne consistait qu'en une grande
salle de 15 mètres de longueur sur 6 et demi
de largeur. La forme est un long parallélo-
granune , entouré de huit h^îcydes, un à cha*
que bout et trois de chaque côté. Elle était en-
tièrement pavée en mosaïque; seulement, sur
les côtés, entré l'h^icyde du milieu et les
deux autres , avait été réservé un espace en li-
gne droite, où l'aire sans ornement semble in-
diquer que devaient se trouver des piédestaux
surmontés de statues , et il est probable que la
statue dont nous avons décri* le malheureux
60 MOSAÏQUE D^ SAINT- RUSTIGE«
sort en était une. On sait qu'il y avait , dans
tous les thermes complets, de ces grandes sal-
les où les arts épuisai^it leurs ressources , et
où les matières les plus précieuses fournissaient
le tribut de leur magnificence. C'était là qu'on
se réunissait , avant et après le bain. À Rome ,
les philosophes , les rhéteurs , les poètes , y ras-
semblaient autour d'eux les amateurs de leurs
talens. La m^e chose avait lieu , avec de
moindres proportions » dans les provinces^
M. Soulages a fait déblayer le sol éè cette
salle avec le plus grand soin, et ^i a mis à dé-
couvert tout le pavé , dont la mosaïque , dans
la plus grande partie , est très-bien conservée.
En voici la disposition :
Dans l'hémicyde du côté de l'entrée est un
ovale formé par une bordure riche et élégante ^
m
et dans ce cadre est une femme couchée répré^
sentan.t ArétJmse , ainsi que l'iiklique son nom
écrit en grec dans le haut de la bordure. Au*
desîsus deux figures à qùeùe .de poisson , dont
il ne reste qu'une partie des bras, du dos et de
la queue, étaient représentées commesupports ,
et aux côtés de lovale sont écrits les mots Sice*
liqtès et Tritogfinios^
MOSAÏQUE DE SAINT-RUSTIGB. 6\
En ai^nçant entre les deux premiers hémi-
cydes latéraux , la partie droite manque ; mais
dans le milieu sont un chien de mer et un dau-
phin , et dans rhémicycle à gauche une n^éide
assise sur la croupe d'un triton : elle tient une
draperie qui flotte en demi-cercle au-dessus de
sa tète. Le triton est cornu et barbu ; tout son
corps, jusqu'au-dessous du nombril, est d'un
homme , au lieu de jambes il a deux nageoires,
et la partie postérieure de son corps est une
longue queue de poisson ; de la main gaudie il
tient la conque, dont il sonne , et de la droite
il doime un coup de trident à une sorte de dra-
gon marin qui se retourne contre lui. Les
noms des deux divinités sont , comme tous les
autres , écrits en caractères grecs au-dessus de
leur tête : celui de la néréide est Doto, et celui
du triton Nymphogénès. Un crabe est au-des-
sous d'eux.
Entre ces deux premiers hémicycles laté-
raux et ceux du milieu est l'espace où nous
supposons qu'était placée, de chaque côté, une
statue intermédiaire. La partie de la salle com-
prise entre ces deux espaces offre, sur la mo-
saïque, d'abord deux figures à cheval : l'une.
62 MOSilÏQUB DE SAINT-RUSTIOB.
Leuoas, 8ur im Iîob marin ; Tautre , Xmitippe,
sur un cheval marin. Ces figures sont en regard
et sont pleines de mouvement , surtout celles
des animaux,
Aurdessus commence le bas d'une vaste dra*
perie carrée dont quatre petits génies retien-
nent les angles , et où est représentée une tète
colossale de TOcéan, de neuf pieds de haut, et
formant le milieu de cette mosaïque* Cçtte tète,
d un grand caractère , est d'un effet imposant.
Trois fleuves lui coulent de la boudie , au coin
de laquelle sont de petits dauphins ; il en sort
aus^ de ses oreilles. Des perles, disposées
comme la queue d'une écrevisse , ornent ses che-
veux. Cette draperie s'âève dans les trois quarts
de l'espace qui est entre les deux hémicycles
lata:*aux du milieu.
 sa droite est le groupe d W dieu marin et
d'une néréide. Le dieu marin, cornu et barini,
Borios, est vu de dos ; il tfônt à la main «n objet
dont une partie est détruite, et a sur les épaules
un manteau d'écaillés de poisson. Il est s^pfOf^é
sur deux hastes pures, plaoéés taransvei^s&le^
ment, où est assise à oôté de lui la néréide Pa^
napéa, avec deux bracelets à diaque bras; un
MOSAÏQUE ]>E &AfNT«RUSTIGB. 6 S
coUier, une robe de diverses couleurs, et sur la
lête une sorte de couronne. Elle lient de la
main droite un portrait dans un médaillon, et
de Taulre une unie fluviale. Celle figure est
d'un assez bon style.
A gauche, en pendant de ce groupe, est celui
de Glaucus , Ino et Palémon. Glaucus a quatre
cornes, dont deux sur le front et deux recour^
bées mr les tempes, en manière de roseaux,
un manteau d'écaillés de poisson, des nageoires
au lieu de jambes, et une queue sur laquelle est
assise Ino, dont les pieds portent sur deux
hastes disposées . comme au groupe d'en lace.
Sur sa tête flotte une draperie, dont les bouts
sont passés sous ses Itt*as. De la main gauche
elle tient son sein, et elle étend la droite sur le
petit Palémon, que lui présente Glaucus. Ses
bras sont ornés de bracelets, et ses cheveux de
tresses de perles.
Au-dessus, entre le second espace oii nous
supposons qu'étaient, de chaque côté, des sta^
tues, ime femme uue, dont les épaules et \à tête
manquent, est assise sur un animal marin dont
la tète manque paiement, mais que ses pieds
fourchus, et l'él^nce de son cou, peuvent iaire
6 4 MOSAÏQUE DE SAINT-RUSTICE.
supposer être un cerf. Cette figure de femme a
de la grâce ; son bras gauche, le seul qui sub-
siste, a un bracelet. En regard, il reste seule-
ment un pied et le bas de la robe d'une autre
figure, également assise sur un animal à pieds
fourchus. Sous cette figure plonge un dauphin.
Ces deux gi*oupes font évidemment le pendant
de ceux de Lëucas et de Xantippe, montées sur
un lion et sur un dieval marin, et qui sont
avant la tête de TOcéan. Il règne, dans Ts^^i-
cernent de cette mosaïque une symétrie, qui,
par la partie conservée, permet &cil^nait de
se représenter ce qui manque.
Toute la portion comprise entre les deux
derniers hémicycles latéraux et celui du fond
est détruite, excepté le sujet de droite repré-
sentant Théiis et Triton. Si Ton entreprend if
restauration de ce qui manque à la partie anté^
rieure, en s'arrêtant à ce dernier espace com-
pris entre les trois hémicycles du fond , on
pourra faire servir ce groupe à remplir l'espace
vide en bas à droite, en regard du groupe dé
Doto et Nymphogène. La figure de Thétis est
d'un mauvais dessin ; elle est vue de êm», a des
bracelets de perles à chaque bras, un collier de
mosaïque de SAINr-nUSTlCB. 65
perles, dés tresses de perles dans les cheveux.
Le bout de son bras droit manque. Elle appuie
la main gauche sur 1 épaule de Triton, qui joue'
de la flûte de Pan en la tenant à deux mains. D
est cornu et imberbe ; son visage ne manque
pas d'expression ; son torse est même d'tm desr
sin assez savant. Il a, comme les autres, au lieu
de jambes, des nageoires. Thétis a un manteau
long, que Ton voit seulement tomber derrière
ses bras, et qui revient par-devant au bas du
torse. Toutes ces figures sont de grandeur na-
turelle.
Les sujets de ce riche et élégant pavé sont
tout homériques et entièrement empruntés à
1 ancienne mythologie grecque, comme Fêtaient,
au reste, la plupart des ornements des palais
romains. L'on sait que, depuis la direction
donnée par Winckelmann, les investigations
de la critique ont ramené à des sujets de ce
genre beaucoup de monuments où Ton avait
cru voir des sujets historiques. Ici ces divinités
marines sont empruntées àHomère et à Hésiode.
Le premier de ces poètes donne les noms de
trente-deux néréides au commencement du dix-
huitième livre de '- Tlliade, lorsque Thétis sort
II. 5
66 MOSAÏQUE I>B $AIBfT'RUSTlG«..
de la mer pour venir cooâder $onfîl$, désespéré
de la iporii de Patrocle. Hésiode en nomn^ qua-
raixte^une, vers 549 e( suivants de ss^ Tiiébgo*
qie y et il ajoute :
< Ce soqt les filles antiques de l'Océan et de
Téthys. Il y en a encore bien d autres» car
ces légèi*es Océanides sont au non^re de trois
mille; race brillante de déesses, rép^due
mâmé sur la terre, où elles habitent les pro^
fondeurs des lacs. Parcôl est. aussi. le nombre
des fleuves aux ondes retentissantes, fils de
rOcéan et de la vénérable Téthys. Il ser^t
bien difficile à un mortel de dire tous levrs
noms ; mais les hommes connaissent les pom»
» de ceux auprès desquels ils demeurent. >
Homère dit aussi dans le vingt-troisième U*
vre de llliade que c tous les fleuves, toutes les
» mers, toutes les sources et totv^ les lacs pro-
» fonds viennent de l'Océan. > On voit donc
que ces anciens poètes ont fourni les sujets et
Tordonnance générale de cette masaïque, où la
tête colossale de l'Océan, avec les fleuves qui
coulent de sa bouche, est au centre, entourée
de tritons et de néréides qui représeqtent allé*
goriquement les autres eaux de toutes sort^.
MOSÂÎQtm DE S^AINT-RUSnCE*. 67
^ Parmi kurs noms, tous écrits en gtec^ ceux
d'Aréthuse, de Thétis, Triton, Glaucus, >Ino^
Paiémon, Panope, sont bien connus. Doio est
nommée dans l'énumération homérique. Les
noms dé teucas, Xantippe et Borée sont très-
connus, tnais sans être donnés ailleurs, que je
sache, à des divinités marines, En&i ceux de
Nymphc^énès, Tritogânios, Sicéliôlès, coospo*
ses très4tymologiquement, paraissent ici pour
h première Ibis, et pourront aarichir las 4ic?
tionnaires. Le premier est écrit Nynpkagénès,
ce qui tient à la prononcktion des Grées, où la
lettre n de:vant un p prend le son de Vm, ideùr
tité deéon qui aura trompé l'ouvrier. Par la
même ra^n, sans doute, le ipot B^rém est
écrit j^orto^. Enfin lé mot Tritogérm^^ endom-
magé , peut se lire seulement d'après une
côsLJectiuHe que je hasarde comme prohable* sur
ee qui reste.
La foiime des lettres est celle de beaucoup
dWiptiqnsdes premiers siècles de nOtreère,
C'est le caractère capital avec le sigwu et Vepr
silon limifarmes, V.alpha et YôpfiégAdn pai;actère
onciaL Ces signes, iion plus que le$î dQU^ fautes
6B mosaïque- Vtt SAlftT-RUSTICE.
d'orthographe, ne peuvent préciser k date de
çemopnment. Restera dpnc, comme radicatipn^
les médtâlle& trouvées dans ces fi>ai})e$, et sur-
tout la iiiature dès constructionjs et le style deg
objets: d'art« Quant anx médailles, elles, vpnt^
dit-on r àa troisièsiie au dnqiuème^ ^ièicle«
• Un tel édifice, construit dans la Gaule avec
toutes les habitudes de Tantiquité et les orne^
mentS' de la mythologie» ne peut étire guère
postérieur an quatrième siècle. Xes figures.de
la mosaïque sont d'une exécution iuégate; mais
la disposition et Teflet en^sent en général satis-
faisants, n ne faut pas ()ii^ter que ces an-*
cteiines lïtosaïqûès^ ^oiployéesau pavé;de salles
d'uni usagé joamalier, visiaient pl^s à la soli<|[té,
à un ceriamè^ot d'îsnsemble» qu'à cette perfeo*
^n admiraible de qudques grandes mosaïques
lAàoderàes, telles que celle qui est placée dans le
Musée des Antiques, à Paris, et surtout les co-
pies de quelques chefs-d'œuvre de la peinture,
(kitesàRome, de même grandeur. que les ori*
ginaux, tomme la mosaïque de la Transfigura*
fion dé Raphaël^ celle de la . Communion de
^int Jérôme du Dominiquin, qui sont compa-
raMeSvditon, à nos tapisseries des Gobeliii&,
et assurent une durée indéfinfe aux sùblîmei^
compositions de ces grands maîtres. Mais les
prismes *<1^ différentes pierres^ qui servent à ces
admirables ouvrages ont jusqu'aux plus petites
dimensions, tandis que pour œs pavés aux-
quels les anciens ont borné l'emploi de la mo-
saïque, les prismes sont ordinairement de plu-
sieurs lignes de surlace.
Tels sont ceux de la mosaïque de Saint-Rus-
tice. Quant à leurs matières, ce sont la pierre
calcaire, des marbres, des :silex, des pâtes de
verre, etc. M. Soulages a Êdt recueillir avec soin
tous ceux qui provenaient des débris de s par"
ries détruites ; il les a fait trier minutieusement
et placer dans différentes caisses, ce qui per-
mettrait d'employer, pour les parties à restau-
rer, les matières mêmes qui avaient formé les
parties détruites. Il a encore fait preuve de
beaucoup d'intelligence en enlevant dans son
intégrité et en faisant transporter à Paris le
fragment qui se voit aujourd'hui au bas du
grand escalier à la Bibliothèque du Roi. Car
c'est à cet établissement que M. Soulages a cédé
70 MOSAÏQUE DE SAfiriHill^âTIGC.
son monument en se bornant au rembo«rte^
ment de ses frais. Ëspénms que nous verrons
tHentôt cette taste mosaïque tout entière déco*
rërle pavéd'tmedes aalles basses de^aidregrand
dépôt de3 connaissances bumaines«
( '.
L'HOTEL DE CLUNY,
SON LOCATAIRE ET SON MOBILIER d'aUJOURd'hUI
Jamais^ Thôtel âe Cluny n'a eu de mobilier
pluis ancien qu'aujourd'hui , puisqu'une moiâé
est contemporaine de sa construction , et que
l'autre lui est bien antérieure. Qui ne cernait ,
ou du moins qui n'a entendu citer la merveil-
leuse collection de M. du Sommerard? Lui-
même à rédigé une notice sur l'hôtel qu'il oc-
cupe, sur tous les souvenirs qu'il y a ressuscites
en y ramenant avec lui la fin du moyen-âge et
le temple de la renaissance ; enfin, sur 1 antique
palais ipmain qui, contigu à cette demeure,
réunit, sur ce point de PSffis , dans un espace
(ïeu étendu , le moyen-âge avec l'antiquité.
72 l'hôtel de cluny.
A la fin du siècle dernier et pendant tout le pre-
mier^quart de celui-ci » les monuments histori-
ques de notre France furent victimes d'un bien
inconcevable dédain. Il fallait > il y a trente ans,
un jugement vraiment indépendant et une
grande force de volonté pour se soustraire à
cet esprit de partialité , et pour opposer au van-
dalisme destructeur tous les moyens de conser-
vation dont on pouvait disposer. Sans doute
plus d^un homme éclairé dut gémir de la ten-
dance de l'art , qui sanctionnait , pour ainsi dire,
par ses principes exclusifs , et consommait , par
l'abandon et le mépris, l'œuvre d'une fiiiteur
dévastatrice. Mais deux hoimhes essayèrent,
dès lors , de s'opposer activement à ce torrent,
M. Âlexandrë.Lenoir et M. du Sommérard*
M. Alexandre Lenoir en donnante ses vues
de conservation un caractère ^andioise et mo-
numental , fut choisi, dès 1791 , par les homr
mes qui , comme l'abbé Grégoire , effrayés de
la rage destructive des démolisseurs, cher-
chaient à introduire l'ordre dans le désordre ,
et à sauver , au nom des arts , les moauments
en butte à la fureur de tant dépassions hoâtiles.
« Cependant, dit M. du Sctfnmeirfœd » les
L^HÔTEL DE CLUWY.. .7 S
paroxismes de notre délire révolutionnaire der
Tinrent si violents, qu'il ne dépeinlait inênie
pas de nos tout-puissants législateurs d'en resr
treindre les effets au profit des arts. >
c La convention nationale» écrivait en laii m
M. Alexandre Lenoir, rendit plusieurs décrets
en leur laveur. Son comité d'instruction pubUr
que créa une commission composée de gens de
lettres et d'artistes , pour veiller à la consçrva-
tion des monuments des arts. Bientôt » de celt^
réunion précieuse sortit; un nombre considéra-
ble de mémoires, d'adresses et de rapports»
qui portèrent la lumière dans les départements ;
et l'on parvint à arrêter le bras de la sottise ,
qui abattait les statues , déchirait les tableau:^
les plus précieux et fondait les plus beaux bron-
zes. De ra]:)baye de Saint-Denis , que le feu
semble avoir incendiée , du sonunet des voûte;5
jusqu'au fond des tombeaux , j'ai retiré les ma-
gnifiques mausolées de Louis XII, de Fran-
çois I®^, de Henri II, de Turenne, etc. O mal-
heur ! ces chefs-d'œuvre de l'art avaient déjà
éprouvé la fureur des barbares. Une grande
partie de ces monuments qui attestaient la.gloire
de Li nation , mutilés , et Içurç i*uines. ^rjses
74 L^HÔTÉL DE CLUWY.
dans un cimetière, étaient cachés sous l'herbe
et recouverts de mousse. J'en ai recueilli les
restes précieux que je puis restaurer. Heureux
4
si je puis faire oublier à la postérité ces destruc-
tions de l'ignorance ! »
On sait comment M . Alexandre Lenoir remplit
cette noble ambition. Ce Musée des Monuments
français , où l'on parcourait , de salle en salle ,
les différentes époques de l'histoire des arts
parmi nous , était une glorieuse conquête sur
la destruction. M. du Sommerard, dans la no«-
tice à laquelle nous consacrons principalement
cet article , regrette sincèrement cette c belle
conception, qu'on rendit victime de sa tache
originelle , par l'application mal laite d'un prin-
cipe très-conciliable, à notre avis , avec sa con-
servation. > Il indique en effet les moyens par
lesquels le gouvernement de la Restauration
aurait pîi conserver au Musée des Petits- Augu^
lins une grande partie de ses trésors, du consen-
tement de leurs possesseurs primitifs , et rem-
plir ensuite les lacunes formées par les objets
enlevés. Au lieu de cela, si on Ht dans cette no-
tice le sort qu'ont éprouvé une grande partie
des débris de ce musée si national , on verra
l'hôtel IXB CLUNY. 75
quelle barbarie il y a encore dans nos mœurs, au
sujet des beaux^^rts. Aussi, M. du Sommerard,
fort d'une triste expérience, n'ose encore se joiii^
dl^ à ceux qui proclament avec une confiance
pteine «de candeur , c que les temps de la des-
truction sont passés, et que ceux de la conser
vation et de la réédification commencent. »
G 'est surtout pour M. Lenoir qu'un tel es-
poir serait bien difficile à embrasser de nouveau.
Quant à M. du Sommerard, sa lutte contre le
vandalisme n'a eu ni les mêmes caractères ni
les mêmes vicissitudes. Un goût éclairé et indé-
pendant lui fit recudllir , dès le commencement
du siècle, des meubles et des ustensiles que
teùr admirable exécution ne sauvait pas de des*
tpuctfons conseillées alors par l'intérêt; car on
trouvait moins de profit à vendre intacts ces
beaux morceaux dont personne ne voulait
qu'à les détruire pour en extraire les matières
précieuses qui en faisaient partie. D y- avait
même tels ouvriers , espèce de suppôts du van-
dalisme, qui, sans comprendre la portée de
leur barbare occupation , ne faisaient guère autre
chose que fendre , casser , raboter , démantibu-
ler, brâler les délicieuses sculptures de tant d an-
76 l'hôtel ue cluny,
dens meoUes, pour en extraire For , Targenî;, les
cuivres , les ferrures. Les véritables barbares^
c'étaient les artistes d'alors , professeurs de mé-
pris, au nom de l'antique, pour ces chefe-d'œu-
vre , et les déclamateurs qui embrassaient, dadis
leur dénigrement, toutes les œuvres du passé.
Pour l'amateur qui avait su se préserver de
celte fièvre imitatrice , c'était , chaque jour , le
spectacle douloureux de la barbarie sous». toutes
les formes ; mais aussi obtenait-il souveat , à
vil prix , ce qu'il pouvait lui soustraire. Ainsi
commença sans doute cette belle cic^ection. La
possession d'un objet précieux amenait le désir
d'un autre; ceux qui s ofiraient d'eux*même&
mettaient sur la voie de ceux qu'il fallait cher-
cher. M. du Sommerard devint ainsi un habile
et heureux chasseur, à la piste des chefs^'œun
vre des anciens meubles , et de cette chasse de
trente<;inq années est provenue une collection
dont la magnificence surpasserait de beaucoup
les moyens d'un particulier, si ces oï^ets avaient
toujours été au prix où ils sont aujourd'hui.
Son appartement , ainsi meublé , est devenu
un musée où la foule él^ahte , admiratrice plus
ou moins éclairée de ces vieux objets rajeunis
l'hôtel de cluny. 77
par leverms prestigieux de la mode » a demandé,
comme une faveur, d'être admise* £t, quand,
par une idée qu'on peut dire heureuse avec plus
de raison que ces innombrables idées heureuses
de tous nos prospectus, M. 4u Sommerard
transporta son riche et antique mobili^ dans
le vieil hôtel des somptueux abbés de Cluny ,
la vogue devint une fureur , et je ne sais com-
ment ferait aujourd'hui cet honorable magistrat
s'il voulait user du droit qu'a tout particulier
de rester tranquille chez soi. Il est vrai que ce-
lui qui possède &t surtout qui a composé une
pareille collection doit avoir une grande jouis-
sance à la faire admirer aux autres , quand il
voit une admiration sincère remplacer enfin la
oiripsité que dut seule exciter long-temps ce
qu'on appelait sans doute le goût bizarre du
bonhomme.
M. du Sommerard a été plus heureux que
M. Lenoir. Tandis que celui-ci voyait le noble
musée , objet de tous ses soins , dispersé, et ses
monuments exposés à de nouvelles dégrada*
lîcMiSy sans avoir pu arriver à une ^oque de
véritaUe appréciation conune la nôtre , la col-
lection du premier continuait à s'enrichir cha-
78 L -HÔTEL DE CLUIVY;
que jour , pour paraître enJBn dans toute sa
gloire à l'hôtel de Gluny*
En jo^nant à la notice de cet hôtel celle du
palais des Thermes , qui est contigu , M. du
Sommerard a saisi avec empressement une 00*
casion de payer un juste tribut d'hommage à
l'ancien oonaervateur du Musée des Pétits<-Au-»
gustins. Cette occasi<» était naturellement o£»
fer te par le beau projet de Ma Albert Lenoir,
son fils 9 architecte dont l'Académie des Ii»crip-
lions et Belles^Lettres a plus d'une fois couronné
les savants travaux, et qui attira en 1833 l'àt^
tention de cette compagnie sur Tintérêt qu'of*
frirait pour la recomposition d'un musée d'an-
tiquités nationales par époques la réunion de
l'hôtel de Cluny et du palais des Thermes, en
complétant la jonction de ces deux édifices his-*
toriques par des constructions de style inter-
médiaire.
c Cette disposition^ entièrement dans l'esprit
du siècle , dit M. Albert Lenoir » oQrirait tout
l'attrait d'une étude hdh de l'histoire. : nos an?
nales ^^viendraient populaires, lorsque IçsmO-
numents eux-mêmes. les dérouillaient sôus nO$
yeux, y •
l'hôtel de cluny. 79
Et, lorsqu'on pense que 1 exécution d'un tel
plan , auquel étart joint le devis le plus déuûllé,
ne coûterait pas la moitié du prix de ces édifices
en planches légères » qui s élèvent, comniç
d'un coup de bavette , pour les circonstance^
les plus transitoires, on ne peut s'empêcher d'é-
prouver un regret véritable. Oui , ce seraient
là des moyens honorables en même ten^ps que
peu cpûteux de jeter un pur éclat sur un rè*
gne , sur une administration.
Joignons nos vœux à tous ceux qui ont été
exprimés pour voir se relever ainsi un Musée
de Monuments français , et ,- puisqu'on fait de
souhaits il n'en coûté pas plus de vouloir les
choses complètes, souhaitons de voir M. Albert
Lenoir, nommé conservateur des monuments
de haute sculpture, conduisant les visitem*s
empressés à travers l'antique palais des Ther-
mes et la galerie d'époque intermédiaire qui y
ferait suite, jusqu'aux appartements de l'hôtel
de Cluny, où il les remettrait aux mains de
M. du Sommerard nommé aussi conservateur
de sa belle collection de meubles , alprs ac-
quise par le gouvernement pour compléter ce
musée.
80 l'hôtel de cluny.
En attendant la réalisation de ce vœu, M. du
Sommerard admet, à de certains jours, lafoide
élégante dont nous avons parlé, et à laquelle il
feit, avec une complaisance extrême, les hon-
neurs de sa magnifique coUedtiôn. Quoique la
grande richesse de cette collection y entasse les
objets, et nuise ailisi à Teflet qu'ils produiraient
plus largement espacés, ces objets ont poiu*-
tant le mérite d'être chacun à sa placé. Le sa-
lon, le vestibule, l'oratoire, la salle k maiïger,
la galerie, la chambre à coucher, la chapelle,
etc. , sont garnis de leurs meubles respectifs,
comme sef*vant à leur propriétaire, à la ma-
nière dont nous pourrions nous servir des meu-
blés de la rue de Cléry ou du Êiui)ourg Saint-
Antoine. Cette intention est plusieurs fois indi-
quée, notamment par le piano moderne, entîè-
remeïit revêtu de parois d'ébène délicieusement
sculptées, provenant d'un de ces anciens in-
struments à touches, appelés virgineltes.
Nous ne partageons pas l'opinion de ceux
qui critiquent ce meuble ainsi composé par
M. du Sommerard. Plusieurs de ces critiques
sont peut-être dues à la prétention de se mon-
trer connaisseurs, en déclarant de mauvais
l'hôtel DR CLUNY. 81
goût, à côté des vieux, meubles complets dans
leur état primitif, un assemblage de parties an-
ciennes, réunies par la Êintaisie d'un amateur-
La décoration de ce piano nous a paru, au con-
traire, feire honneur au goât de M. du Somme-
rard, lequel donne la preuve d'ailleurs qu'il
existait au seizième siècle dies instrumaits de
la forme dé nos pianos carrés. Aux angles de
cehii-ci, se détachent avec avantage , sur les
soudures bas-reliefs de l'ébène, quatre diarman-
tes petites statues d'ivoire , portant des instru-
ments de musique, et d'une pureté de formes,
d'une élégance d'agencement, signalant les plus
beaux temps de la renaissance-
Une foule d'autres statuettes, de vases, de
sculptures de tout genre, en divers bois , sur»
tout de ce vieux bois de poirier, qui joue lé
broïize à s'y méprendre, prouvent évidemment
que nos anciens, non seulement né nous étaient
pas inférieurs en invention, en expression et
en dextérité, mais même, il faut bien le dire,
qu'ils nous étaient supérieurs dans toutes ces
parties de l'art. Nous engagerons les incrédules
qui voudraient vérifier cette assertion à se faire
présenter à M. du Sommerard , et nous leur
II. 6
82 l'hôtel db cluny.
signalerons, comme un exemple de cette supé-
riorité dans les arts, non seulement du semème,
mai^du quinzi^e siède sur le dix-neuvième, un
morcrau qui n'est pas encore restauré, nmis
qui, dans ses quelques pieds cubes de bois,
renferme peuirétre plus de belles parties que
toute une exposition annuelle de sculpture au
Louvre : c'est le rétable d'Etei?born, placé au
milieu de la paroi de la chapelle, qui lait fece
à la porte d'entrée, morceau de la fin du quin-
zième siècle.
îifffk ne nous lancerons pas dans le com>
mencement d'une énum^ation abrégée, que
l'embarras du choix rencjbait beaucoup .tr<^
difficile. Cette énumération se trouve d'ailleurs
présentée avec méthode dans le volume de
M. du Sommerard, qui a pour titre : Notices
mir t hôtel de Cluny et sur le palais des Ther-
mes, avec des notes sur la culture des arts,
principalement dans Us ifuinxième et seizième
siècles.
L'auteur, en décrivant l'hôtel de Gluny, noi»^
en Êdt parcourir les pièces principales, et, dan^
chacune, appelle l'attention sur les prindpaux
dbjets dont il l'a meublée. C'est un heureux
l'hôtel de CLUNY. 83
cadre pour joindre l'histoire technologique à
l'histoire monumentale. Les notes annoncées
par le titre, et qui forment plus de la moitié du
volume, sont amusantes et instructives. Ce ca-
ractère d'originalité, auquel tant de gens pré-
tendent, appartient certainement à M. du Som-
merard: il l'a prouvé en devançant presque
seul, pendant tant d'années, le goût qui règne
aujourd'hui.
On trouvera donc, dans son livre, une foule
de vues et de réflexions saillantes. Il y a bien
des feîts curieux dans ce volume ; et qui saurait
s'en servir avec art, et les placer à propos, y
pourrait puiser la réputation d'une sorte d'éru-
dition historique.
M. du Sommerard, que ses goûts ont appelé
à étudier l'histoire, de la bonne manière, c'est-
àKiiredansles détails et d'aprèis des monuments
contemporains, a pourtant cédé au désir d'illu^
trer les lieux qu'il décrivait, en admettant par-
mi les documents très^uthentiques dont il se
sert, une anecdote; sans doute ibrt piquante,
mais qui, nous devons le dire, nous paraît, jus-
qu'à plus ample informé, devoir re&ter dans le
Si l'hôtel de clunv.
domaine du roman. C'est Tayenture de ht
chambre de la reine Blanche, où François I^^
peu de jours après la mort de Louis XII» en
surprenant, d'une manière aussi peu discrète
qu'utile à ses intérêts, Marie d'Angleterre,
veuve de son prédécesseur, et le duc de Suf-
folk, et en leur fournissant à l'instant même les
moyens de légitimai l'attrait qu'ils éprouvaient
l'un pour l'autre, sut éch'apper au danger
qui le menaçait de se voir donner un maître.
Quoi qu'il en soit, la prétendue chambre
nuptiale est connue réellement par tradition,
dans l'hôtel de Gluny, sous le nom de chainbre
de la reine Blanche. H y a là une coïncidence
qui est le plus fort argument de M. du Som-
merard ; car il a consigné, à ce sujet, une re-
marque intéressante et propre à expliquer plu-
sieurs passages de l'histoire, qui seraient in*
compréhensibles sans cette clef. C'est que dans
tous les cas oii il est question de reine Blanche,
et où évidemment, comme ici, on ne peut l'en-
tendre de la mère de saint Louis, il s'agit des
reines veuves, par l'usage des reines de France
de porter le deuil en blanc, c Henri III, en ar-
l'hôtel de cluny. 86
livant à Paris, alla saluer la reineJ81anche, » dk
l'Ëstoile. C'était Elisabeth d'Autriche, veuve
de Charles IX.
. M. du Sommerard a versé à pleines mains,
dans son livre, des notions variées qui exk font
up répertoire anecdotique fort curieux pour le
quinzième et le seizième siècle. On aime à y lire
surtout des renseignements sur nos premiers
artistes en tout genre, à l'époque de cette grande
fermentation intellectuelle. Plusieurs trouvent
là une juste réparation de l'oubli des biogra-
phies ; quelques monuments anonymes, d'une
véritable perfection, font plus d'une fois re-
marquer à Fauteur la modestie désespérante de
ces bons ouvriers d'alors, si simples dans leurs
habitudes, et si sublimes dans leurs conceptions
et leurs œuvres.
Ces intéressantes digressions se rattachent si
natureUement au sujet, que M. du Sommerard
aurait pu , en modifiant un peu son plan , les
faire entrer dans le corps de ses notices. Car.
les notes si longues et si multipliées, qui, pla-
cées au bas des pages, appellent sans cesse la
curiosité du lecteur, rendent fatigante et dé-
cousue lalecture du texte, interrompue à chaque
86 l'hotel de cLumr.
I^e. Les autres notes plus longues, rejetées à
kl fin, sont accompagnées, de même, de notes
au bas des pages, tout aussi multipliées. C'est
là un défaut dans la forme de cet ouTrage.
M. du Sommerard pourra nous dire quH n'a
pas voulu ÊJre un ouvrage, maïs une notice, un
catalogue» A cela nous lui répondrions qu'il a
£dt beaucoup mieux, et que son volume, même
avec le dé&ut que nous avras cru pouvoir si-
gnaler dans la forme, est un des rqiwtoiresles
plus substantiels en notions instructives et en
aperçus ingénieux sur lart, 1 Industrie, lliis-
loire, les habitudes et les mœurs de nos pères.
MUSÉE D ANTIQUITÉS NORMANDES
A ROUEN.
Dan$ ime d^s p£irMe9 le^ plus élevées de la
ville die Rouen, u^ ancieû couvent, du nom de
Sainte-Marie, plus heureux dans son change-
ment de fortune que tant d'autres édifices du
inéme genre, est devenu le domaine que se
son( parljagé de nobles arts. Là, sous la direc^
tipu de M. Langlois du Pont^e-l'Arche, la jeu-
nesse normande fait revivre cette ancienii^ acat
demie de peinture de Rouen, qui, d'après les
renseignements fournis par M. Langlois lui-
même, était fréquentée, au milieu du siècle
dernier, par plus de trois cents élèves, et dont
la réputation s'était répandue dans toute la
France. Là aussi un cabinet d'histoire natu*
relie s'enrichit chaque jour de dons nouveaux.
88 MUSEE d'antiquités NORMANDES.
Une troisième partie de cet édifice , qui du
culte de la religion a passé à celui de la science ,
est consacrée aux antiquités normandes. Ce
musée a été fondé en 1852, et il faut avoir vu,
comme nous, quels ont été alors ses Êiibles et
informes commencements pour apprécier le
mérite de M. Deville, conservateur, ou plutôt
créateur de ce dépôt remarquable. Son activité,
jointe aux ressources d'un esprit ingénieux et
inventif, n'a pas tardé à rendre effective une
mesure qui, sans lui-, n'aurait peut-être existé
que sur le papier. Grâce à lui, au contraire, elle
n'a pas tardé à devenir un Ëdt très-consistànt.
Il n'avait pourtant, avec soi^ titre de conserva-
teur, qu'une allocation peu considérable et là
jouissance de deux côtés d'un cloître de l'ancien
couvent que nous avons nommé. Il eut d'abord
à disposer ce cloître, de manière à en Êiire une
galerie fermée , en même temps que bien éclai-
rée, et décorée d'une manière analogue à sa
destination. Les arceaux, en ogive, de Tan-
cienne construction monacale, se prêtaient fort
bien à ce double but.
Sous la direction du conservateur, ces ar-
ceaux furent répétés par des ouvriers inteHi^
MUSÉE d'antiquités MORMANBES. 89
gents, de manière à remplacer un mur intérieur
et à former une double galerie, ayant jour d'un
côté sur la rue, de l'autre, sur la cour du cloî-
tre. Des armoires en chêne, du même style
que ces salles, si bien appropriées à leur desti-
nation, occupèrent les espaces pleins ; et ce-
pendant arrivaient les objets qui devaient les
garnir.
L'appel fait au patriotisme des Normands iut
entendu de tous côtés : ce fut la source la plus
féconde ; elle augmenta encore le caractère de
nationalité provinciale de cette collection, doat
toutes les pièces ont quelque rapport à la Nor-
mandie, soit par leurs donateurs, soit par les
lieux où ils ont été trouvés, soit par les souve-
nirs qu'ils réveillent, les monuments, les
hommes illustres auxquels ils se rapportent.
Dès son premier arrangement, cette collection
se trouve ainsi assez nombreuse pour être clas-
sée en trois parties, où viendront se placer tous
les monuments qui enrichiront successivement
ce musée , suivant qu'ils appartiendront à l'é-
poque romaine , au moyen4ge ou à la renais^
sance.
Parmi les monuments de la première de ces
90 MUSÉE d'antiquités NORMAÏfDES.
trois époques, on remarque d'abord plusieurs
tombeaux en pien^e, découveits à Rouen même.
L'un était celui d'ËverinUs, fils d'Ëverus, ainsi
que rindique Tépitaphe eyeiuiu EVBïa Fiti. Un
autre n'a point d'inscription, mais il est orné
de]sculptures qui représentent deux têtes au
milieu de boucliers et d'ens^gnes enlacés ; sur
les deux bouts sont figurées des draperies* On
a trouvé dans ce sarcophage quelques mé-
dailles et un fi*agment d'étofïe brochée en or ;
d'autres sépultures avoisinaient celle-d. C'est
w même lieu qu'a été trouvé un beau gobelet
en verre, parfaitement conservé, et sur la panse
duquel on remarque des gouttes de verre colo^
ré. rangées symétriqueweat.
L'armoire où est ce vase en renferma beaur
ooup d'autres de la même matière, et fournis
principalement par les petites villes de Cany
auprès de Fécamp , et de Lunerai auprès de
Di^pe. Dans le nombre sont quelques pe-
tites fioles contenant encore le liquide qui y
fut yetsé. L'ouverture par laquelle il fut intro-
duit est fermée avec du verre, ce qui explique
cette étonnante conservation , après plus de
quinze siècles de s^'our dans la terre. A Yéble-
MUSEB d'antiquités NORMAJNDBS. 91
roB» dans le pays de Gaux, a été trouvée une
belle urne en verre, haute d'environ un pied,
dans laquelle étaient des os et une médaille de
JHIaro-Aurèle. La forêt de Maulevrier a iburni
un pied de bronze, qui a attiré lattention de
TAcadénaie des Inscriptions et Belles-Lettres
çt de celle des Sciences^ auxqueUes M. Deville
Ta comnouniqué; il a été l'objet d'un savant
mémoire de M. Jomard à la première de ces
compagnies. A côté de ce monument précieux
sont un poids en bronze, donnant la livre ro*
maine ; une petite clef de même matière et d'une
él^ante exécution ; un dez à coudre, également
bien conservé; et une quantité d'épingles de
tète, trouvées dans les fouilles du théâtre de
LiUèboone, oiï leur présence signale Taffluence
des spectatrices qui, dans la Neustrie connue
à Rome, se portaient à ces jeux publics.
Le hasard, qui a ainsi constaté le passage de
beaucoup de femmes sans doute fort obscures,
s'est joué, au même endroit, du soin orgueilleux
qu'une, dame puissante avait mis à transmettre
son image de marbre à la postérité. La statue de
femme en marbre blanc, trouvée en 1838 dans
lé balnéaire adossé au théâtre de Lillebonne,
9& MUSBB d' ANTIQUITES NORMANDES.
la langue grecque. L'autre monument, con-
sacré à un personnage plus considérable , est
intéressant à la fois pour Tart , la symbolique
et lepigraphie. C'est une belle urne cinéraire,
de la petite forme tumulaire quarrée. Elle a
été donnée au musée par le conseil municipal
de Rouen. Elle est décorée de génies funèbres
soutenant des guirlandes de fruits et d'épis ;
sur le fronton de son couvercle , un lion terras-
sant un taureau offre un des sujets de prédi-
lection du culte mfthriaque , si profondément
étudié par M. Félix Lajard. Cette cirôonstance
s'accorde parfoitement avec la belle forme des
caractères de l'inscription et avec le style du
monument, pour le placer vers la fin du se-
cond siècle de notre ère, et pour expliquer les
lettres CD., seules abréviations , parles mots
Clarissimo Decurioni^ titre en usage à cette
époque. L'inscription , conçue en fort bons ter-
mes , exprime un souvem'r affectueux , où pour-
tant la place des mots amicitiœ fœdere pourrait
indiquer qudque trace d'ostentation; car il
semble en résulter cpie < ce monument est un
dernier office d'affection, rendu par Lucius
Cincinnus à la mémoire de Marcus Postilius
MUSEE d'antiquités NORMANDES. 95
Àrator, décurion très-illœtre, qui dut, à Tap-
pui de son amitié, les honnears et la fortune
dont il fut comblé. > Au reste , nous soumet-
tons aux connaisseurs le texte môme , qui a
justement attiré l'attention du savant conser-
vateur :
M POSTILIO ARATOR [ij
AMIGITIAE FOEDERE HONORIB [us"]
DOMSQ COMVLÀTO L CINCINN [us]
G D E Tins DISGESS [o]
POSTREMTM HOC MO
NVMENTO MV
NYS GOMPLE
vrr*
* Une autre inscription romaine , en ^îaractères du meil^
leur temps , mais que la forme de deux noms peut faire re-
jeter jusqu'au troisième siècle , vient d*ôtre trouvée en 1836
dans les fouilles de Lillebonne^ et enrichit le musée de Rouen,
en même temps que Tépigraphie , d'un nouveau monument,
où le sentiment de la. douleur maternelle est exprimé avec
une toncbante simplicité. Trois lettres effacées à la seconde
ligne peuvent se restituer , il nous semble , d'une manière
assez probable.
D [M]
TELES[a]HORAyi]
LLAVIFILPUDO
BIFILIOSVOVI
VAPOSVIT
C'est-à-dire : Auœ Dieux Mânet : — Téléêa fille d^Hora-
96 MUSÉE D ANTIQUITES NORMANDES.
Dç Turne cinéraire d'un patricien romain, à
la chassie d un saint évèqùe , c'est la transition
naturelle de l'époque romaine au moy^a-âge ,
et c'est aussi la transition entre les deux mo-
numents les plus remarquables du musée de
Rouen , relatifs à ces deux périodes. Saint Se-
ver, évêque d'Avranches, qui a donné son nom
au laubourg le plus considérable de la cité rouen-
naise , a été placé par quelques hagiographes
sur h siège épiscopal de cette viDe. Quoique
l'inscription de la châsse qui nous occupe porte
que le corps de ce prélat y était déposé avec
les bras de deux autres saints , la dimension
de ce monument prouve que cela était impos-
sible. Cette châsse n'en était pas mmns un des
objets les plus précieux du trésor de la cathé-
drale de Rouen , si pauvre aujourd'hui. M. De-
ville en a fait la découverte dans le grenier d'un
habitant de Rouen, qui , sur sa demande, s'est
empressé d'en faire don au musée. Maïs ce re*
tillavus a mis [cette inscriptioa] pour son fils Pudor, à qui
elle survit.
L'impossibilité de bien rendre les simples mots filio suo
viva posuit est une des nombreuses circonstances où paraît
la supériorité du latin dans le style lapidaire.
MUSBE D ANTIQUITES NORMANDES. 97
liquaire , jadis si riche et ûi brillant , était dans
un tel état de délabrement et de dégradation »
qu'il n'offiait, à Tabord, que l'aspect d'une
vieille caisse en bois de chêne. L'inscription,
qu'y découvrit aussitôt l'œil eitercé de Thabik
archéologue, lui montra l'intérêt de ce meuble
saint , donné à la cathédrale de Rouen par un
de ses chanoines, Drogon de Trubleville. Or
l'étuide approfondie que M. Deville a faite <fe
l'histoire de cett^ cathédrale, le mit bientôt sur
la voie de deux chartes originales , octroyées
par lé chanoine Drogon, sous les dates de 1205
et 1204. Ce seigneur ecclésiastique avait ac-
compagné Richard Gœur-de*Lî(Hi dans sa croi-
sade , ce qui explique la présence du nom de
ce héros aventureux sur le reliquaire* Enfin
une description du même monument, dans cer-
tain procès^verbal d'une céréoionie, et les
traces de la plupart des matières précieuses
qui le recouvraient et qui en avaient été arra-
chées violemment à une époque désastreuse,
ont permis à M. Deville d'opérer une des plus
complètes et des plus heureuses restaurations
que l'on puisse citer en ce genre. La châsse,
ainsi restaurée, est revêtue de lames de cuivre,
II. 7
98 MUSBE d'antiquités NORMANDES.
dorées et argentées , à dessins estampés ; ses
bordures sont ornées de cristaux de couleur;
elle affecte la forme d'une église en croix ; une
figure de saint Sever , en bois doré^ occupe la
place du clocher ; quatre figures d'évéques, en
bois argenté (les figures primitives étaient en
argent) , occupent les quatre portails.
Le nom de Richard Gœur-de-Lion , joint aux
dates des chartes de Drogon , peut assigner
pour date à ce monument la fin du douzième
siècle » puisque Richard mourut en 1199.
La richesse du musée des antiquités nor-
mandes en objets du moyen âge , nous force à
passer sous silence une grande variété de cu-
riosités, dont plusieurs fort riches, toutes re-
marquables par quelque point intéressant , et
de parler seulement du délicieux monument
qui attire les yeux , en regard de la châsse de
saint Sever, dont il lait le digne pendant. G est
le modèle, en pâte de papier, de la jolie église
de SaintrMaclou. Chef-d'œuvre de patience,
d'exactitude et d'adresse , ce modMe a été ejcé-
cutépeude temps après l'achèvement de l'é-
glise, puisqu'on y voit les portes primitives de
l'édifice, qui furent remplacées, vers 1540, par
MUSEE d'antiquités NORMANDES. 99
ces magnifiques portes en bois sculpté,.dues au
ciseau de Jean Goujon. Les plus petits détails,
tant extérieurs qu'intérieurs* se retrouvent
dans ce modèle ; il n'est pas jusqu'aux vitres
peintes de l'église qui n'y soient reproduites.
La tradition veut qu'il ait été lait par un ecclé-
siastique de Rouen, qui aurait mis, dit-on, dix
années à le terminer; son nom est resté inconnu.
Feu M. Alavoine, cet habile architecte , auteur
de la flèche en fonte de fer de la cathédrale de
Rouen , ne pouvait se lasser d'admirer ce petit
'monument.
Pour ceux de l'époque de la renaissance , il
laut placer en première ligne les vitraux peints
du seizième siècle, qui occupent une partie des
fenêtres du musée. La ville de Rouen est trop
riche en vitraux, pour apprécier peu^étre l'im-
portance de ceux que réunit son musée d'anti-
quités ; les étrangers en sont plus frappés ; tous
reconnaissent que, depuis la destruction du
musée des Petits-Augustins , il n'existe pas en
France , même dans la capitale , un établisse-
ment public qui puisse , sous ce rapport , riva-
liser avec celui dont nous parlons. Neuf fenêtres
en sont entièrement garnies ; elles présentent
lÔO MUSEE d'antiquités NORMANDES.
un développement de plus de quatre œnts pieds
carrés. Pour qui connaît la rareté des vitraux
peints et leur prix excessif dans le commerce
de curiosités , cette réunion , opérée en deux
années de temps , ne paraîtra point un effort
ordinaire , et c'est là surtout que brillent le zèle
et le goût de Thabile conservateur. Sous le rap-
port de la perfectioh du dessin et de Télégance
du style , les vitraux qui représentent les ar-
moiries de la corporation des orfévres de Rouen ,
sous la date de 1543 » et une assomption de la
Vierge, sous la date de 1572, sont en première
ligne. Sous le rapport de loriginalifé, ils cè-
dent encore le pas aux six panneaux où le
peintre verrier a retracé Vhistoire du juif et de
l'hostie, autrement dite le MiVac/e des Billettes,
que je vais rappeler en peu de mots.
Du temps du roi Philippe^le-Bel , un riche
juif, demeurant à Paris , rue des Billettes , était
parvenu à s'emparer d'une hostie consacrée ,
en gagnant une bourgeoise à laquelle il avait
fait un prêt sur gage. Maître de cette hostie , il
la perça de sa dague, et en fit, dit-on, sortir du
sang. Surpris et dénoncé par une femme du
quartier, il fut conduit devant le prévôt, et
MUSEE d'antiquités NORMANDES. lût
condamné au feu. Telle est 1 anecdote, fort ce*
lèbre jusque dans le siècle dernier , qui est le
sujet de ces peintures sur verre. Elle est expli-
quée, au bas de chaque panneau , par d^s qua-
trains du temps.
Dans la galerie du fond ont été placés leç
plâtres moulés sur l'admirable bas^relief de rh6-
tel Bourgtheroulde , représentant le camp du
Drap-d'Or, un des morceaux les plus remar-
quables de cette sculpture , pleine de vie et de
vérité, de la renaissance. Celui-ci est trop
connu pour que nous nous y arrêtions. Des
plats en faïence émaillée de Bernard Palissy ,
des armes disposées en trophées, des meubles
en bois de chêne et en ébène, sculptés avec une
grande délicatesse, entourent honorablement
l'entrevue de Henri VIII et de François I®"", dont
les médaillons surmontent le bas4*elief, comme
à l'hôtel Bourgtheroulde , d'où ils proviennent
également.
Vous verrez ainsi des monuments de toutes
les époques dans ce vaste reliquaire , consacré
à la Normandie , et vous ne reprocherez pas ,
je pense, au conservateur d'avoir lait arriver ses
antiquités jusqu'au dix-septième siècle , lorsr
102 MUSEE d'antiquités NORMANDES.
que , en sortant , on vous montrera sur votre
gauche une petite porte de chêne, encadrée
dans le mur du vestibule en face de Tentrée,
porte si basse, qu'un homme de la plus petite
taille devait courber la tête pour en passer le
seuil , porte cependant que ne regarde sans émo-
tion aucun habitant de Rouen , puisque c'est
celle dont le grand Corneille souleva si souvent
le marteau , sous laquelle se baissa si souvent
$on glorieux et modeste front
NOTRE-DAME DE ROUEN.
Une grande cathédraleest certainement undes
centres historiques les plus favorables pour bien
faire comprendre un pays et un peuple, pendant
une suite de siècles. Est-il un spectacle plus pro-
pre à faire réfléchir sur le passé et à rectifier beau-
coup d'idées formées à la légère sur les anciens
temps, que Texamen détaillé d'un de ces admi-
rables édifices ? Un auteur célèbre a pris avec
bonheur Notre-Dame de Paris pour cadre d'un
grand tableau de moeurs au quinzième siècle.
Cet édifice imposant, examiné avec complai-
sance par des yeux observateurs, montre quelles
sont les richesses de poésie et d'histoire conte-
nues dans une grande cathédrale. Toutefois on
peut dire que celle de Paris ne les oflre pas au
même degré que plusieurs autres. D'abord,
cette église , qui ne devint siège archiépiscopal
10& NOTRE-DAME DE ROUEN.
qu'au dix-septième siècle, n'a pas, pendant
toute la pai*tie antérieure de notre histoire, une
importance ecclésiastique compai^able à celle
des grandes métropoles des provinces. Ensuite
la cathédrale ne jouait pas un aussi grand rôle
dans la capitale, siège du gouva^nement, séjour
ordinaire du roi et de la cour , que dans une
ville conune Rouen , par exemple.
Là l'église cathédrale s'oflfre comme un cen-
tre autour duquel venaient graviter tous les
événements importants de la ville et de la pro«
vînce. A l'immense influence du clergé , à la
puissance des idées religieuses, se joignaient
le crédit des archevêques, qui étaient ordinaire^
ment les plus grands seigneurs du ropume ;
la splendeur d'un chapitre métropolitain, com-^
posé de l'élite de la société, et tâchant toujours
de se maintenir au premier rang de la province ;
le caractère auguste de la métropole , auquel
tout le monde rendait hommage avec une foi
sincère. C'en est une grande preuve que cette
préoccupation oii chacun était du lieu où il se-
rait inhumé : vivant, on se berçait de l'espoir
de reposer mort près d'un lieu saint, dans l'in-
térieur d'une église, et, parmi les églises, de
NOTRE-DAME DE ROUEN. 105
préférence dans la métropole, et, dans celle-d,
le plus près possible du chœur ou de telle
chapelle pour laquelle on professait une yéné-
ration particulière.
Un moyen d'obtenir ces honneurs si enviés
était de contribuer à rembellissément du tem-
ple. De là, tant d'agrandissements successifs, où
divers systèmes d'architecture se le disputent
de noblesse, d'élégance, de hardies conceptions;
car les artistes aussi qui exécutaient ces magni-
fiques constructions avaient droit à la sépul-
ture dans la cathédrale ; et les modestes in-
scriptions qui se Usent sur leurs tombes ont
sauvé de l'oubli plusieurs noms qui méritaient
bien d'être transmis à l'admiration de la pos*
lérité.
Ces artistes , qualifiés simplement du titre
modeste de maîtres - ouvriers , succédaient à
leurs pères dai^i leur art ou leur métier res-
pectif; ils recevaient d'eux, ou des maîtres au-
près desquels les règlements des maîtrises les
retenaient longtemps, une direction uniforme^
d^ transmise à leurs devanciers par la tradi*
tion, avec la communication des mêmes procé-
dés, enfin une position honwable comme atta-
106 NOTRE-DAMB DE ROUEN.
chés au service de la cathédrale. Ils y preHaienC
ainsi un intérêt dont tous leurs travaux, tous
leurs souvenirs faisaient une sorte de respec-
tueuse affection de Êimille. Leurs plans étaient
soumis à l'examen et à l'approbation de oe cha-
pitre éclairé, dont les délibérations consignées
exactement et sans aucune interruption , pen-
dant des siècles, dans la précieuse collection
des registres capitulaires, ont été feuilletés avec
une laborieuse patience par MM. De ville et
Floquet, et ont révélé à ces deux savants tant
de iaits intéressants pour l'histoire, et qu'on
chercherait ailleurs vainement.
M. Floquet a tiré un grand parti de ces re*
gistres capitulaires pour son histoire du privi-
lège de saint Romain, que nous examinons
avec détail dans notre quatrième partie. Ils
n'ont pas été moins utiles à M. De ville pour
la composition de deux ouvrages, lun sur
les Tombeaux de la cathédrale de Rouen,
l'autre sur la Liste des peintres verriers de la
même église. M. Langlois a puisé dans l'étude
approfondie de cet ancien monument, par
rapport à son art, et dans les sources les plus
diverses, d'autres documents du plus grand
NOTRE-DAME DE ROUEPf. 107
intérêt pour Thistoire, et qu'il a réunis dans un
■
livre sur lequel nous allons revenir.
L'importance d'une église métropolitaine
comme celle de Rouen se montre non seule-
ment dans les faits anciens de l'histoire, mais
dans les nombreuses recherches que font les sa-
vants pour l'explorer sous toutes ses feces. Je
doute que la cathédrale de Paris ait été aussi
curieusement étudiée dans toutes ses parties
que celle de Rouen. D faut s'être instruit par
la lecture de plusieurs de ces savantes explora-
tions pour comprendre un monument qui ren-
ferme, on peut le dire, toute une civilisation»
Sans cela quelle surprise, quel renversement
d'idées ne serait-ce pas pour l'honune qui
viendrait visiter ce temple magnifique avec
l'orgueilleux préjugé de notre supériorité sur
nos pères !
Les vastes proportions, la hardiesse et l'élé-
gance des arcs, des colonnes, des piliers, des
voûtes, la variété innombrable d'ornements,
tous plus riches les uns que les autres , ces
chefs-d'œuvre âe sculpture prodigués dans les
moindres recoins des combles, toutes ces sta-
tues qui nous conservent l'image des saints.
108 NOTRE*DAME DE ROUEN.
des prélats, des princes, des fondateurs, bien-
faiteurs, architectes de leglise, tout cela nous
force à nous humilier devant le génie religieux,
fort et persévérant de nos anciens. On se de-
mande si, après tant de siècles, nous réveille»
rons chez nos neveux d'aussi grandes idées,
nous qui ne visons qu a multiplier les com-
modes jouissances de la vie, au détriment de
tout ce qu'il y a de grand, d'élevé et de monu-
mental dans les traces que Jaisse de lui un grand
peuple. L'érection d'une statue est un événe-
ment aujourd'hui, tandis que chez ces vieux
chrétiens, nos pères, que l'on commence à re-
garder avec respect, on pouvait dire, comme de
la Rome de tous les temps, comme de la Grèce
d'autrefois, qu'à côté d'un peuple vivant il y
avait un autre peuple de statues aussi nombreux.
Seulement, au lieu d'être éparses sur les places,
dans les jardins publics, c'était sur les som-
mets des églises que se pressait cette foule d'i*
mages vénérées. Pour les voir, il allait lever la
tête vers le ciel, où la foi publique plaçait les
personnages qu'elles retraçaient.
Versla fin du quatrième siècle, saint Victrice,
archevêque de Rouen, coni^truisit une cathé-
NOTRE-DAME DE ROUEN. 109
drale qui, dans le sixième siècle, considérable-
ment augmentée et enrichie par saint Ouen, un
de ses successeurs, fut entièrement brûlée
en 842.
n est probable que sur le même emplacement
commença à s élever la grande cathédrale qui
a précédé celle d'aujourd'hui. L'époque des
premières fondations de cette ancienne église
est incertaine; mais on la voit haussée, en 950,
par Richard I®% petit-fils de RoUon, et dédiée
en 1063, par l'archevèqua Maurile. Cette vaste
basilique fut entièrement détruite par un incen*
die qui consuma presque toute la ville, le 4 oc*
tobre 1200. Il ne reste aujourd'hui de cet an-^
cien édifice que la base de la tour de Saint^Ro^
main, celle qui est au nord du grand portaiL
Tout le corps principal de l'édifice actuel fut
construit avec une célérité extraordinaire de
1200 à 1220 par Philippe-Auguste, qui fit de
cette réédification un moyen politique pour se
concilier ses nouveaux sujets. Vers 1228 fut
placée, sur une tour centrale, au milieu de la
croisée de l'église, une pyramide en charpente
qui s'élevait à 411 pieds au-dessus du sol. Les
deux portails latéraux, dits des Libraires et de
110 IVOTRE-DAME DE ROUEN.
la Calende, furent construits de 1280 à 1478;
la chapelle de la Vierge en 1502 ; la bibliothèque
en 14124; la tour de Saint-Romain, de 1470 à
1477; la tour de Beurre* fut élevée de 1485 à
1507; c'est dans cette tour, au midi du grand
portail, quêtait la fameuse cloche appelée
Georges (TAmboise, qui pesait trente-cinq mille,
d'après l'estimation de la Lande, et qui fut bri-
sée devant le parvis en 1793. Le grand portail
fut exécuté de 1509 à 1530.
Le 4 octobre 1514, la pyramide ayant été
brûlée, et la base qui la soutenait entièrement,
calcinée, Roulland-le-Roux, maître maçon de
la cathédrale, construisit, de cette année à
1542, la; magnifique tour centrale, à l'angle
S.-O. de laquelle on voit encore sa statue, en
bonnet et en tablier d'ouvrier ; et, de 1542 à
1544, Robert Becquet, maître charpentier de
la cathédrale, consti*uisît, aux frais du cardinal
Georges d'Amboise II (qui fut avec son oncle
le plus grand bienfaiteur de l'église de Rouen),
* On sait que dans plusieurs cathédrales ou nommait ainsi
une tour payée avec les fonds qui provenaient des permis-
sions accordées aux fidèles pour manger du beurre pendant
le carême.
NOTRE-DAME DE ROUEN. 111
la dernière pyramide en charpente , qui avait
quinze, pieds de moins que la précédente, et
qui fut renversée par la foudre le 15 septem-
bre 1822.
Ce dernier événement a fourni à M- Langlois
le sujet de son ouvrage intitulé Notice sur Pivr
cendie de la cathédrale de Rouen, etc. M. Lan*
glois, en relatant tous les désastres du même
genre qu'avait éprouvés la cathédrale, d'après
Ifô auteurs contemporains , témoins oculaires
de chaque incendie, a groupé naturellement
autour de son événement principal une quan-
tité de faits instructifs et nouveaux, qui, enri-
chis de l'érudition variée de ses notes, font de
cet ouvrage, au titre modeste, une histoire aussi
animée que pittoresque de ce monument. A la
suite est un Tableau chronologique des princi-
paux faits relatifs à l'histoire de la cathédrale
de Rouen. Ces notions si substantielles sont
revêtues d'un style coloré et plein d'entraîne-
ment, oii l'on reconnaît l'impulsion du moment.
Noiis ne pouvons résister au plaisir de donner
un échantillon de ce style, en citant le passage
même relatif à la chute de la flèche.
« Les progrès de l'embrasement, l'élévation
112 P(OTRfi-DAME DE ROUEN.
immense du foyer, Timpossibilité d'y (mte
promptement et sûrement accéder des secom^,
la pyramide vomissant déjà de toutes parts de
longs jets de flamme parmi des tourbillons de
fumée que 1 oxide des plombs en fusion colo-
rait d'un vert livide, la mort elle-même enfin ,
planant au-dessus de l'édifice et sur ses envi«-
rons , tout forçait les assistants à rester, mal-
gré leur vive impatience, spectateurs oisifs de
ce déplorable événement.
» Et comment en effet eûtril été possible d^a-
gir, avant que le chef-d'œuvre gigantesque de
Robert Becquet lie se fiit éo^oulé sur la tour de
pierre, qui pendant trois cents ans l'avait sou-
tenu dans la nue ; chute terrible, dont l'attente
glaçait d'elfroi tous les cœurs et que ne pou-
vaient prévenir ni l'intrépidité ni l'industrie?
Enfin, comme pour signaler la crise Êitale,
sept heures sonnent ! ! ! La flèche tout entière
se renverse vers le sud-ouest, point de son in-
clinaison naturelle, et, s'arrachant de sa base,
vient s'abattre sur l'angle de la tour occiden-
tale de la Calende, qui la rejette sur une maison
voisine, qu'elle perce de fond en comble avec un
fracas épouvantable.
NOTRE-DAME DE ROUEN. US
» L'incendie présente alors le plus formi-
dable spectacle ; car à peine cette partie culmi-
nante de la pyramide est-dle tombée, que, dé-
gagées d'un obstacle qui réprimait ainsi Faction
de l'air, les flammes se déploient avec la plus
grande fureur; les galeries se déchirent, les
colonnes armées de fer, les arcades tout en-
tières se détachent de toutes parts, l'œil s'égare
dans lews traces ^iflammées; les voûtes du
temple, accablées swis cette grêle horrible, si-
mulent, par leurs gémissements redoublés, le
lx*uit d'une violente canonnade. Entre huit et
neuf heures enfin, il ne restait plus rien au*
dessus de la tour de pierre, qu'un immense bû-<^
cher, au milieu duquel bouillonnaient des tor-
rents de métal que les gargouilles, vomissaient
en ardentes cascades. »
Cette notice donne, sur tout ce qui a rapport
à l'incendie, aux secours appwtés, aux répara*
tions de l'église et au plan de l'érection d'une
nouvelle flèche, une foule de détails intéressants
dès à présent, mais qui le seront surtout par la
suite. Car on regrette pour beaucoup d'anciens
iaits, qu'on n'a plus aucun moyen de connaître,
que les contemporains ne nous aient pas laissé
II. 8
il& jVOTRE-IUMS' DE ROUBN.
de semblables renseignements. Ils ne Font pas
fait, parce que, ces choses étant gén^alement
connues, rictée de les consigner dans des livi*es
ne venait même pas à 1 esprit* C'est donc une
vue dé perfectionnement historique, que de
pilépareriainsi à nos successeurs des secours que
Q6 UQ^ ont pas laissés nos deTamders.
V Mai^ l'ouvrage de M. Langlois a -eu immé-
diatement une importance bien plus gmnde
encore, puisqu'on peut dire qu'à lui en grande
partie ont été dus les moyens du rétablissement
W faille de la flèche, tel qu'il lut 'Conçu et fort
avancé par l'habile architecte; M« Alavoine, sur
lô^ plans duquel il est continué depuis sa mort.
Après k destruction de la flèche de Robert Bec-
quet et les immenses dégâts it^usés à la cathé*
drale par l'incendie, le cardinal de fiernis, aldfs
nrchevêque de Rouen, assembla son chapitre
pour délibérer sur les moyens de réparer en*
lièrem^it ces désastres en rétablissant la flèche.
La première chose était d'intéreiSser à cette en*-
treprise Louis XVIII, aupi'ès duquel le cardi-
nal avait un libre accès ; mais , pour en faire
comprendre l'importance à S. AL^ il désirait un
mémoire dont ia rédaction p4t intéresser os
NOTRE^^DAMB DR ROUE>l. il5
prince lettré. Le chapilois partageait oMte opî*
nion; mais personne ne s'offrait pour cette ré«-
dactîoti, dont on comprenait ta difficulté e| les
conséquences. L'archevêque se trouvait avec
peine obligé de renoncer àson idée, où il voyait,
par là connaissakice qu'il avait dtt roi , le me3*
leur mjoyen de succès, lorsque M. Tabbé Lévy,
aloirs secrétaire de l'arcbevèché, homnie d'es«
prit et de savoir, indiqua au prélat M. Langlms
comme l'éarivain le plus capable de remplir ses
intentions. Après s'être entendu àvdc l'arche^
mèqfiie e^, sim secrétaire, œlui-ei leup remit en
effet, peu de temps après ^ sa nodco, qui àé^
pàsssa leurs espérsmces, H qui, présentée au ricâ
par M. de Bernis, mit ce prince dans des^s-
positions tellemeni lavbrâMes 4 l'entreprise ,
qu'il en facilita immédiatement l'aKécution.
Ges>(iéteiils> que la modestie xle M. Langlois
avfit laissé ignorer du publfic, nous ont été
iburniâ par M. Deville, qui nous a fait remar*
€[uer aussi avec <piellé noblesse M; Langlois ,
ayai^t' publié sa ndtice en 1823, aprèb la mort
du cardinal de Benûs, arrivée dans l'iiii^'vallei
110 dédia pas cet ouvrage à son successeur ou* à
quelque autoe puissant du jour, mais à la mé->
116 NOTRE-DAME DE ROUEN.
moire du prélat qui lui avait fourni 1 occasion
de rendre ce service à sa patrie et lui avait té*
moigné une bienveillance dont il se montrait si
digne par cette reconnaissance désintéressée.
Aux deux ouvrages que nous avons cités de
M. De ville sur les tombeaux et sur les peintres
verriers de la cathédrale, il faut encore joindre
une Lettre à ^. Alàvoine sur la flèche de Robert
Becquet, dissertation publiée en 1851, et qui
contient quelques documents entièrement neufs
sur cet ancien ardiitecte. La conversation et
les ouvrages de M. Deville nous ont également
éclairé ; enfin nous devons encore rmoercier ce
savant aimable de la complaisance avec laquelle
il nous a conduit lui-même dans toutes les par-
lies de Notre-Dame de Rouen.
En y comparant les dégâts causés en 1793
avec ceux de 1S62, nous avons trouvé plus de
fureur encore dans les troubles de religion que
dans le bouleversement social. On marche con*
tinuellement entre l'admiration de ces mer-
veilles d'architecture et de sculpture, du
moyen-âge et de la renaissance, et l'indignation
qu'excitent tant de mutilations brutales. Mais
l'admiration se réveille tout entière à la vue de
NOTRE-DAME DE ROUEN. 117
la sublime construction en fonte, due au génie
de M. Alavoine. La tour de Roulland-le-Roux,
base de cette flèche, n'est pas exactement car-
rée, et rirrégularité de sa forme ofi&*ait, pour y
adapter la pyramide en bronze , des diflScultés
d'autant plus grandes, que Farchitecte a voulu,
pour plus de solidité, en foire pénétrer le bas
dans l'intérieur de la tour, qui lui sert ainsi
comme d'étui jusqu'à la hauteur de quarante
pieds. Cette partie du travail , la plus difficile ,
est terminée ; et au-dessus on voit déjà une par-
tie de la flèche s'éleva avec grâce dans les airs,
où , préservée de la foudre par un paratonnerre,
elle pénétrera à 456 pieds du sol , c'est-à-dire
253 pieds de plus que les tours Notre-Dame »
à Paris, 19 pieds de plus que la flèche de Stras-
bourg , et 7 pieds de plus que la plus haute
des pyramides d'Egypte.
Sun
W CACHET DtJ MOYEN-AGE,
TtiCtÙfi A CLitiùUAmPy BÉPAR4ttSl*r Mk b'oàKK.
M . le comDe Anatole de MonteM[uiou possède,
dans le dépdrtemesit de TOme, une terie appe-
lée Glinchamp. Dans bi'cour d'un bâtiment de
ferme est une butie de terre, qu'une ancienne
trsKiition du paya l^eprés^tait comme îqcou*
Trant un puits où es}; enfqui un tr^r» M ^ de
M0iitësqui0U étaciiii dads de dcmaîne, il y a une
douzaine d'années , et Ê|i^ut faire quelques
travaux de terrasse, fit prendre de la terre sur
cette butte, et, dès le premier jour, on trouva
presqu'à la surface un fort beau cachet, qui ,
sans doute par la composition particulière du
métal, était, quoique fort ancien, dans un état
parfait de conservation. Depuis, chaque fois
qu'il a passé quelques jours à Glinchamp, il a
SUR LN CACHET DU HOYËN-AOE. 119
fait conilipuM' à 6ter de la terre, et, eu 183Sy
toute la- partie qui s'éleVait au-dessus du sol
aya^t été déMayée, ses ouvriers cait trouvé le
hMfi% du puits annoncé par la tradUicm.
Cette dernière drconstaoce'dotmait un'nou-.
vel intérêt aU csif:het, que M. de Montfôqmdu
me inontra eu me racontant tous ces détails.
11 me £t même l'honneur de me demander moa
avis sur ce sceau, dont il me tira plusieurs belle»
empreintes. Elles supposent, dans le graveur
qujl ^ &S,écuté ce cachet, une hardiesse de
toMche ât en même temps une précision tr^-
remarquaUes ; car les reliefs sont aussi sail-
lants qu'exempts de ces petites aspérités qui
détruisent l'uni de la cire.
Pour me l'ornicr une opinion motivée sur l'é-
poque à Liquelle a dû être grave ce sceau , j'en
emportai l'ompreicte au cabinet des tiires à la
Bibliothèque, et là, avec l'aide de M. Lat abane,
dont les profondes connaissances héi-aldiques
sont le meilleur guide qu'on puisse prendi-e, et
dont j'ai éprouvé plus d'uue fois l'obligeance
et la sagacité , j'ai ( omparé cctle empreinte avec
beaucoup de scc.iux de diverses époques , ap-
posés sur des pièces originales datées. Avant
ISO SUR UN CACHET DU MOYEN-AGE.
4*exposer le résultat de cette comparaison, it
£iut énoncer d'abord la description de l'em-
preinte : elle offre nn écu incliné portant une
épée en bande, accompagnée de six besans , troh
en chef, posés deux et un, et trots en pointe,
placés dans le sens de la bande. Une tête bar-
bue, couronnée d'épines, forme le cimier ; l'écn
est suppwté par deux sauvages ou hommes
velus à pieds de singe. Ils tiennent chacun , de
l'autre maia, des brandies d'arbres; d'autres
petites branches remplissent avec assez de grâce
les espaces vides autour d'eux. Pbur l^i;mde .
SiGïLLÛ JoHAHNIS : LoNGOESPEE :
SUR UN CACHET DU MOYEN-AGE. 121
Ce cachet est aussi remarquable par sa par-
faite conservation que par le fini de son exécu*
tion et la beauté des reliefs sur lempreinte. On
ne peut tirer aucune conséquence précise de
cette considération ; car cette belle exécution
semtrouve dans les sceaux de diverses époques;
elle est cependant plus rare dans ceux du on-
zième et du douzième siècle.
On ne peut tirer non plus aucune induction
de la forme et de la position de Técu. Ces (feux
circonstances variaient beaucoup dans les pre-
miers siècles de l'usage des armoiries. Je dois
dire, toutefois, que la forme de l'écu, sur ce
cachet, est la plus régulière, puisque c'était
réellement la forme de cette partie de l'armure,
où les armoiries étaient représentées avec le
plus d'évidence.
Quant aux deux sauvages servant de sup*
ports,, ils ofllrent déjà une indication chronolo-
gique. L'usage de deux supports ou d'un seul
ienaM ne se trouve pas avant le second quart
du quatorzième siède. Le plus ancien exemple
que j'en aie vu est sur le sceau de Gaston II,
comte de Foix, en 1342; l'on en pourrait avoir
123 SUR UN CACHET DU M0Y£N-*A6E.
quelques exemples antérieurs, jusque vers 1330*
La notion tirée des supports empêche donc
d'attribuer à ce sceau une date plus aiii^ienne
que cette dernière époque.
L'emploi du cimier est un peu plus recidé :
on peut le Êiire remonter jusqu'au commence*-
ment du quatorsâ^e siècle ou aux dernières
années du treizième, et il est encore usité aU''
jovûrd'hui j ainsi que Içs suppcgrts. Mais dès la
fin du quinzième siècle ou le commencement do
seizième , le dmier prend (du moins en France)
une forme moins arbitraire, en même temps que
la science du blason se fixe et se complique,
La tête barbue, à longs cheveux, let couron-
née d'épines, parait bien figura:* une tête de
Christ, et il me semble fort raisonnable de sup-»
poser que cet emblème ait été adopté parle pro;
priétaire de ce cachet , en souvenir d'un de ses
ancêtres qui serait allé à la Terre^Saînle du
temple des crœsâdôd^ et qui aurait, le premier,^
jeté de Téclat sur sa maison.
An quinzième siècle n'était pas encore vrane
ridée d'indiquer la couleur des différents émau»
par certains guillochis de convention, ^avés
SUR UN CACHET DU MOYEN-AGE. 123
sur le mél^t d'un cachet, sur le marbre d'un
monumenl ou sur toute autre surface d'une
seule couleur, On m voit pas celte intention
ingéo^jieusQ avant la fin du seizième i^ècle* Sfw
tous l$s sceaux antérieurs à cette époque, le
Ghasfnp et les tnmbles de Técu sont tout unis,
sans indiqti^r pour cela lar^nf; tandis qu'à
plurtir à peu près du règne de Henri IV, une
surface unie esl la marque distinctive dé; cette
couleur « Antérieurement on trouve seuletaûiént,
et ft^ses souvent, les deux ^âncrrure^^ le pair et
Vkemùne, indiquées par la gravure; quant aux
autres guiUochis qu'on pouvml; graver alors
sur le chjarop d'un écu, c'était un pur eqoliv^
ment, qui n'indiquait rien , et dont on jremplis-
sait quelquefois un écu trop nu « par exemple
dans les armes de certaines i^iUes qui por*
taient une couleur toute unie, sans aucun meuble
sur kl (?i^ai»p. Ainsi les sires d'Albret, qui fini-
rent par occuper le tr^ne de Navarre, portairat
d^ gmuks plein. Et^ p0ur remplir ee champ
vidj^ Stur une suriace monochrome ^ souvent leur
écu offre des lignes qui s'entrecroisent en divers
sens , suivant le goût du graveur ou du sculp-
teur, ce qui pourrait faire supposer le sable, ou
124 SUR UN CACHET DV MOYBN-AGE.
un mélange d'azur et de gueules *« Ce serait
nne erreur. Mais, depuis le dix-septième siècle,
ces armes auraient été indiquées par les lignes
tracées verticalement , qui marquent les gueules
ou la couleur rouge. Dans le cachet qui nous
occupe , on ne peut donc savoir quelle était la
couleur du champ et celle des meubles.
Ce qui précise avec le moins d'incertitude
Ykge de ce sceau, c'est la légencte.
D'abord, l'emploi de la langue latine cesse
d'être en usage sur les sceaux à la^fin du quin*
zième siècle. Déjà, même dès son commence-
ment, on trouve des l^endes françaises ; par
exemple les mots : Seel Jehan... remplacent les
mots : Sigillum Jokannis. ..
La forme des lettres est Tindice le plus cer-
tain. Ce sont bien évidemment celles des sceaux
du passage du quatorzième au quinzième siè-
cle. La fin de ce dernier nous présente déjà des
lettres allongées, au lieu de ce petit caractère ar-
rondi , où plusieurs lettres se rapprochent de
l'écriture allemande. Ce qui distingue princi-
* Plus souvent encore leur écu est diapré avec élégance et
offre d'antres combinaisons.
j
SUR UN CACHET DU MOYEN-AQE. 126
paiement ce caractère de celui des deux siècles
précédents, ce sont les lettres a,e,c, qui, au
treizième et au quatorzième siècle , sont d'une
forme capitale carrée ; comme sur le sceau du
sire de Trichastel , seigneur de Bourbonne ,
sceau apposé siur une quittance de Tan 1270 \
Au contraire, dans la première partie du quin-
zième siècle, cîes trois lettres s'écrivent avec le
petit caractère arrondi du cachet. Telle est leur
forme sur le sceau de Thomas Gower , vaillant
seigneur normand **, dont on trouve, à la Bi-
Uiothèque, des quittances scellées, de 1430 à
1440. Il portait cette fière devise : Pences y de^
vant; c'est-à-dire, dans cette précision éner-
gique des devises : Regardez-y à deux fois avant
de nCattaqwr. Cette devise est d une écriture
toute pareille à la légende du cachet. Les plus
anciens sceaux avec cette écriture sont ceux
* Voyez l'ouvrage intitulé : Lettre à M. Hase «tir une in-
icripiion du second siècle, trouvée à Bourhonne-les-Bains ,
etiur l'histoire de cette ville, — Paris, Aimé André, 1833,
in-8**, page 158, et planche VI, a.
** n est un des ancêtres des ducs actuels de Bridgewatcr,
dont Ta Yant-<lernier était si connue Paris, il y a une quin-
zaine d'années, sous le nom de Lord Egerton.
126 SVa UN C4€rHBT DU MO¥£«r-^AGe.
de B^fratid^u Guesclîn. Il était passé du ser-
vice de Bretagne à celui de France vers l'an
1359» au plus tard. Il existait au cabinet de
M. de €oiircdles plusieurs quittan<>es de cet il-
lustre connétaUe^ depuis cette ^époque jusqu'à
sa mort , arrivée en 1380. Ces docume^ti^ ori-
^mau:g;, véritable source «de l'histoire, révè»
lënt sur ce grand bomme une quantité de belles
actions que n'ont pas rapportées' ses historiens.
Ain^ il était tellement jaloux d'augmenter la
puissance de la France , qu^'ootre toiate& les
places, dont il s'^mps»^ lesBnèes à:^ iûaîn,
il ^n f9.<^ietait souvent de ^ses pr<;rpi^s déniera
pour les renàettre au roi* Plu^eÙFs deces quît*-
la^o^s^ Bont le t^mbon^emm^t dfô siomipeç
<x)i£$îdérable$ qu'il avaît ainsi avauoéeig d^- Ivà-
Le nom de JLongue$pée , tiui atlire d'dbord
l'attention ^ comme celui du seigneur dont ce
cachet était le sceau /n'est pas un moyçn d'^n
fixer la ,da1$. J^sq^ a la fin du qiiiiiiiè»e sièf le,
I •
"" Voir le CataAo^ue des tilrâs M 4QcummH: hUloriques
du çqJimet deM. de ^nrc^le^» îl^ |>ar$ie,:3ri(ffea oiri^itiMac ,
pages 16, 17, 22. ^— Paris^ I83é, m-.8°;
SUR UN CACHET DU MOYEN-AGE. 127
les noms sont bien loin d'offrir la régularité
qu'on y trouve aujourd'hui, où chaque per-
sonne porte* au moins deux noms» un nom de
baptême ou prénom, etie nom de famille, qu'on
tient de son père. Avant l'époque précitée , il
n'y avait en France de véritable nom propre
que le tiom de baptême. Souvent on y joignait
un suroom, dont les motifs et les altérations»
dans, nu langage familier» viariaient à l'infini» et
qui» Ibog-temps personnel» et changeant à
chaque génération , finit par se transmettre.
T^lle e3t l'origine la plus ordinaire des noms
de faj9fûlle.
Une autre source est celle des noms de bap-
tême» comme Martin» Etienne» Paulin» Alexaur
dre» Laurent» Marie» Çarthél^ny» Lambert» .
Nicole... et tant d'autre$ qui» affectionnés dans
ç^rtaiAes J^miUes, et donnés toujours de même
au baptême à chaque génératicoot» devinrent le
nom de famille » quand cette distinction s'éta-
blit. Alors ce nom de saint $e perpétua de gêné*
ration en génération» par simple traqismissiosi ;
et un autre nom de saint fut donné au baptême
à diaquo individu. Par exemjJie, telle personne
d'une &miUe appelée Barthélémy reçvt de son
128 SUR Vîi CACHET DU MOYEN-AGE.
père ce nom- là, par le seul lait de sa naissance,
et on lui donna individuellement, au baptême,
un autre nom de saint, par ex^iiple Louis; et
il s'appela Louis Barthélémy.
Surnoms et noms de baptême, voilà d'où vin-
rent peu à peu les noms de &mille dans toute la
roture ëtdans une partie de la noblesse. Quoique
celle-ci ait porté bien plus généralement des noms
de fiefs, cependant plusieurs y joignirent un autre
nom tiré de Tune des deux origines que je viens
d'indiquer. Par exeniple, dans la famille de Saint-
Véran, d où sont les messieurs de Montcsdm, on
s'est plu à conserver le nom de Gozon, en mé-
moire d'un illustre personnage de cette &mille,
ainsi nommé, qui fut vingt-septième grand-maî-
tre de l'ordre de Saint4ean-de4érusalem, et qui
est célèbre dans l'histoire de cet ordre pour avoir
tué un gros serpent qui désolait l'île de Rhodes,
Un petit nombre même d'anciennes familles
portait de préférence un nom de ce genre tout
seul, quoique possédant plusieurs fîds où elles
auraient pu choisir un nom seigneurial, comme
l'usage en était devenu de plus en plus fré-
quent. La Reynie, lieutenantrgénéral de police
sous Louis XIV, était d'une ancienne famille
SUR UN CACHET DU MOYEN- AGE. 129
noblp da Limousiin, qui ayail toujours porté le
nom de NicolaSret lui-même se nommait Ga-
briel Nijcolas, jusqu'à l'époque où» pour se con-
Smx^eT aux usages de la cour; il se fit appeler
La Iteynie, du nom d'une de ses terres. On sait
aussi que dans l'ancien régime Tusage Toulait
ordinairement que le chancelier de France ne
prit pas de titre; de là, les chàncelier& dont la
famille avait un autre nom qu'un nom de fiéf
le portaient toujours de préférence. Pierrq Sé-
giiier» chancelier de France pendant toute la
première partie du règne de Louis XIV, ne
portait pas, àla.cour, d'autre liomque Séguier,
quoiqu'il fut pair de France, duc de Yillemot et
comte de Gîen.
Mais h pins grande partie dé la noblesse avait
pouiîiseul pom de &mille le nom d un fief. Et,
en général^ un autre nom joint à celui-là est
l'indiœ d^un anoblissement ne remontant guère
auKielà de la. fin du quinzième siècle. Vers cette
époque, les anciens anoblis , comme les cheva-
liers, n'étaient plus connus que sous le nom
de quelque fief dont la seigneurie leur appar-
tenaitrf
Dans un petit nombre de grandes maisons
II. 9
130 SUR UN CACHET DU MOYEN-AGB.
(la plupart éteintes), la possession non inter*
rompue du même fief pendant une suite de gé-
nérations avait Eût du nom de ce domaine le
véritable nom de leur famille, bien antérieu-
rement à répoque dont je viens de parler. Pour
ces maisons-là seulement on peut remonter
vers les commencements de la troisième race.
La famille royale elle-même, que différents sys-
tèmes prétendaient £iire remonter aux premi^s
temps de la monarchie , n'offre aucune preuve
réelle au-delà de Robert-le-Fort, qui, dans la
première moitié du neuvième siècle, paraît tout-
à-coup sur la scène du monde, sans que Ton
ait jamais pu savoir de qui il était fils.
A cette même époque les ducs de Gascogne
jetaient un grand éclat dans l'empire , comme
descendant directement de Clovis, par un des
fils de Clotaire II, fils de Ghilpéric,ar rière-pe-
tit-fils de ce conquérant. La fierté d'une telle
origine contribua peut-être aux luttes conti-
nuelles et souvent perfides *, que ces princes
* On peut citer comme telle la conduite de Loup II » qui
détruisit Tarrière-garde de Gharlemagne à Ronceveaux, dans
cette fameuse journée où- périt Roland. Ce Loup II estappelé
SUR UN CACHET DU MOYEN- AGE. 131
soutinrent contre Gharlemagne et ses fils. Enfin
Louis-le-Débonnaîre ayant déiaît, enSlQ, Loup-
Gentule, et confisqué ses états , ce duc se retira
en Espagne, oii il maria sa fiille à un seigneur
de Gastille *. Ses deux fils reçurent de l'empe-
reur, l'un la vicomte de Béarn, l'autre le comté
de Bigorre ; et en eux paraît avoir fini la des*
cendance masculine des rois de la première
race**. Car les Gascons, après avoir été gou-
vernés pendant plus de soixante ans par des
dans la charte d*Alahon : « Perfidissimus supra omnes mor-
» taies, operibus et nomine Lupos , latro potius quam dux
*» diceodus. » Histoire génér, du Languedoc, par deux reli-
gieux bénédictins. Paris, 1730-1745. 5 vol. in-fol. — Tome I»
page 86 des preuves.
* Charte d'Alahon , déjà citée. — Gartulaire de l'église
métropolitaine de Notre-Dame d'Auch. — Art de vérifier les
dates j 3« édition in-fol, tome II, page 254, à la chronologie
des ducs de Gascogne; et nouvelle édition in-8<», tome IX,
p, 240. — Dom Martenne , Premier voyage litléraire, part.
II , page 4.
^"^ L'un des deux , Gentulphe, vicomte de Béarn, eut bien
un fils du même nom que lui, que l'histoire cite en 845
comme étant sous la tutelle de sa mère, et dont il n'est plus
question. Il descendait de Loup Centule en ligne masculine ;
c'est donc proprement jusqu'à lui que va cette descendance
de Cloyis par les mâles.
132 SUR UN CACHET DU MOYEN-AGE.
ducs amovibles, nommés par l'empereur, se
soulevèrent^ et» en 872^ appelèrent d'Espagne
pour lesgouverner; Sanehe, snrnoimné^f Jtorra,
petit-61s , par sa mère , du duc Loup^entule *.
Sanché Mîtarra conserve donc là descendance
féminine des premiers rois francs; C'est de lui
que viennent directement» et de mâle en mâle^
la suite des ducs de Gascogne» puis les comtes
de Fezenzac, ayant po^r tige Aymeri I**, petite
fils deMitarra. De ceux-ci se détachent^ en 960,
par le démembrement du comté d'Ârmagnac,
les comtes de ce nom, si célèbres daps notre
histoire» et» en 1070» les barons de Montes-
qiiiou **, dont les comtes d'Armagnac se trou-
* Lieux cités.
"* Ibid. — De plus, daos Vjirt de vérifier le$ dcOee, peg.
27 1 et suiv. de la 3« édition in-foL, àla chronologie des^ comtes
de Fezenzac et des comtes d'Armagnac. — Vffistoire généth
logique de M. de GourceUes , tome VIII, Pairs de France,
Montesquieu, page 24. — La généalogie de la maison de
Montesquiou Fezenzac, fuivie de ses preuves; par M. Gbérin»
généalogiste des Ordres du Roi, Paris, 1784, in-4«. — Le tra-r
vail manuscrit de Ghérin , écrit de sa main et conservé aux
Titres originaux, à la bibliothèque du Roi. Ge travail» basedu
livre ci-<iessns, fut soumis, avant l'impression de ce volume,
àrexamen de dom Merle , dom Glément et dom Poirier, re-
SUR UN CACHET DU MOYEN-AGE. 133
vent ainsi branche cadette. Les maréchaux de
Montluc^ les seigneurs d'Ârtagnan , et autres ,
jettent aussi un grand lustre sur la branche de
Montesquiou. Â tant d'illustration et de puis-
sance s^est jointe la conservation de plusieurs
monuments d'une haute importance historique,
tels que la charte d'Âlahon, cette pièce si riche
en faits sur le l^idi de la France au commence-
ment de la seconde race ** C'est ainsi que la
ligieux bénédictins, de M. de Bréquigny, de l'Académie
Française et de celle des Inscriptions , et de MM. Garnier,
Bejot et Dacier, de TAcadémie des Inscriptions, qui en dé-
clarèrent toutes les preuves authentiques, et signèrent cette
déclaration le 13 février 1784.
* La charte d'Alahon , d'abord publiée en Espagne , n'était
pas encore connue en France du temps du père Anselme,
qui, dans son Histoire généalogique , où tout repose sur des
preuves , n'a pu par conséquent établir Fantiquité de la mai-
son de Montesquiou. Cette charte remarquable a été publiée
en 1730 , dems Vffiêloire générale du Languedoc, tome II,
par dom Vaissette , qui , dans une lumineuse dissertation
(pag. 688 et suiv. des notes), en démontre l'authenticité, et
prouve que tout s'y accorde avec la plus exacte chronologie.
€'est seulement en 1785 qu'on s'en est servi pour les preuves
les plus reculées de la maison de Montesquiou, qui jusque là
dut ignorer elle-même que les titres de son ancienneté fus-
sent liés d'une manière aussi étroite à ceux de notre histoire.
13A SUR UIS CACHET 1>U MOYEN-AGE.
famille de Montesquiou peut être regardée
comme la plus ancienne de France, prouvant
au moins trois siècles de plus que la maison
royale.
Quant à celles qui ne sont pas d'ori^e sou-
veraine, la famille vicomtale d'Âubusson ofire
l'exemple, peut-être unique en France, de ti-
tres également authentiques, prouvant, par une
filiation non interrompue, de mâle en mâle, la
même ancienneté que la maison de Bourbon.
Car , depuis le neuvième siècle * jusqu en
1280, on les voit posséder héréditairement la
vicomte d'Aubusson, vendue alors à la maison
de Lusignan par Heynaud VII, vicomte d'Au-
busson. Mais ses descendants continuent comme
seigneurs de la Feuillade, conservant seulement
le nom d'Aubusson , jusque sous Louis XIV,
qui, en échange de Saint-Cyr, céda au mare*
Gela explique comment, avant cette époque, les grandes pré^
tentions de ces seigneurs et des comtes d'Armagnac , leur
branche cadette^ étaient regardées comme sujettes à conter
tation. Mais s'il est aujaurd*hal une vérité historique dé-
montrée, c'est leur descendance de Clovis par les femmes*
* On attribue même à cette famille des prétentions à plus
d'ancienneté. Mais au-delà du neuvième siècle , les preuvea
ne paraissent pas suffisantes.
SUR UN CACHET DU MOYEN-AGE. 135
chai de k Feuillade cette vicomte, passée de la
maison de Lusignan à la com'omie.
Mais dans la plupart des familles nobles^
même parmi celles qui ont joint une illustra*
tion presque constante à l'ancienneté, on suit à
grand'peine la filiation jusque vers le douzième
siècle au plus loin , à travers les changements
qu'amènent dans leurs noms féodaux les al-
liances, les échanges, lesi donations, les confis-
cations, la chute ou l'agrandissement des &*
milles. Le maréchal Boucicaut était, sous Char-
les VI, vicomte de Turenne et comte de Beau-
fort. Dans combien d'illustres Ëunilles ont passé
ensuite ces deux fiefs ! Ce nom de Boucicaut
était un sobriquet donné par plaisanterie au
maréchal Boucicaut, père de celui dont nous
avons les mémoires. Le nom de Le Meingre ,
qu'ils portaient aussi, parait avoir été un so-
briquet plus ancien donné à quelqu'un de leurs
aïeux. Celui de Boucicaut prévalut. Quel était
donc leur nom de famille, au milieu de tout
cela? On ne saurait le dire : il n'y avait encore
rien de fixe à cet égard. Or le maréchal Bouci-
caut mourut en 1421.
Ces remarques prouvent toute l'absurdité
196 SUR UN CACHET DU JIOYEN*-A6E»
qu'il y avait eu, pendaut la réyolutioa, à Toû-r
loir donnei: ii ^ la maison royale un prétaoïdu
nom de ËuniUe antérieur à son aYénéméat au
trônoi Le premier roi de œttè race s'appelait
Hugues.: voilà son jseul nom ) il l'arvait reçuati
baptême.. Son surnom de Capet kd était égaler
ment personnel *; <!ar sosi père, qui senommsut
aussi HuguëSy avait été surnommé le Gr&nd,te
Blanc ou l'Abbé; et son fils , qui se nommait
Robei^t , avait eu le: surnom de Déeot ou do
Savant''*. Si donc on eût voulu donner au roi
dépoi^sédé un nom bourgeai& , d'une analogie
tant soit peu raisonnable, on n'aurait guère pu
l'appeler que Louis-le-Roi, comme surnom, ou
bien, du nom que portaient ses ancêtres à Té»
poque de la fixation des noms de famille, Louis
Bourbon.
"* Quant à la dénomination de Capétiens , c'est un de ces
termes de convention employés par les sciences dans leurs
classifications pour y mettre de la clarté.
** La même observation peut s'appliquer au premier per-
sonnage de cette famille qui ait régné pendant la seconde
race, par une espèce dHniérim : Eudes, comte de Paris, oncle
de Hugues-le-Grand, et fils de Robert-Ie-Fort , avait un nom
différent de ceux de ces deux princes.
SUR ir«r CAGHtit Du MOYEN-AGE. 137
Il est certain que bien d'autres erreurs ont
été commises , et par les déclamâteurs igno-
rants, et par les généalogistes cotnpiaisants,
pour n^avoir pas tenu compte de ce qui dii^
ttUgue uiie époque d'une autre : distinction sans
laquelle la chronologie elle-même, au lieu d'être,
comme on l'appelle, leflambedu de l'histoire,
fie serait, si l'on pouvait s'exprimer ainsi,
qti'une sorte dé lanterne sourde, guidant nos
pas, mais à travers les ténèbres.
Or, puisque tous les caractères du cachet qiie
j'examine et l'ensemble de sa disposition le pla-
cent à la fin du quatorzième siècle ou au com-
mencement du quinzième,- époque où vivait le
4. t
maréchal Boucicaut, nous verrons dans le nom
de Longue-'Espée un surnom personnel, dont je
trouve encore un ou deux autres exemples
avant et après cette époque. Parmi les surnoms
militaii*es alors usités , celui-là pouvait flatter
particulièrement un seigneur normand, puisque
c'avait été le surnom du second duc de Nor-
mandie, Guillaume, fils de Rollon \
* Dans les curieux détails recueillis par M. Detille; att su-
jet du tombeau de ce prince, on Voit ^ue sur des Registres du
quinzième siècle le nom de Longue-Espée reste aussi en fran-
138 SUR UN CACHET DU MOYEN-AGE.
L exercice continuel des armes , pendant la
féodalité, donnait à ces seigneurs une force pro-
digieuse , dont nous ^yons la preuve dans le
poids excessif de certaines armures. Ce poids
est tel quelquefois, qu'on serait tenté de les
accuser du même genre d'imposture qu'A-
lexandre-le-Grand , qui , suivant quelques his-
toriens, laissait après lui, comme traces de son
passage , des mors de chevaux et des casques
d'une grandeur exagérée , voulant ainsi faire
croire à ceux qui viendraient dans les mêmes
çais an milieu de la phrase latine. « Ad faciendum depingi
ymaginem Guilelmi de Longue-Espée, » (Actes capitnl. mss.
de la cathédrale de Rouen, 12 mai 1467.) «Ad faciendum
depingi statuam ducis la Longue-Espée. (Ibid. mars 1460.)
Ce nom est en latin dans une épitaphe inscrite sur son
tombeau l'an 1063.
HIG POSITUS EST
GUILLELMOS DIGTDS L0N6A SPATA
et dans une épitaphe en vers léonins, extraite du vieux né^
crologe de la cathédrale :
a Rollonis natus, Guilelmus, longa vocatus
« Spata....»
( Tombeaux de la cathédrale de Rouen, par A. DeviUe.
Rouen, 1833. in-8S pag. 19 et suiv.) Article de Guillaume^
fils de Geoffroy Plantagenet.
SUR UN CACHET DU MOYEN-AGE. 139
lieux, que son armée avait été, non seulement
par les actions , mais par la taille, une armée
de géants. Il existe des épées de ces anciens che-
valiers, d'une dimension telle, qu onapeineàen
comprendre Tusage. Celle que madame la du-
chesse de Vicence conserve à Caulaîncourt , et
qui passe pour être l'épée de Godefroi de Bouil-
lon, a près de cinq pieds de long et est large à
proportion*. Ces armes terribles, nommées
ensuite plus particulièrement espadons**, ne
se maniaient qu a deux mains , et même pour
* «.... Celle de Godefroy de Bouillon, dont quelques his-
toriens des croisades disent qu'il fendoit un homme en deux.
La même chose est racontée de l'empereur Conrad, au siège de
Damas. M. Du Cange dit que ces faits ^ tout incroyables qu'ils
paroissent, ne lui semblèrent plus tout-À-fait hors de yrai-
semblance , depuis qu'il eut vu à Saint-Phara de Meaux, une
ëpée antique, que Ton dit avoir été celle d'Ogier-le-Danois, si
fameux du temps de Charlemagne, au moins dans les ro-
mans; tant cette ëpée est pesante^ et tant par conséquent elle
supposoit de force dans celui qui la manioit ( voce Spata,
gloss.) Le P.Mabillon, qui la fit peser, dit qu'elle pesoit cinq
livres et un quarteron. » (Histoire de la milice française,
parle P. Daniel. Paris, 1721. 2 vol. in-4<>, tome I , liv. VI ,
page4il.)
** C'est sous ce nom qu'elles sont désignées au musée d'ar-
iillerie.
140 SUR UN CACHET DU MOYEN-AGE.
s'en servir aisément ainsi , il fallait une force
qui semble surhumaine. Elles ne devaient être
ceintes * qu'à cheval , avec le reste de cette ar-
mure complète de Thomme et du cheval, si em-
barrassante , qu'un homme d'armes dbattu ne
pouvait se relever seuL Aussi Ton sentit sou-
vent l'importance de mettre dans les rangs,
près des hommes d'armes, quelques combat-
tants à pied; et le père Daniel attribue nfême à
ce motif l'établissement des gendarmes à pied
dans l'ancienne milice *\ C'était pour un sem-
blable ministère que deux bourgeois de Paris
se tenaient à pied^au frein du cheval du roi, les
jours de bataille ; et ils y firent souvent des
prodiges de valeur***. On conçoit donc qu'une
épée remarquable alors **** par sa grandeur fût
* Biles n'avaient pss de fiottrreau , et la manière, de les
suspendre était toute différente de celle des épées nodernes.
Uistoire de la milice française, 1. 1, 1. V, page 811.
Voyez VHîBtoire du Droit municipal en France , par
M. Leber.
***'*'Eûtre rëpoqnèdés croisades et celle que nous assignons
au cachet, la forme des épées changea , et on les porta très-
courtes , mais elles étaient redevenues longues au quinzième
siècle. « L'épée de la Pucelle d'Orléans, que Ton voit au tré-
«¥
**♦
SUR UJV CACHET DU MOYEN-AGE. i^\
un titre imposât. Peut-être le seigneur à qui
appartenait notre cachet était-il d autant plus
fier de ce surnom, qu un de ses ancêtres l'avait
déjà reçu du temps des croisades ; ce qu'indi-
queraient et l'épée qm se voit sjjr l'écu, et la
tête de Christ servant de cimier.
La tradition conservée dans le pays sur
Texistence d'un trésor au fond de ce puits , re-
couvert depuis des siècles » signalé ^ulepiept
par la même tradition, et auquel M, de l|Ipn-
tesquiou est arrivé par ses fouilles, me semble
fort intéressante , et s'accorde très-bien avec
toutes les inductions que nous pouvons tirer de
ce cachet. S'il est, comme c'est mon opinion,
du règne de Charles VI, quels malheurs ne
désolaient pas alors la France , dont presque
tout le territoire, et notamment la Normandie,
était au pouvoir des Anglais 1 Faudrait -il
s'étonner qu'un seigneur normand eût alors
enfoui ce qu'il avait de plus précieux? Si ce
seigneur périt ensuite , avec sa famille , dans
» sor de Saint-Denis, est très-longue et large à proportion. »
Le P. Daaiel» livre cité , page 4U.
iA2 SUR urr cachet du moten-age.
quelqu'une de ces collisions sanglantes \ une
tradition vague put se conserver , et ce qu elle
avait de mystérieux put la propager indéfini-
ment. Le cachet trouvé d'abord presque à la
sur&ce du sol pourrait venir à l'appui de la
tradition, si l'on appliquait à cette circonstance
un proverbe alors connu» car je l'ai vu cité dans
des manuscrits latins de ce temp&-là ** : Nemo
vas vacuum consignât , c'est-à-dire : Personne ne
met son sceau sur un coffre vide. •
Les développements auxquels nous nous
sommes livré à l'occasion de ce cachet nous
seront pardonnes par les personnes qui savent
* Ceci, bien entendu , n'est qu'une supposition» fondée
seulement sur Tabsence de renseignements au sujet des ar-
mes du cachet. Il va sans dire qu'elles n'ont rien de commun
avec celles de la maison de Montesquieu, qui porte Parti au
premier de gueules plein^ et au deuxième d'or à deux tour-
teaux de gueules posés l'un sur Vautre, J'ai dû aussi m'as-
su rer qu'elles n'avaient pas de rapport avec celles des Mes-
sieurs de Glinchamp, ancienne famille de Normandie , qui
porte D'argent à une fasce de gueules, accompagnée de trois
chandeliers du même, passant au-dessus de la fasce.
** Dans presque tous ceux qui contiennent l'histoire fabu-
leuse d'Alexandre-le-Grand^ un des livres le plus en faveur
alors. J'ai sous la main le ms. latin de la Bibliothèque du
Roi n*» 8519. Ce proverbe s'y trouve au folio 6 verso, lin. 6.
SUR UN CACHET DU MOYEN-AGE. 1Z|3
combien de points de vue embrassent les études
historiques, et à combien de questions intéres-
santes peuvent se rattacher les moindres monu-
ments. Souvent, par un heureux concours de
circonstances, ils jettent sur un endroit de l'his-
toire un jour nouveau. Si , par exemple , on
trouvait en Normandie quelque autre monu-
ment portant ou ces armes ou ce nom , de leur
comparaison pourraient jaillir des notions nou-
velles et intéressantes.
IV.
\
HISTOIRE.
II. 10
SUR
L'ÉTUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE.
La situation géographique de la France en fait
un tout homogène , favorable à l'amour de la
patrie. Â la fin du siècle dernier, la défense du
territoire envahi , suivie aussitôt de nos irrup-
tions victorieuses et de tant de prodigieux suc-
cès y fit tourner au profit du patriotisme gêné*
rai tous les sentiments partiels d'attachement à
la province, qui se fondirent, plus qu'à aucune
autre époque, en un sentiment national, corn?
mun àtous. Ainsi, dans cette crise si complète,
la grande explosion guerrière qui succéda à ce
bouleversement de la société , et la main puis-
sante qui y établit solidement un ordre nou-
veau, déracinèrent dans la nouvelle génération
1&8 ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE.
ces habitudes des mœurs anciennes, transnuses
presque sans altération depuis des siècles.
Quand la paix , succédant enfin à ces vingt
ans de guerre , en ramenant chez eux ceux qui
avaient survécu , Êivorisa le goût du repos et
les tranquilles études, l'esprit se reporta d'abord
sur les grands événements qui venaient de bou-
leverser le monde. Après avoir étudié ou décrit
cette période étonnante que l'on achevait à peine
de traverser, l'investigation s'avança davantage
dans le passé, toujours en y cherchant des
armes pour combattre l'ordre présent. La ré-
volution communale au douzième siècle Ait
présentée d'une manière brillante, par M. Au-
gustin Thierry, comme les premiers efforts
d'une lutte que le parti populaire vaincu avait
reprise six siècles plus tard, pour y remporter
un triomphe dé&iitif dont le dénoûment s'ef-
fectuait sous nos yeux. Les libres discussions
propres au gouvernement représentatif atta-
quant successivement les différents abus, on
reconnut, avec plus de certitude encore, que la
centralisation , telle que l'avait organisée cette
main si forte qui tenait les rênes de l'empire
^SLUS quitter l'épée, était une grande source
ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE 149
d'abus adminisiratirs, d'entraves aux libertés
les plus légitimes et d'extension immodérément
progressive, donnée à la capitale, au détriment
du rpste du royaume. Il n'était que trop facile
de prouver la justice de ces plaintes.
Si Ion chercha dans l'examen du passé
quel avait été ^ avant 89 , l'état respectif de la
capitale et des provinces , on put apercevoir
déjà une tendance à l'abaissement de celles-
ci dans l'éclat de la cour de Louis XIV. Là
commencèrent à se réunir , comme de pâles
satellites, tous ces astres de province , autour
desquels se réunissaient auparavant autant de
petites cours, qui entretenaient sur les divers
points de la France des centres de richesse et
d'élégance de mœurs. Alors le mot de provin-
cial , qui devient une espèce de moquerie. Le
langage à la mode divise ce grand royaume en
trois parts bien inégales : la cour, la ville et les
provinces. Celles-ci commencent à devenir
moins agréables ; car les prétentions du bel air
de la cour s'y étant une fois répandues, et s'y
renouvelant , pour ainsi dire, à chaque nouvel
arrivant de Versailles, y donnèrent trop sou-
\ vent à la lx)nne compagnie un air faux et guindé,
150 ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE.
mine féconde pour les auteurs comiques du
dix-huitième siècle. Bien des ambitions , qui ,
sous les règnes précédents, auraient trouyé
un théâtre suffisant dans leur province ^ s'y
sentirent à la gène ; et dans Tespoir de briller
à la cour et d'y trouver la feveur, vinrent se
ruiner à Paris et à Versailles, au lieu de tenir
chez eux le même état que leurs ancêtres , en
contribuant ainsi pour leur part à la prospérité
et à l'agrément de leur province.
Toutefois cette tendance n'avait guère d'effet
que sur les sommités de la société. La cour et
la ville offraient sans doute alors à beaucoup de
gens des chances de fortunes aussi étonnantes
que rapides ; mais c'étaient des &its isolés , et ,.
comme on dit^ un billet à la loterie. La séduc-»
tion n'y était pas organisée d'une manière dan-
gereuse pour l'émigration provinciale , comme
elle l'est aujourd'hui par la perspective qu'offre
aux ambitions de tout étage l'immense person-
nel de tant d'administrations diverses.
On sait que Louvois était ministre de la
guerre avec vingt-quatre commis pour tout per-
sonnel administratif. De plus alors , non pas
seulement chaque gouvernement ou chaque
ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE. 151
province , mais chaque généralité, chaque élec-
tion s'administrait chacun chez soi , et offrait
ainsi , sur les lieux mêmes, un but honorable et
suffisant à toutes les ambitions modérées. D'une
stabilité plus grande dans les existences, et
d'habitudes plus sédentaires il résultait que ,
malgré les petites prétentions d'imiter de loin
la cour et Paris , peu de personnes , surtout
dans la bourgeoisie, avaient en perspectiye l'idée
d'y aller demeurer. La perspective de coulw
ses jours dans le lieu qui nous avait vus naître
était une idée aussi agréable que naturelle et
ordinaire. On cherchait donc à embellir de son
mieux un séjour qui devait être le théâtre de
toute l'existence. De là , pour la haute bour-
geoisie, cette bonne et agréable vie de certaines
provinces, dont nos grands-pères nous ont fait
des récits plus attrayants encore que ceux du
brillant tourbillon de la cour.
Il est vrai que , de toutes ces coutumes di-
verses , de toutes ces juridictions différentes ,
résultait une conhision telle dans les lois, qu'on
a peine à comprendre aujourd'hui comment il
n'y avait pas à chaque transaction un nouveau
conflit , une difficulté nouvelle ; quand on pense
152 ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE*
que la ville de Paris , capitale du royaume et
résidence des rois jusqu'à Louis XIV, était sou-
mise , jusqu'au règne de ce prince , à trois juri-
dictions différentes : celle du roi, celle de Té-
véque de Paris et celle de Tabbesse de Mont-
martre. Il y avait telle rue qu'il suffisait de
traverser pour changer de juridiction. Ainsi,
dans une contestation entre deux voisins de-
meurant en feice l'un de l'autre, arrivaient aussi-
tôt de chaque côtelés officiers de leurs seigneurs
respectifs. Mais tout cet embrouillement féodal,
dont l'habitude devait cependant diminuer un
peu les graves inconvénients , a été mis de côté
par l'uniformité du Gode et de l'administration.
Maintenant que les inconvénients n'existent
plus , on cherche à recouvrer une partie des
avantages qui donnaient aux anciennes provinces
une importance bien mieux appropriée à l'équi-
libre raisonnable d'un pays homogène comme
le nôtre. Mais la puissance de l'action centrale
borne, jusqu'à présent, ces efforts aux re-
cherches de la littérature rétrospective , c'est-à»
dire de l'histoire ; car sa mission a toujours été
de faire revivre le passé :
Ç*\\^ gesta canens , transactis tempora reddit.
ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE. 153
Il semble qu'il y ait dans la carrière des peu-
ples un point avancé où ils se retournent vo-
lontiers et se mettent à regarder derrière eux
ce passé dont les grandes périodes sont ac-
complies. C'est surtout après ces violents cata-
clysmes politiques , qui renouvellent , en quel-
que sorte, la face de la société, quand le calme
succède enfin aux dernières tempêtes , que Ton
peut remarquer cette direction. L'interruption
des transitions, la différence des mœurs qui
détruit toute solidarité, font alors du passé un
objet d'étude purement spéculatif. On se flatte
de pouvoir y porter un regard dégagé de passion;
et en même temps les liens qui nous attachent
à nos ancêtres, à notre pays, donnent un grand
intérêt à ces recherches. On étudie curieuse-
ment les laits de l'histoire sous toutes leurs
faces, et l'on est frappé d'y découvrir bien des
choses qu'on n'y avait pas même soupçonnées.
C'est ainsi qu'après les luttes épouvantables
qui mirent fin à la répubUque romaine et éta-
blirent l'empire, lorsque le hasard, qui joue un
si grand rôle dans les gouvernements despo-
tiques, fit régner enfin le repos dans le monde
sous quelques princes sages et modérés , les
1 hi . ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE.
recherches litléraîres se portèrent vers les âges
antérieurs* Plutarque faisait revivre dans leurs
&its et gestes tous ces vieux républicains de la
Grèce et de Rome ; Josèphe composait ses An-
tiquités judaïques ; Pausanias parcourait la
Grèce en véritable archéologue ; Apulée cher-
chait à rajeunir les formes d'un ardiaïsme de-
puis long-temps délaissé ; Hérode Atticus ornait
sa splendide villa de ces monuments triopéens,
011 il se plaisait à faire imiter les caractères des
plus anciennes inscriptions ; sans se douter
peut-être que , par le hasard singulier d'une
conservation refusée à tant de monuments ori-
ginaux , ces objets d'un ingénieux délassement,
devenus à leur tour des monuments plus an-
tiques que ne Tétaient alors ceux qu'ils retra-
çaient , offriraient , au bout de quinze siècles,
une source curieuse et féconde à l'archéologie.
Nous paraissons arrivés au même point de
vue du passé oii étaient les Romains du second
siècle. Comme alors, un calme réel , rarement
et Êiiblement troublé , met fin aux orages de
l'époque intermédiaire. Comme alors, nous
étudions avec respect nos anciennes annales ^
nos coutumes antiques, la langue surannée de
ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE. 155
nos pères et tous leurs anciens monuments.
Gomme le plus grand mérite d'un bijou pour
les dames romaines du second siècle était d'à-
voir appartenu àCléopâtre, à Bérénice ou à Sta-
tira, nous voyons de même les gens du monde
les plus frivoles payer presque au poids de l'or
les ciiriosités moyen-âge, naguère si dédai-
gnées. Enfin, pour compléter le rapproche-
ment, on trouve même aujourd'hui des imita-
teurs d'inscriptions antiques ; seulement ils
difièrent d'Hérode Atticus, en ce que ce riche
Romain, au lieu de vouloir les donner fraudu-
leusement pour contemporaines de Lycurgue,
se Élisait au contraire un mérite de leur imi-
tation.
Mais les amis de notre vieille histoire sont
mieux partagés qu'on ne le fut alors à Rome
ou dans Alexandrie, en ce qu'ils ont été précé-
dés, il y a plus d'un siècle, d'hommes qui, dans
le loisir d'une pieuse et savante retraite, sépa-
rés du tourbillon contemporain , portaient un
œil scrutateur sur nos origines nationales, ex-
ploitaient des trésors historiques dont une
partie est perdue , mettaient leur noble esprit
de corps à exécuter successivement, pour les
156 ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE.
conduire jusqu'au terme , de bénédictins en bé-
nédictins , des entreprises comme on n en iait
plus.
Leurs travaux sont le modèle tout tracé pour
ceux qui aspirent encore à exhumer d'anciens
titres de notre histoire et à recueillir de toutes
parts la contribution des Êiits au profit dé l'in-
struction.
c II n'a pas suffi aux bénédictins de la con-
grégation de Saint^Maur , comme à tant d'autres
éditeurs, dit M. Daunou, de transcrire des
chroniques et des relations diverses, sans recti-
fier ou éclaircir ce qu'elles pouvaient contenir
d'incorrect, d'inexact, d'incohérentou d'obscur:
ils ont réuni , comparé , vérifié tous les textes
originaux, soit déjà connus, soit inédits , en y
joignant tout ce qu'il fallait de dissertations, de
notices , de notes critiques et grammaticales ,
de tables géographiques , chronologiques, his-
toriques, pour les expliquer et en rendre la lec^
ture aussi Êtcile que profitable. »
Les bénédictins avaient donc porté à toute la
perfection donnée aux œuvres humaines leur
méthode de traiter l'histoire; et M. Guérard,.
dont l'opinion est ici d'un si grand poids, a fait
ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE. 157
admiraUement la part de leurs travaux, et œlle
des histoires systématiques qui groupent avec
art des faits triés à l'appui d'une idée princi-
pale, et qui font prédominer par^lessus tout de
grands principes, dont l'énoncé sententieux et
solennel impose à la grande majorité des lec-
teurs. Ces auteurs vous amènent, non pas à
une reconnaissance des Êtits, mais à la vérifica-
tion du principe qu'ils ont établi. Si, au moyen
d'autres rapprochements qu'ils ne vous auront
pas indiqués, vous apercevez ensuite par vous-
. même que leur principe est faux, vous avez
perdu à suivre une erreur nouvelle , un temps
que l'étude de l'histoire doit donner sans par-
tage aux faits. Ceux qui sont allégués à l'appui
du principe, fiissent-ils tous de la plus parfaite
exactitude, concourent à établir une erreur par
leur isolement et leur triage. Qu'un historien
de la ville de Paris , par exemple , rassemble ,
avec une richesse d'érudition incontestable,
tout ce qu'une aussi grande capitale , depuis
1789 jusqu'aux temps les plus reculés, a ren-
fermé de vices, de turpitudes et de désordres en
tout genre , ce livre , malheureusement trop
substantiel , sera complet et vrai, s'il est pré-
158 ETUDB ACTURLLE DB IfOTRE HISTOIRE.
sente comme Thistoire scandaleuse de Paris.
Mais si un tel ouvrage» composé ab irato, pré-
tend n'offrir, de tous points, dans la vie de nos
pères, qu'objets d'indignation et de mépris, ce
livre nous trompe; et pourtant il n'avance que
des laits exacts': c'est qu'il met de côté tout un
ordre de iaits qu'il ne veut pas regarder, et sur
lesquels il refuse à son érudition d'exercer ses
recherches. Au tribunal de l'histoire, comm6
à celui de la justice , on est tenu de dire non
seulement la vérité, mais toute la vérité.
Que sera-ce si nous passons des plans sages
et bien coordonnés de nos savants, même dans
leurs aberrations, à ce mélange singulier d'une
aventureuse imagination jointe à une érudition
profonde et détaillée, tel que nous le présente
parfois la docte Allemagne? Nous pourrions
citer, par exemple, sur les commencem^fits de
{'histoire romaine quelques vues, d'autant plus
goûtées, à ce qu'il semble , au-rdelà du Rhin ,
qu'elles sont plus bizarres et plus inattendues.
Pour notre histoire, en attendant qu'il nous
arrive quelque sublime système a priori, qui
vienne tout-à-coup illuminer nos origines et
nos fastes d'un jour nouveau , nous avons la
ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE. 159
bonhomie d'étudier œtte histoire sur place, sur
les édifices de nos aïeux , sur leurs ouvrages
d art ou d'industrie , sur les parchemins des
chartriers, les cartulaires des abbayes, les ra*
gistres des parlements, les ordonnances des
rois, les traditions des vieilles «coutumes. Cha-
cun veut fournir son contingent dans cette mise
^1 œuvre des matériaux de l'histoire ; l'un
dresse l'état des lieux d'une imposante cathé^
drale, ou vient interroger les tombeaux et les
ruines d'un somptueux monastère ; l'autre as*
semble à grands frais des meubles et des usten-
siles à l'usage de nos ancêtres ; celui-ci s'attache
aux vi^ix romans, aux chansons, aux contes
pc^mlaires ; celui-là aux pièces autographes, aux
titres originaux.
Tout le monde a remarqué la différence
d'impression que produisent des ruines antiques
auxquelles une suite de siècles a donné un ca-
ractère de majesté solennelle ^ et ces ruines ré-
centes d'édifices ou tout rappelle des souvenirs
d'hier. Les premières font réfléchir comme
l'histoire, les secondes comme la mort, car leur
vue est accompagnée de tristes retours sur nous-
liiémes , et sur cette société dont nous faisons
160 ETUDB ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE.
partie. Mais surtout lorsqu'un abandon préma-
turé ou des dévastations furieuses font déjà une
ruine d'un monument qui avait encore des siè-
cles devant lui, le cœur saigne à Tami des arts,
de la science historique et (fe la civilisation.
Les révolutions sont fécondes en ruines de ce
genre. Un grand mouvement social, comme
celui de 89, en renouvelant, en quelque sorte,
toute la société, rend sans objet une foule d'édi-
fices auxquels les mœurs nouvelles ne peuvent
plus s'adapter. Ces immenses châteaux, que
peuplait le monde de clients et de valets formant
la maison d'un grand seigneur, sont bien dé*
serts aujourd'hui quand un de nos contempo-
rains, quelle que soit sa richesse, y transporte
le train peu nombreux que comportent nos ha-
bitudes. Ces grandes abbayes, où la sévère
magnificence des abbés élevait quelquefois des
églises aussi belles que des cathédrales, des
cloîtres aussi vastes que des palais, ne peuvent
plus conserver rien de , leur destination. Les
bénédictins sont bien morts , et l'idée de les
ressusciter a été, œs années dernières, une ho-
norable, mais déœvante tentative. L'homme
ne peut pas ainsi, à son gré, reprendre oe qu'il
ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE. 161
y a de grand, de beau et d'utile dans une œn-
stitution sociale qu'il a détruite. Tout se tient
dans un corps de société , et il serait Êicile de
prouver la connexité nécessaire des vices de
Tancien régime avec ses plus belles institutions,
telleis que les ordres religieux savants.
Peut-être aussi n'auraiton pas besoin de re-
courir au paradoxe pour montrer que la société
a nécessairement perdu en vigueur et en éner-
gie ce qu'elle peut avoir gagné en juste égalité,
en garanties , en sécurité générale. S'il y a un
progrès bien réel sur ces derniers points, d'un
autre côté , une imagination poétique et rétro^
spective aimerait souvent mieux l'effet grandiose
des anciens contrastes.
Les monuments des deux anciennes puis-
sances, féodale et religieuse, ces immenses châ-
teaux, ces magnifiques abbayes , sont là pour
nous montrer les grandes proportions de cet
ordi^ social renversé. Malheureusement une
première fureur de destruction a été suivie,
trente ans plus tard, d'un système raisonné ,
fondé sur les sordides calculs de l'intérêt , et
s appuyant des maximes d'une mesquine éco-
nomie politique. La bande noire de 1820 a plus
11. 11
162 ÉTUDE ACTUELLE 0K NOTRE HISTOIRE.
détruit peutrètre que l'exaltation populaire de
1793. Et Dieu sait où se swait arrêtée oette
rage de démolition si , en voyant partout dis*
paraître œs monuments qui disaient la gloire
et l'ornement de nos provinces, on n'avait fini
par être eflrayé de cette dévastation effrénée,
et si un toile général ne s'était élevé contre les
spéculateurs qui la dirigeaient si fructueuse-
ment.
Sous l'Empire, l'art avait reçu une direction
fimeste à la conservation de nos mionuments
historiques. Le culte exclusif de l'école de Da-
vid pour un beau idéal, espèce de terme de com-
paraison présenté aux arts pour régler leur
admiration ou leur dédain, faisait méconnaître
les beautés du style sarrazin , dit gothique , et
des sculptures des mêmes temps, si remplies
d'expression et de naïveté. Les meuUes de la
renaissance et du siècle suivant, ornés avec tant
de richesse, de grâce et d'invention, étaient
réputés rococos, et leurs ornements remplacés
par ces colonnes corinthiennes ou doriques, si
étonnées de quitter les portiques et les temples
pour prêter leur solide et majestueux appui à
des couchettes, à des commodes et à des gué-
ETUDE ACTUBLLB DB NOTRE HISTOIRE. 16.1
ridons. Tel meuble que se disputent aujour-
d'hui les plus riches amateurs aurait été détruit,
pour sa ferrure ou ses cuivres, ainsi que l'ont
été tant d'autres d'un travail égal ou même
supérieur.
Gomme tout va, dans ce monde, par sauts et
par bonds, à cette véritable barbarie, professée
au nom de l'antique, a succédé peut-être trop
d'engouement pour le moyen-âge.
Néanmoins cette attention portée sur le
moyen-âge a eu plus d'un heureux résultat. On
peut dire qu'elle a Eut considérer l'histoire
d'une manière toute nouvelle; et en même
temps le caractère religieux des principaux
édifices de cette époque amène naturellement
leurs admirateurs au respect de la cause puis-
sante à laquelle ils sont dus. Il y a donc sou-
tien mutud entre la disposition religieuse et la
disposition artistique^ comme on dit aujour-
d'hui.
La coinridence de cette réaction dans les arts,
avec l'impulsion donnée aux études historiques,
est surtout remarquable. Comment, en effet,
pouvait-on allier un véritable respect pour nos
annales avec le dédain des monuments témoins
164 ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE.
de tant d'anciennes choses et quipsùrlent siélo-
quemment à celui qui sait les interroiger? Cette
manière de corroborer l'étude de l'histoire par
celle des monuments a donné lieu à plusieurs
excellentes monographies historiques, travaux
bien plus utiles et plus substantiels que ces pâles
résumés généraux, décorés du titre d'histoires
de France. Plusieurs sociétés se sont formées
dans les provinces pour en explorer les anti-
quités , et ce mouvement a été secondé de la
manière la plus louable par un ministre éclairé,
auquel ses adversaires politiques mémese plai-
sent à reconnaître un zèle et une ardeur de
perfectionnement qui ne pouvaient être mieux
placés.
Mais , avant qu'un respect raisonné pour les
monuments historiques passe des sommités in*
tdlectuelles dans les masses, nous avons bien
du chemin à faire, ou plutôt nous n'y arrive»
rons jamais. Car il semble qu'il y ait un certain
tribut d'inconséquences dont les nations ne
puissent s'affranchir. Nous rions des peuples
lointains chez lesquels la forme et la dimen-
sion de la barbe et de la coiffure, la couleur ou
Ja coupe de tel vètementdonnent lieu à de graves
ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE. 165
démêlés, à des inimitiés durables, à des colli-
sions sanglantes» Cette responsabilité que Ton
fiât peser sur le signe représentatif d'une affec-
tion politique Ta certainement chez nous aussi
l<Mn que possible ; et les satiriques étrangers
doivent avoir beau jeu en apprenant qu'une
fleur élégante et suave est proscrite des jardins
royaux , parce qu'elle porte le même nom qu'un
emblème héraldique dont nos aïeux se sont lait
gloire pendant huit cents ans.
Par une tradition nationale , le roi portait
plus spécialement cet emblème, appartenant au
pays sous les différentes branches dynastiques,
quelles que fussent leurs armoiries particulières
avant d'occuper le trône. Or voilà que le der-
nier roi est détrôné , et l'on expulse avec lui un
signe qui lui appartient moins qu'à la nation ;
on a l'air de jeter avec mépris dans ses bagages
toute la gloire des siècles qui avaient précédé ;
comme si, en renonçant à l'avoir pour chef, la
nation se déshéritait forcément elle-même de
tou&ses souvenirs. Les peuples sont bien en-
fants dans les plus grands coups qu'ils portent,
pour commencer ainsi par se frapper eux-
mêmes.
166 ËTUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE.
La réflexion peut &ire coBTenir de pareilles iû*-
œnséquenoea et faire réunir sur ses pas ; mais
d'aller mutiler d'antiqueis édifices parce qu'ils
portent des emblèmes sculptés là des siècles
avant le prince que l'on veut punir par ces mu^
tilations absurdes» c'est à peu près iiréparaUe.
Vous ôtez à l'histoire ces traces sensibles, con-
temporaines des monuments dont elles attestent
ainsil'âgeetles destinées; ou plutôt, en y laissant
vos traces de destruction, vous vous apprêtez un
rôle odieux dans l'histoire. Et remarquons jus-
qu'où va l'inconséquence des passions politi*
ques ; c'estquandonn'apasassezdej^amecontre
la Réstauratiou pour avoir remplacé h^ em-
blèmes de l'Empire parles siens que l'on se livre .
à ces mutilations bien moins &cilles à justifier;
car à Paris je ne crois pas qu'on ait ^argné une
seule fleur-de-lis sur les monuments publics ,
où un certain nombre avait traversé môme la
grande révolution ; tandis que , sans parler de
la Colonne, sur des édkices mêrbe antérieurs à
Napoléon , tds que le LoUvre ♦ la Restauration
avait respecté plusieurs aigles, ces glorieux in-*
trus* Laissons à chacun sa marque^ en ajoutant
la nôtre à celle de nos prédécesseurs. Nous
ETUDB AGTUSLLS DE NOTEE HISTOIRE^. 167
paierons ainsi tous notrç tribut à l'histcire, qui
ju^ra des droits inscrits.
Mais non ; tout concourt, au contraire, à la
ruine ées monuments. historiques : le temps ,
rindifférence, l'ignorance, la prévention, la cu-
pidité, la guerre, les troubles religieux, les dis»
cordes civiles , les révolutions même faites au
nom de la civilisation et du respect pour les
lois. Et notez bien que notre climat, loin d'être,
comme celui de l'Egypte, un climat conserva-
teur, est, au contraire, destructeur par ses in-
tempéries. Arrivée à un certain point , la des •
traction fedt de rapides progrès. De plus, au
lieu de présenter ces larges smfaces, ces blocs
énormes dont le vaste ensemble produit de si
imposants effets dans les ruines de l'Egypte,
nos monuments les plus remarquables offrent
toutes les délicatesses de la riche et élégante
architecture ogivale : autant de prises à la
destruction , sous quelque forme qu'elle arrive
menaçante.
n faut donc rendre grâce à ce goût pour
l'histoire, sentiment conservateur qui cherche
à contre-balancer tant de causes de destruction.
Oui, il faut l'encourager de toutes nos forces,
168 ETUDE ACTUELLE DE NOTRE HISTOIRE.
et, pour le régulariser, ne pas craindre de dire
avec M. le marquis de Fortia , président de la
Société de l'Histoire de France: < Les travaux
des Bénédictins serviront de base aux nôtres ;
loin d'être leurs rivaux y nous serons leurs dis-
ciples. ^
HISTOIRE
BG
LA DESTRUCTION DU PAGANISME
en occident,
Par a. BEUGNOT,
De ri asti tut de France.
Nou$ voudrions faire comprendre une partie
des difficultés et des écueils de ce sujet. La lutte
si inégale, conunencée dans les premières
années de notre ère entre les deux religioi|s ,
présente pendant les trois premiers siècles le
christianisme grandissant par les persécutions
et toujours fécondé par le sang de ses mar-
tyrs ; au point que la plus \iolente de toutes
les persécutions, celle de Dioclétien, dont
la chronologie de l'Église avait consacré d'une
manière durable le douloureux souvenir, pré»
170 DESTRUCTION DU PAGANISME
cède seulement de quelques aimées le moment
où cette religion s'assied sur le trône avec
Constantin. Alors les rôles changent » comme
par un coup de théâtre , s'il était permis de
s exprimer ainsi. L'établissement de la liberté
des cultes laisse voir aussitôt dans le paganisme
cette débilité , cette tiédeur d'un culte usé , dont
il ne reste plus guère que la partie politique et
les cérémonies.
Du côté des chrétiens sont tous les avantages
que peuvent donner la puissance de la foi , le
sentiment de la vérité , la force du raisonne-
ment , la confiance dans l'avenir et l'ardeur du
prosélytisme. Ces deux parts de la société ne
Sont pas long-tempfs iûimobiles en f)pésence
l'une de l'autre. La liberté dé^ cuîtës établit
bientôt une lutté dont le paganisme lie se relè-
vëhipas; oti plutôt c'est de là pâH du chrië^
ttanisme chaque jour une nouvëlte coii(|ùÔte,'dè
la part du pàganiiime chaquejôur 4àpeft^d'ïi«e
position. Dé grands tàlehts titillent de pa^t^t
d'autre ; tnais, chfez les chrétiens , ils Se tatàti-
plient partout avec une fécofldîté qui àttëMè
tout ce qu'il y à d'énergie titàle dans lent*
croyahee , tandis que le pett dfe féHfents défen^
N EN OOCIDBNT. 171
^seurs du polyth^me promènent autour d'eux
des regards découragés , en ne se voyant plus
soutenus que par l'influence de l'habitude et
celle de quelques grands intérêts.
Cette lutte dure un siècle» Mais quelles en
furent les vicissitudes ? Et, lorsque le christia*
nisme vainqueur fut , à son tour , assez puis»
santponr abolir la liberté des cultes, quels
vestiges de son long empire le paganisme laissa-
t-il sur la terre ? Combien de temps ces traces
sonlHeUes assez sensibles, assez peu altérées,
pour constituer , par le fait , une religion puis»
santé encore dans les moeurs , en d^it des lois ,
et même de la part de celles-ci l'objet d'une
grande tolérance? Car lès chrétiens, après avoir
détruit le paganisme comme culte puUic et
légsl , n'allèrent pas plus loin et ne firent pas
ta guerre mx consciences.
L'hii^oire des derniers temps du paganisitte
depuis Constantin présente , comme nous î'a-i
vous dit , des difficultés toutes particulières ;
dles proviennent de la destruction de presque
tous les ouvrages contraires aux chrétii^ns 6xi
favorables à leurs adversaires. Ainsi une det^
traction systématique , opérée non sèuleiheht
172 DESTRUCTION DU PAGANISME
par les contemporains de cette lutte , mais en-
suite par leurs successeurs pendant tout le
moyen-âge , où le christianisme régnak sail,
s'est jointe aux ravages du temps pour nous
primer des lumières que deirai^it fournir les
écrivains païens ; tandis que , du côté des ehré-
tiens, on n a que l'embarras du choix ,. tant
sont abondantes les sources de tout genre.
Au peu d'impartiaUté que font attendre de
tels matériaux il hnt joindre encore la tac-
tique des écrivains ecclésiastiques contempo-
rains, intéressés à déclarer le paganisme
anéanti bien avant qu'il le fût réellemmit. De
là,, beaucoup d'erreurs historiques dans les
écrits des modernes. Les auteurs ecclé(»as-
tiques du quatrième et même, du cinquième
siècle laissent bien voir assez fréquemment
qu'ils regardaient encore le paganisme comme
un adversaire redoutable ; joiais ces tmoiguages
précieux passaient inaperçus aux yeux de ces
auteurs , prévenus par leurs chants de triomphe
prématurés. Pour bien sentir l'importance de
ces avçux des docteurs chrétiens ,. il allait un
critérium, un moyeft de comparaison en dehors
du christianisme ; etU le fallaitcherch^^d^ns tout
EN OCCIDENT. 173
ce que le paganisme avait laissé de traces de ses
derniers moments. Les siècles qui suivirent
Constantin , ainsi envisagés , pouvaient fournir
la matière d'un ouvrage capital.
Ce travail n'avait encore été lait par per-
sonne. L'Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres jugea important de remplir cette lacune,
et proposa, en 1830, le sujet suivant : « Tracer
l'histoire du décroissement et de la destruc-
tion totale du paganisme dans les provinces
de l'empire d'Occident , à partir du temps de
Constantin ; réunir tout ce que l'on peut sa-
voir par les auteurs tant chrétiens que païens,
par les monuments, et surtout par les inscrip-
tions , delà résistance qu'opposèrent au chris-
tianisme les païens, principalement de Rome
et de l'Italie; enfin tacher de fixer l'époque
où l'on a cessé, en Occident, d'invoquer nomi-
nativement les divinités de la Grèce et de
Rome. > L'ouvrage de M. Beugnot lui valut
le prix , et , bientôt après , son entrée à l'In-
stitut.
Nous avons dit que cet ouvrage , outre les
difficultés de sa composition, présentait plu-
sieurs écueils dans son exécution. Le premier
174 DESTRUCTION DU PAGANISME
était le risque de Êdre de la théologie au lieu
d'histoire , et de traiter un sujet proposé par
l'Académie des Inscriptions connue s'il l'eât
été par la Sorbonne. M« Beugnot définit nette-
ment, dans sa pré&ce , la manière dont il com-
prend sa tache : < Jusqu'au règne de Constan-
tin , le christianisme lutta contre l'ancien culte
par la discussion , par le raisoxmement , par la
propagation d'abord secrète et timide , puis pu-
blique et courageuse, de ses dogmes ; plus tsxrd
il agit ouvertement et par des Êdts positifs
contre Je paganisme. La première partie de la
lutte fut philosophique; la seconde fut, en quel*
que sorte, matérielle : pendant la durée de celle*
ci l'on vit les chrétiens dépouiller le sacwdoce
païen , attaquer les temples , briser les idoles
et disperser sur le sol les débris de Tandeii
culte. Il est donc évident que l'écrivain qui trai**
tera la première partie de ce sujet produira
un ouvrage où les idées joueront un plus grand
rôle que les laits , et qu'au contraire celui qui
traitera la seconde écrira un ouvrage où les
laits domineront les idées , c'est<'à<-dire un ou-
vi^ge historique. >
Autre écueil : c'était de substituer l'histoire
EN OCCIDÏINT. 175
des progrès du christianisme à celle du décrois-
s^ment du paganisme. Un autem* ecclésiastique,
un, Bénédictin , je suppose , aurait difficilement
évité cette direction , à laquelle 1 auraient porté
inv.olontairement toutes ses habitudes reli-
gieuses* D'un autre côté, le philos(^hisme du
siècle dernier n'aurait pas manqué de trouvar,
djms un tel sujet, un texte pour faire la satire de
la religion. Laissons encore s'expliquer M. Beu-
gnot : < On ne peut raconter les derniers mo-
ments du paganisme sans dire comment son
heureux adversaire parvint à lui ravir d'abord
le pouvoir , ensuite la vie , et sans traiter beau-
coup de questions délicates dont tout écrivain
sage n'approche qu'avec tinudité. Cependant
l'historien qui ne peindrait pas la situation
d'esprit dans laquelle se trouvaient les païens ,
qui adoucirait l'amertume de leurs plaintes , la
dureté de kurs menaces , et qui , aafin , ne les
laisserait pas parler en toute liberté , cet his-
torien , dis-je , manquerait à ses premiers de-
voirs.
» Je regarde comme un devoir d'écrire une
histoire simple et vraie des derniers moments du
paganisme , et de monu*er , non pas ce que les
176 DESTRUCTION DU PAGANISME
chrétiens et les païens auraient dû Ëdre et dire ,
mais ce qu'ils ont fait et ce qu'ils ont dit. Je
nuirai donc pas me placer, comme ma con-
science m'y porterait , dans les rangs des chré-
tiens ; là je trouverais trop de préventions , de
préjugés et de haines , j'écrirais une histoire
chrétienne de la chute du polythéisme , et cette
histoire , quelque soin que l'on mît à la comr
poser , ne conduirait pas à la vérité. En m'a-
dressant aux défenseurs des idoles , en scrutant
les écrits échappés à leurs plumes , en interro-
geant les monuments (pi'ili^ ont élevés ; en ac^
ceptant, pour un moment , leurs idées et leurs
folles espérances , je me flatte de parvenir à
pénétrer leurs secrètes pensées , et peut-être
aussi à réformer plusieurs fausses opinions
admises et répandues par les historiens mo-
dernes. »
Ces promesses ont été admirablement rem-
plies. C'est une chose que je crois sans exemple,
qu'une telle impartialité dans un pareil sujet.
L auteur semble d'abord éprouver pour le pa-
ganisme cette prédilection involontaire que l'on
ressent toujours pour le parti vaincu , qui nous
attache à Hector dans l'Iliade , à Turnus dans
EN OCCIimilT. 177
rÊnéide , aux Carthaginois dans l'histoire ro*
maine. Mais on voit bientôt que les traits dont
il peint les chefs du parti païen au quatrième
siècle sont pris sur la nature. Rome était alors
et resta jusqu a k fin le siège du polythéisme.
Pour en étudier les derniers temps» M. Beu-
gnot ne s est pas placé à Milan ou à Gonstan-
tinopte, sous l'influence de saint Jean Ghrysos-
tome ou de saint Ambroise : il a élu son do-
micile à Rome , il s'est &it sénateur rcmiain » il
a garni son vestibule des images des ancêtres ;
il s'est i:endu tous les jours au sénat , devant
l'autel de la Victoire , en traversant la ville éter.
neUe^ remplie de temples magnifiques , con^
temporains des grandes époques de la splen.
deur romaine ; il a conversé avec les pontifes
Symmaque , Prétextât , qui l'ont admis aux
détails de leur administration pontificale, à la
confidence de leur découragement ou au pres-
tige de leurs illusions ; il a vu l'insouciance re-
ligieuse de leurs illustres amis , soutiens obsti-
nés étendant de la religion païenne , comme
du lien qui conservait une société dont ils étaient
les enfants, les continuateurs et les privilégiés ;
il a reconnu qu'avec la doctrine de l'intérêt il
IL 12
178 DESTRUCTION DU PA&ANISME
y avsdti encore dans ces demierg dtfén|^nrs du
paganisme de grands souvenirs de gloire et de
patrie , et le respect pour les aïeux qui leur
avaient légué ce noble héritage.
Alors Tauteur, ainsi devenU' le familier des
principaux personnages de Son histoire, a pu
pénétrer dans les provinces et y retrotfver en*
eore, sur une moindre échelle , avec moins
d'appareil , mais avec une ferveur plus grande,
rattachement aux anciennes croyances. II a pu
aborder les docteurs dirétiens , comparer avec
ses souvenirs leurs plaintes , leurs attaques ou
leurs chants de triomphe. L'étude du paganisme
chez les païens lui permet ainsi d'exploiter uti-
lement la mine si riche des autews eodésiasti-
ques ; désormais il peut les apprécier.
Mais comment, demandera4;-on , est*il par-
venti à connaître ainsi la société païenne? Les
inscriptions , dont l'examen lui était surtout
rec(Hnmandé par l'Académie , lui ont fourni une
foule de notions sur l'état florissant du paga*-
nisme à une époque où, si 1 on en croyait quel-
ques écrivains ecdésiasiiques comme Ëusèbe,
ce culte ne devait plus donner signe de Me.
Les nombreuses insmi^ons citées par M. fieu*
mu OGGIREIIT. 179
gDOt f^résetiti^Qt à ce snjet les détails les plus
variés et souvent les plus inatt^idœ* Nous n'a-
vons pas besoin d'ajouter que ces témoignages
lapidaires, contemporains des événama^its eux-*
mêmes, tiennent tcHijours le premier rang
dans les sources de l'histoire et occupent ime
place beaucoup plus importante dans l'antiquité
que dans les temps modernes. Une seule chose
que nous regrettons, c'est de n'avoir pas
trouvé en noies la traduction ou du moins la
transcription en toutes lettres de ces inscrip^
tions« D Êiut être profondément versé dans les
études épigraphiques pour comprendre à la
praoïière lecture une inscription , et le temps
qu'on passe à la déchiffrer interrompt pénible*
ment la suite des idées. Cette forme sév^e d'é^
ruditi<^n , qui était convenable dans un mémrâre
destiné à l'Académie des Belles4jettres, aurait
pu être modifiée dans un ouvrage qui s'adresse
maintenant g tous les amis de la bdle et bonne
littérature, et qui, par le nom de l'auteur et
le vif intérêt du sujet , doit trouver un grand
nombre de lecteurs en dehors de l'érudition
proprement dite.
Le trop riche arsenal des lois romaines^' sous
180 DESTRUCTION 01) PAGANISME
Ckttistailtin et ses saccesseurs^ k été fouiHê , et
ses richesses ont été mises, en œuvt^e avec beau*
coup dé netteté, en montrant les tergiversa^*
tions du pouvoir dans ces lois contraires qui
se succédaient relativement aui deax religions*
De là tant ^'erreurs diverses de la part des
historiens qui ont voulu tirer des conséquences
générales de quelque loi isolée.
Les ouvrages de tout genre de cette époque
ont été consultés; l'auteur a su découvrir dans
chacune le trait qui lui semblait destiné C(Mnme
renseignement ; et les livres qui par leur ha-
tare paraîtraient le moins en rapport avec scm
sujet sont quelquefois ceux dont il a su tirer
le pins départi. Nous n'en prendrons pour
exemple que l'usage qu'il a Eut des auteurs
appelés régionmrésy dont les livres sont des
descriptions trè&«uccînctes de Rome^ dans le
genre de nos indicateurs ou guides. Us énumè-
rent par régions , c'est-^-dire ^ quartiers ,
tous les monum^its qui existaient à Rome de
leur, temps. M. Beugnot a judicieusement tiré
un argument solide de la nullité littéraire de ces
ouvrages. < Qui les régionaires auraient-ils pu
ou voulu trompa:? U ne s'agît ici ni d'un
EN OCCIDENT. 181
poème ni d'une histoire, mais d'ane simple to-
pographie monumentale, écrite en style lapî-t
daire et destinée sans doute à l'usage de ses
auteurs bien plus qu'à celui du public* > Or il
résulte dfes descriptions des deux régionaires ,
Publius Victor et Sextus-E.ufiis , qu'il y avait à
Home , sous Yalentinien , cent cinquante-deux
temples et cent quatre-vingt-trois petites cha**
pelles^, cpnsacrés aux différentes divinités du
paganisme ; et , d'après une autre description
du m4m<e genre , dont l'auteur est inconnu ,
mais qui se rapporte au règne d'Honorius,
postérieurement à la prise de Rome par les
Goths , M. Beugnot conclut que « l'ancien culte
dominait encore extérieurement dans la ca-
pitale , dont l'aspect restait païen , en dq)it des
progrès ou plutôt de la victoire du christia-
nisme^ > . .
Les ouvrages excellents , ceux qu'on a lus
avec le plus d'attention et d'intérêt > ne sont pas
ceux dont il est le plus facile de rendre compte.
L'idée même que l'on a de la perfection d'une
composition rend plus malaisée la tâcbe de la
(aire bien connaître. Le livre est là, chargé de
marques , dont chacune était destinée à quelque
19^ DESTRUCTION DU PAGANISME
citation ; mais elles ont fini par devenir si nom*
bireuses, que l'étendue du feuilleton n'aurait
pas suffi pour les transcrire les unes à la suite
des outres. Or oe ne sont pas de simples ex-*
traits, c'est notre jugemeiU; cpi'on nous de-
mande ; et pourtant il nous semble que diacune
de nos réflexions , substituée à une citation ,
est un Tol que noifi$ Êusons à nos lecteurs^ Le
style de M. Beugnot est plein de gravité et d'é*
lévatîon: ses recherches abondent en détails
curieux, pittoresques, caractéristiques ; et, par
^a profonde connaissance du sujet , il nous in-
troduit tout-4-fait dans la société romaine du
quatrième et du cinquième siède.
Nous avons essayé d'expliquer la nature et
les élépients de cette ceuvre, qui af^artient tout
entière à son auteur , et qui doit être mise sur
une autre ligne que des histoires écrites en lan-
gues modernes, d'après les matériaux tout
prêts des historiens anciens. Tdles sont les his-
toires de Rollin , de Grévier , de Le Beau , tra-
vaux sans doute justement estimés , mais qui
sont plutôt d'habiles rédactions que des compo-.
sitions originales. Ici , au con^aire , nous le
reflétons, tout appartient à M. Beugnot. Il nous
EN OCCIDENT. 183
reste, à le $uîyre dans son plan et à offrir à nos
lecteurs jle résumé des principanx résultats
historiques , acquis désormais à la science par
ce beau trayail»
Le plan est simple et naturel. S)ir douze liè-
vres, neuf répondent aux règnes d autant
d'empereurs , qui sont Constantin , Constance,
Julien, Jpvien , Valentinien I«% Gratien , Théo-
dbse, Honorius, Valentinien III. Entre le i?in-
quième livre , qui est consacré au règne de Va-
lentinien I®% et le septième , à celui de Gratien ,
M- Beugnot a examiné l'état de l'ancien culte
dans les provinces : c'est le sujet du sixième
liyre^ Valentinien III , fils d'Honorius , est le
dernier empei'eur dont le règne puisse encore
former la matière d'une diwon dans l'histoire
des derniers temps du polythéisme , qui s'é-
crpule avec le colossal édifice de l'empire ro-
main. Désormais , à quelques rares et courtes
exceptions près , les empereurs d'Occident ne
sont plus que des fantômes impuissante. Toute-
fois l'ancienne religion du vaste empire fit
encore, sous Ânthémius, un de ces laibles
princes, un dernier effwt, qui est le sujet du
onzième livre. Dans le douzième , le paganisme.
184 DESTRUCTION DU PAGANISME
qui a cessé partout d'être un culte UgA , est
suivi par tous les lieux où se trouvent encore
quelques restes particuliers de ses rites , jus-
qu'au septième siècle. Là l'auteur reconnaît
qu'il est arrivé au bout de sa carrière , puisque,
malgré tant d'idées païennes, qui certainement
se sont perpétuées jusqu'à nous , quelques-unes
même en s'introduisant dans des pratiques de
notre religion , on trouve les traces du paga-
nisme assez dénaturées, passé le septième
siècle , pour établir que dès lors aucune divinité
païenne ne fut plus invoquée nominativement
en Occident. € Je m'applaudis donc, dit-il, de
pouvoir terminer ici mes recherches, car je
craindrais , si j'étais forcé de les prolonger, que
le lecteur, en me suivant dans des investigations
d'un ordre inférieur, n^oubliât que le paga-
nisme avait autrefois appelé à sa défense de
grandes idées et de nobles caractères. »
Tel est en effet le rôle élevé que remplissent'
dans la très-grande partie de cet ouvrage les
derniers personnages païens. Lors de la con-
version de Constantin , leur religion , bien que
minée par la base , avait encore dans tout Tem-
pire , surtout en Occident , l'existence la plus
EN OCCIDENT. 185
imposante, et recevait des hommages presque
universels. M. Beugnot a réfuté par des &its
incontestables les statistiques erronées des
chréti^is de ce temps , qui » dans un intérêt
Inen.&cile; à comprendre lorsqu'il s'agissait
d'attirer à. eux les chefs de l'empire , exagé-
raient avec excès le noml»^ de leurs frères.
Dans cette Rome , qui devait jeter tant d'éclat
comme métropole de la chrétienté , le christia-
nisme , déjà si fort , tenait encore très-peu de
place à l'extérieur, assez long-temps après
Constantin, sous Valentinien ^^ C'est ce que
démontre un de ces témoignages , indifférents
en apparence et si judicieusement mis en
œuvre par M. BeugBfot.
« Un voyageur dont le nom nous est in-
connu , parcourant l'empire romain vers Tan-
née 374 , décrit ainsi la situation religieuse de
la capitale : « Il existe dans Rome sept vierges
' » ingenuœ et ctarissimœ , qui , pour le salut de
1 la ville , accomplissent les cérémonies des
» dieux selon l'usage des anciens ; on les nomme
1 vierges de Vesta. Les Romains honorent les
» dieux et particulièrement Jupiter , le Soleil
i ae DESTRUCTION W) PAGANISME
» ^t Gybèle* Nous savons de plœ qu'il existe
» panni eux des aruspices. »
< Ainsi , continue M. Beugnot» os voyageur,
arrivant à Rome au milieu de la plus grande
crise religieuse dont il soit possible de se former
une idée , semUe ne pas s'ap^nceroir de T^exis*
tence du diristianisme ; la présence des vierges
de Yesta lui parait une diose tien plus digne
d'être mentionnée dans son journal que tout
ce qu'avait iait et tout œ que faisait ime rdîgion
nouvelle, dont la mission était de change k&ce
du monde. »
Il est vrai qu'il n'en était pas de même en
Orient» où Constantin transporta la résidence
impériale ; mais , dans tout l'empire , le poly^
théisme avait ^acore upe pr^pmdèranee dont
les preuves irrécusables, tirées des monuments
les plus authentiques, sont opposées aux exa*
gérations d'Ëusèhe, qui l^ent croire que cet
ancien culte national ht d^finiti^ieiBfint ^li
par Constantin.
La situation desdeu:x retigionsàieetle épo^e
nous semble préswté^ $ous un jour tout nou-
veau. TandUs qve les dMs du dimtîanisme
EW OCCIDENT. 187
exagèrent sans mesure leur nombre, ceux du
parti païen leur répondent par une sorte de Êui-
&aronnade,en feignant d'ignorer, en quelque
sorte, Fexistence du christianisme. Mais ce der-
nier, par la rapidité de ses progrès, n'eut bientôt
plus besoin de rteourir à une déception que les
psTiens de Rome continuèrent jusqu'à la fin,
Youiant Êûre jusqu'au bout bonne contenance,
continuant à observer tous leurs rites, et décer-
nant, comme par le passé, les honneurs de
l'apothéoso aux empereurs chrétiens qui leur
avaient porté les coups les plus violents.
M. Beugnot établit que le paganisme, au
commencement du quatrième siècle, avait une
exiiMence purement factice ; qu'il tirait ce qui
hii restait de force de l'influence de Fha-
bitude, et que la possession faisait toute sa
puissance, c Constantin, en se convertissant,
multiplia les périls qui pressaient le paganisme,
mais il ne les fit pas naître ; et , s'il ne s'était
pas converti, aurait-il pu empêcher que les
croyances helléniques et les rites nationaux
eussent perdu leur empire sur les conscîenceè,
et fussent, par conséquent, destinés à une des-
truction plus ou moins prompte? » La démon-
188 DESTRUCTION DU PAGANISME
stration de cette assertion si juste est do&e b
plus solide réfutation de letrange paradoxe de
Jurieu : « PeutK>n nier, dit ce ministre protes*
tant, que le paganisme est tombé dans le.monde
par l'autorité des empereurs roknains? On peut
assurer sans témérité que le paganisme serait
encore debout, et que les trois quarts de l'Eu-
rope seraient encore païens, si Constantin et
ses successeurs n avaient employé leur autorité
à l'abolir. »
L^ réponse négative à cette espèce dé défi de
Jurieu ressort de tout le premier volume de
l'ouvrage que nous examinons^ Aussi l'auteur
a-t-il été parfaitement en diroit de dir^ : «.L*asr
sertion de Jurieu est, sous quelque aspect qu*<Hi
l'envisage, une h^ésie l^istorique très-condam-
nable. »
Constantin en se convertissant .laissa au
(^ulte national sa supériorité politique. La nu-
mismatique offre le symbole parlant de ce sys-
tème de concession dans le Labarum placé siu*
les monnaies de cet empereur i^tre les mains
de la Yictoiie ailée des païens. M. Beugnot a
lait surtout une étude approfondie du caractère
politique de Constantin. Il ^ montré l'habileté
EN OCXÎIDBNT. 189
parÊiîte avec laquelle ce prince servait la cause
des chrétiens en ne feisant pour eux que ce
qu'il pouvait faire , et en facilitant ainsi à ses
successeurs un triomphe complet , qu'un im-
prudent prosélytisme, aurait au contraire en-
travé.
Restait une grande question aux yeux de
l'histoire et de la morale : celle des motifs de
datte conva:'sion fameuse. Il était sans doute
&cile de la résoudre , en admettant avec Zo-
zime , que Constantin espéra trouver dans l'ex-
piation du baptême un moyen d'apaiser ses
remords, après avoir fait étrangler son fils
Grispus 9 sa femme Fausta , Licinius , son col-
lègue, à. qui il avait promis la vie, et le fils
même de ce Licinius , auquel il ne pouvait rien
reprocher. Malheureusement tous ces crimes
furent eonunis par. Constantin chrétien; l'in-
flexible chronologie d'une époque par&itement
connue ne permet pas de s'appuyer sur cette
assertion du seul Zozime, et M. Beugnot n'est
pas un écrivain à faire plier un fait. C'est donc
une entreprise hardie que celle de vouloir pé-
nétrer dans les motifs d'une conversion suivie
de pareils forfaits. Quoique n'ayant rien à oppo-
190 DESTRUCTION mj PAGANISME
ser aux savantes déductions de Thii^onen^ n<ms
éprouvais une défiance inTolontaire au sujet
de la ccmyiction sincère d'un pareil prince. Il
nous répugne , malgré nous , d'admettre des
préoccupations d'un ordre si épuré dans une
ame tellement perverse. Il est vrai que les con-
tradictions du cœur humain sont souvent bien
inexplicables. Ici le pouvoir imiâeiise d'un
empereur romain offi-e la grande difficulté de
toute autre explication ; car on se demande qnd
intérêt le tout-puissant Constantin avait à se
iaire chrétien; notre auteur prouve que tous
ses intérêts politiques le portaient, au contraire,
à rester païen. Mais, élevé par son père, Con-
stance-Chlore , dans une espèce de déisme plus
Ëivorable au christianisme qu'à la reUgion na-
tionale , Constantin , qui^ avant sa conversion,
avait souvent témoigné son m^ris pour celle<j,
&oit par la renier tout-à-^&it. Aurait^il été mu
par quelque ressentiment qui ne nous est pas
connu ? Du reste , il ne lait pas de sa conver-
sion, comme Clovis/ une condition de la vic-
toire ; mais la victoire semble venir le récom-
penser de chaque mesure qu'il prend en faveur
des chrétiens. Peut-être y eut-^il dan& cette
BN OCCIDENT. I9i
convemon quelque croyance dont un intérêt
purement personnel fut la base.
Quoi qu'il en soit, une fois chrétien , entouré
des hommages et des actions de grâces de toute
r£glîse, d'un autre côté , en butte à la haine
des païens, il dut persévérer et se montrer le
zélé et constant protecteur de ses nouveaux co-
religionnaires. Mais nous avons dit que ce zèle
fut toujours accompagné d'une modération
pldne de prudence, qui lui donna la plus grande
effîcadté. Le tableau de la conduite politique
de ce premier empereur chrétien est un mor-
ceau aidievé ; il nous semble impossible d'envi-
saga" l'histoire avec plus de vérité*
€ S'il était dans les destinées du christianisme
de se répandre en dépit des obstacles ^ et ei^
de conquérir le pouvoir, tout autorisait à penser
que l'emperefiyr savait le dernier entre les Ro-
mains à déserter les autels de la patrie. Le
nouveau culte, en s'élevant graduellement dans
la société, devait, après s'être emparé des classes
inférieures, attaquer la classe moyenne, l'aris-
tocratie des provinces, les familles sénatoriales,
puis le sénat, puis enfin l'empereur, dernier et
inutile défenseur des institutions nationales
LJ:â destruction du paganisme
voilà commet les choses devaient naturelle-
ment se passer.. La conversion de Constantin
renversa, toutes lesl prévisions, changea Tordre
des Êdts , et le christianisme se trouva dominer
au plus haut et au plus bas de la société , ayant
contre lui tout ce qui n'était pas prolétaire ou
empereur. »
La position de l'emper^ir était dcôc des plus
difficiles. « La conduite de ce prince, continue
le savant auteur, fut le produit de la nécessité,
et non celui d*une politique tortueuse. Gomme
individu il était libre, comme empereur, esclave;
et son plus grand mérite, à mon avis, est d'a-
voir jugé sainement les embarras de cette si-
tuation. » Son zèle essayait bien de temps en
temps jusqu'où il pourrait aller, comme en
rendant sa loi pour interdire les :sajcrifices ; mais
ces lois-là ne produisaient aucun effet ^ et il
n'insistait pas sur leur exécution.
Son fils Constance suivit absolument la même
marche. Les sympathies nationalesn étaient pas
encore pour lui ; elles se trouvèrent au contraire
toutes disposées à accueillir les projets de
Julien.
Cet empereur est un de ceux qui ont le plus
EN OCCIDENT. 193
occupé l'histoire. Ce règne de dix-huit mois a
eu autant de retentissement que les plus longs
règnes. M. Beugnot le juge avec les lumières
d'une science profonde et avec un esprit de justice
qui ne dévie jamais. Ici les documents pour et
contre abondent tellement qu'il est &cile de
comparer sa méthode avec les autres, et d'y
reconnaître sa supériorité.
<i La victoire du christianisme, comme il le
remarque, a rendu Juhen plus odieux aux chré-
tiens et plus cher aux incrédules qu'il ne le
mérite. » En reconnaissant les grandes quaUtés
de ce prince , dont la carrière fut courte , la
beauté de son génie, son éloquence, l'austérité
de ses mœurs, sa valeur éclatante, il nous
montre dans son attachement au polythéisme
une dévotion qui allait jusqu'à la superstition.
Les auteurs païens contemporains en ont tous
fait la remarque. Un païen aussi ardent, etpor-*
tant à ce point le zèle pour ses dieux , avait
bien vite dépassé les tièdes sympathies de son
temps ; et pourtant cette ferveur aurait été né-
cessaire pour lutter avec égalité contre le chris^
tianisme. Julien, si ouvertement prononcé en
faveur de la religion de l'état et chef d'un em-»
11/ 13
194 DESTRUCTION DU PAGANISME
pire doDt tonte l'organisation était encore
païenne, fut pourtant obligé de suivue la même
ligne politique que Constantin, par l'applica-
tion inverse du même principe, et de protéger
la liberté des cultes. La force morale des dire-
tiens et la puissance de &it des païens établis-
saient alors une sorte d'égalité que la politique
des empereurs ne pouvait méconnaître. Il est
prouvé que Julien a suivi cette ligne. « Je ne
» veux pas souffiîr, disait-il, qu'aucun Galiléen
» soit forcé de laire quelque chose de contraire
» à sa &çon de penser. » Puis nous le voyons
attaquer, comme écrivain, par l'injure et le sar-
casme, ces chrétiens qu'il prot^eait comme
empereur, c Le christianisme, dit M. Beugnot,
pouvait encore être combattu, mais non plus
persécuté. »
Julien paraît ici dégagé de toutes les couleurs
exagérées dont l'esprit de parti a diversement
altéré sa figure. Aux déÊiuts et aux qualités
qu'on vient d'y signaler, se joint un trait qui
tient une ^ande place dans cet homme tout-à-^
fait singulier, c'est son goût pour la déclama-
tion et les rhéteurs. Sa dévotion est inséparable
de l'amour des traditions hèUéniqueé; pour
EN OCCIDENT. 195
lïii, la première ville du monde est Athènes;
et la seule circonstance où il ait abusé de son
pouvoir contre les chrétiens fat lorsqu'il ren-
dit en 562 la loi qui leur interdisait d'enseigner
la rhétorique. C'était à ses yeux une profeaia-
tion par trop intolérable.
M. Beugnot a réfaté solidement ^'expression
de M. de Chateaubriand, qui avait appelé Ju-
lien, le Luther païen. Malgré l'autorité d'un si
gi^ànd écrivain, il faut le dire, ce titre ne con-
vient nullement à Julien. « Personne n'est moins
que lui porté vers l'éclectisme. » Il aime d'un
même amour toutes lés ancîefnnes croyances
helléniques, et l'on ne peut d'ailleurs « luiprê*
ter des projets de réforme que la nature de sa
religion et celle des temps ne comportaient
pas. »
Pour qiie cette religion pût comporter ane
réforme , il lui aurait fallu une profession de foi
généralement admise comme type primitif.
Mais rien de tel n'exista dans le polythéisme,
tant qu'il fat dans sa période florissante; et
c'est tout-à-feit à la fin, après Julien, que |a dé-
tresse engagea les païens à essayer de formuler
réguliètNement leurs croyances. Cet acte impor*
19$ DESTRUCTION DU PAGANISME
tant est le célèbre disootirs appelé Relatiûn de
Symmaque, que ce noUe sénateur, préfet de
Rome, prononça l'an 582, en présence de Va-
lentinîen II , pour le rétablissement de l'autel
de la Victoire dans la saille du sénat. Saint Am-
broise, comme on sait, répondit à Symmaque.
Les pièces de ce grand procès nous sont par-
venues intactes ; mais la rdlation de Symmaque,
traduite en partie par M. Villemain, n avait
pas encore été reproduite entièrement dans
notre langue. C'était une bonne fortune pour
l'historien de la destruction du paganisme en
Occident, de faire connattare, le premier, d'une
manière complète^ ce document si important.
M. Beugnot n'hésite pas à le mettre au-dessus
de la réponse de saint Ambroise , qui se fis^
moins, en cette circonstance , à son éloquence
chrétienne qu'à son crédit en cour et à la par^
faite connaissance qu'il avait du terrain glissant
de la faveur.
Nous voici à une époque où la prospérité
corrompt les chrétieus. Gratien, en refusant la
robe pontificale, jusque là revêtue par ses pré-
décesseurs, détrôna le paganisme et abolit, par
le fait, le souverain pontificat. Car M. Beugnot
EN OCCIDENT. 197
a réfuté l'assertion des historiens qui l'ont pré-
cédé, et tout récemment de M. Orelli, qui ten-
dait à établir qu'après Yalentinien b^ plusieurs
grands personnages de Rome furent revêtus de
cette d^nité suprême du sacerdoce.
Le découragement s'empare des soutiens du
polythéisme. L'historien Zozime , un des plus
ardents, a fourni à notre auteur un tableau
frappant de la situation respective des deux
cultes sous le règne de Théodose, par le récit
d'une action de Séréna, femme de Stilicon.
€ Séréna voulut visiter le temple de la mère
» des dieux. EUle remarqua le collier qui déco-
» rait la statue de Rhéa, ornement digne de ce
» culte divin ; elle le prit et le mit à son cou.
» Une vieille femme, débris des vierges de Vesta,
» lui reprocha en face son impiété , et se ré-
» pandit même en invectives si violentes, que
> Séréna donna, aux personnes qui l'accompa-
> gnaient, l'ordre de la chasser. Alors la vieille,
» en descendant les degrés du temple, supplia
» les dieux de faire peser le châtiment de cette
> pro&nation sur Séréna, sur son mari et sur
» ses enfants. Séréna tint peu de compte de ces
» imprécations, et sortit parée du collier de
198 DESTRUCTION DU PAGANISME
> Rhéa. DepiB6 X3e jour elle vît «cwiveÀt , soit
» qu'elle dormit , soit qu elle fiiit évallée , un
» spectre qui lui annonçait $a lïjtort prodbaine :
» d'autres personnes eiiriênt de s^n^blaldBs vi-*
» sions. La vengeance, persécutrice 4Jkes impies»
M remplit si bien son office» que plus tard Se-
» relia, apprenant le cbnger qui la mel^açait»
» ne chencha point à l'éviter^ et qu'dle tendit»
> aux cordes des bourreaux , ce cou naguère
» orné du collier de la déesse. >
<L Rien ne fait mieux connaître, ajoute
M. Beugnot, la disposition des esprits à la fin
du règne de Théodose que le récit de Zozime^
Ces chrétiens qui , conduits par la nièce de
l'empereur, viennent dans un temple païen
pour voir ce que c'était qu'un temple, pour
tourner en ridicule les objets sacrés, et même
pour s'emparer de ceux qui étaient à lettr con-
venance ; la vieille vestale qui , après la disper-
âon de son prdre , pi^omèite d^s les teiï^les
ses regrets et sa tristesse, et qui, indignée des
profanations dont eUe est témoin, prend» sivec
témérité, la défense de ses dieux, ces person-
nages , dis-je , montrent , avec une singulière
vérité, comment le christianisme triomphait et
EN OCCIDENT. 199
ccmunent le paganisme subissait sa défaite. »
Nous ne devons pas négliger d'indiquer l'é*
tude aussi intéressante qu approfondie des c^*
ractères de Prétextât et de Symmaque, les deux
derniers hommes qui aient jeté du lustre sur
le paganisme, dont ils conservèrent impertur-
bablement le culte à Rome, malgré tant de
déboires.
Dans le sixième chapitre de son neuvième
hvre, intitulé Tableau de la société païenne à
l'époque où Rome fat prise par les Goths, l'au-
teur nous introduit dans la vie privée des pa-
trici^s païens. Us formaient la partie station*
naire de la société; toute l'énergie d'action se
trouvait du côté des chrétiens, c Du fond de
son cloître de Bethléem, Jérôme s'appliquait à
disjoindre les liens qui unissaient en un faisceau
les membres de ce patriciat dévoué si aveuglé-
mont à l'anci^i culte. » La tolérance habile de
ce grand personnage, en autorisant lesmariages
entre païens et çhrétieimes , introduisait dans
les Êimilles, par la douce influence des femmes,
on prosélytisme auquel savait peu résister
l'indifférence ou la tiédeur païenne. M. Beugnot
a tracé, d'après saint Jérôme, une description
^00 DESTRUCTION DU PAGANISME
pleine de grâce de l'espèce de sainte conspira*
tion ourdie en famille contre la conscience du
pontife Albinus , et où tous les sentiments les
plus doux de la nature, les caresses des petits
enfants, les témoignages de la tendresse filiale
la plus respectueuse, sont appelés comme auxi-
liaires pour conquérir à la religion du Christ le
vieux prêtre des idoles.
Mads révénement le plus désastreux vient
bientôt épargner au zèle des pères de l'église
ces efforts contre l'influence de l'aristocratie
romaine; c'est la prise de Rome par les Goths.
Saint Jérôme et saint Augustin tracent le {>lus
triste tableau de ces nobles patriciens romains
réfugiés en Afrique et réduits à une misère aussi
grande que l'avait été leur fortune. Ce coup
fut décisif. « L'invasion des Barbares , en dé-
truisant la civilisation romaine, donna naissance
à une nouvelle société dont la première base
fut le christianisme. > Aussi les païens lui re-
prochaient de puiser ses succès dans les mal-
heurs de la patrie. L'état de l'Italie est alors
tellement misérable que « la loi du 6 juin 413
ordonne de rendre les terres ravagées par les
Barbares à leurs anciens propriétaires , si on
EN OCCIDENT. 201
peut les trouver, ou bien à leurs héritiers ; s'il
ne se présente personne, on donnera les terres
aux voisins ou à ceux qui les demand^ont. >
C'est à l'année 408 que M. JBeugnot a fixé
1 époque de la destruction ou de la conversion
en églises des temples païens de l'Occident, au
lieu de l'année 551 que l'on assignait ordinai-
rement à cette mesure définitive. Une aussi
grande différence suffirait seule pour prouver
l'importance historique de ce travail.
Nous avons dît que le culte païen , partout
aboli par les lois au commencement du cin-
quième siècle,^subsista encore deux siècles dans
les campagnes, où le Christ fut long-temps ap-
pelé le dieu des villes. L'historien de saint Ro-
main apprend même que Vénus était adorée
nominativement dans un faubourg de Rouen ,
au commencement du septième siècle. Long-
temps encore les conciles s'appliquent à com-
battre les restes de la superstition païenne ;
long-temps encore on peut citer des chrétiens
à qui leur zèle à détruire les idoles des campa-
gnes valut la palme du martyre. Saint Martin
avait été le type d'un zèle fougueux dont saint
Augustin s'efforça d'arrêter le torrent destruc-
203 DESTRUCTION DU PAGANISME
tQur en conseillant d'appliquer au nouveau
culte les monuments de l'ancien, au lieu de les
détruire. Malheureusement l'enthouskisme peu
éclairé des moines écouta bien plus Tévêque de
Tours que cdui dVippone.
De toutes les divinités du polythéisme , celle
dont le culte se montra le plus vivace fut Diane;
mais son culte, comme véritablem^it déesse du
paganisme, s'arrête aussi au septième siè-
cle. La Diane mystérieuse qui était invoquée
comme une puissance magique , sous le règne
des premiers successeurs de Charlauta^ne et
jusc[u'au quatorzième siècle, prend son origine
dans Tes religions du Nord, ainsi que le démontre
M. Beugnot, et n'emprunte au polythéisme ro-
main que son nom. C'est cette homonymie qui
l'a lait appeler dée^sz des païens dans plusieurs
actes publics, tels que ce capitulaire de Louis*
le-Débonnaire de l'an 867 : < D ne feut pas ou-
blier que certaines femmes soélè[»ates retour-
nant vers Satan, et, séduites par les illusions et
les lantômes des démons, croient et disent
que, montées sur des animaux et en société de
Diane, désse des païens, et d'une innombrable
multitude de femmes, elles ^rcourent pendant
£N OCCIDENT. 203
le silence d'une nuit tranquille des espaces im^
menses. »
Les vestiges du pagsonsoie dans le septième
siècle devaient attirer l'attention de l'histc^rien
chargé de constater les derniers signes de vie
de cette religion ; mais c'est dans le milieu du
cinquième siècle, qu'elle se dissout de tous côtés,
par la désertion générale qu'y amène une der-
nière cause : l'établissement du culte de la
Vierge.
Ainsi les quatre ^andes époques de la des-
truction du paganisme en Occident sont : la
conversion de Constantin en 52S, le refus fait
par Gratien de la robe pontificale en 582 , les
temples païens détruits ou appliqués au culte
chrétien en 408, l'établissement du culte de la
Vierge en 451 .
« Après le concile d'Éphèse, les églises d'O-
rient et d'Occident offrirent à l'adoration des
fidèles la vierge Marie, sortie victorieuse d'une
attaque violente; les peuples furent comme
éblouis par l'image de cette mère divine , réu-
nissant dans sa personne les deux sentiments
les plus doux de la nature, la pudeur de la
vierge et l'amour de la mère, emblème de dou-
20& DESTRUCTION DU PAGAffISM£ EN OCCIDENT.
ceur, de résignation et de tout ce que la vertu
présente de sublime ; qui pleure avec les mat-
heureux, intercède pour les coupables, et ne se
montre jaiâais que comme la messagère du
pardon ou du bon secours. Ils accueillirent ce
culte nouveau avec un enthousiasme quelque-
fois trop grand, puisque, pour beaucoup de
chrétiens, ce culte devint le christianisme tout
entier. Les païens n'essayèrent pas même de
défendre leurs autels contre les progrès du
culte de la mère de Dieu ; ils ouvrirent à Marie
les temples qu'ils avaient tenus fermés à Jésus-
Christ, et s avouèrent vaincus. »
INVASIONS
DES SARRAZINS EN FRANCE,
ST
DE FRANCE EN SAVOIE, EN PIÉMONT ET DANS LA SUISSE,
pbmdaut les hoitikmk, heutièkb et dixième siècles de kotre ère ,
d'APIBS lis AUTBUR8 CHRETIENS ET MAHOMÉTANS;
Par m. REINAUD,
MenlM^de rinftitttt,GonserTatear-Adjoiatdes maBttMa-itsoricDttasdela BiUiothiqae
royale.
Tant de talents supérieurs, qui sont sortis
de l'école de M. Sylvestre de Sacy, suffiraient
pour prouver le mérite transcendant de cet
illustre doyen des études orientales, à qui pour-
rait ne pas connaître les titres si variés de son
immense érudition. Ces disciples , dignes d'un
tel maître, dont les sages conseils ne les aban-
donnent pas au terme de l'enseignement , se
trouvant dirigés par cette haute influence dans
206 INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE.
leur savante carrière, ont porté la lumière de
leurs investigations sur les diflerents points du
monde oriental. M. Reinaud, qui avait pris rang
dans la science par la Description des monu-
ments musulmans du cabinet de M. le duc de
Blacas, suivit une marche naturelle en joignant
à Tétude de Tarchéologie celle de Thistoire;
et il acquit un premier titre historique en pu-
bliant les Extraits des historiens arabes relatifs
aux guerres des Croisades, ouvrage qui fait
partie de la collection de M. Michaud. Restait
un autre sujet offrant l'occasion unique de rem-
plir une lacune réelle dans l'histoire de France,
avec le secours de l'éroctition orientale. Mais
cette lacune n'était pas évidente; elle n'était
pas généralement sentie , et si nous n'accordons
a M. Rèinaud cet éloge banal de proispectus,
c*èst qu'il en rtiérite un plus singulier. C'est
que son sujet était presque la statue renfermée
dans le bloc de marbre ; et ici le ciseau du sta-
tuaire est représenté par une érudition qui ,
comparant les sources orientales à tous les tra-
vaux des bénédictins et des autres savants du
dix-sseptîème siècle , aux traditions et aux mo-
numents de tous genres , a ainsi établi un con-
INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE. 207
trôle d'où est sortie l'évidence de cette lacune
historique. La réunion de ces connaissances
était nécessaire pour constater ce vide , à plus
forte raison pour le remplir contvenablement.
Il fallait même ici , indépendamment des qua-
lités qu'on s'accorde à demander à l'historien,
beaucoup d*art et d'habileté pour disposer un
sujet si varié dans ses éléments.
Tout le monde sait que les Sarrazins occu-
pèrent pendant des siècles une grande partie
de l'Espagne. Leur terrible invasion en France,
à la fin de la première race , el la mémorable
victoire que remporta sur eux Charles^Martel
sont des faits éclatants placés au premier rang
dé l'histoire. Quant aux traditions qu'ont lais*
sée&les excursions diverses dans le midi de la
France, elles n'avaient sans doute pas attendu
à ce jour pour être considérées comme signifi-
catives ; mais il régnait sur cette dernière ques*
tioh une incertitude qui Élisait de ces faibles
traces plutôt une source d'arreur et de confu-
sion, que de lumières et de vérité. Jusqu'où les
Sarrazins avaient-ils étendu leurs excurjE^ions ?
A combi^i de reprises les avaient-ils répétées ,
et sur quels points de la France? A quelles
2 os INVASIOf«S DES SARRAZINS BN FRANCE.
époques ayaient-elles commencé, avaient-elles
Gni? et quel en avait été le caractère? Quels
rapprochements pouvait-on étaUir entre ces
pays soumis à un joug passager et TËspagne
sous la puissante domination des émirs de Gor-
doue? toutes questions auxquelles personne
n'aurait pu r^K)ndre avant 1 ouvrage de
M. Reinaud , et dont ce beau travail ofire une
solution aussi ccunplète qu mstructlve et inté-
ressante.
Ce côté de l'histoire avait un tel besoin d'être
éclairci , que même les documents imprimés
étaient comme non avenus ; et quelcpies^ms de
leurs éditeurs , tels que Muràtori , n'en avaient
pas tenu compte lorsqu'ils avaient ensuite dis-
posé leurs autres matériaux en annales sui-
vies. Plusieurs fausses dénominations rendaient
souvent difficile de reconmdtre les Sarrazins
dans les anciens textes où il était Êiit mention
de ces peuples. Ou bien leur nom s'étendait
à des nations très - difierentes ; ou bien en-
core , quoique mahométans , ils étaient qua-
lifiés de païens , sans autre désignation, soit à
cause de l'erreur populaire répandue alors, qui
supposait qu'ils avaient pour dieu Mahomet,
INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE. 209
soit parce que dans les rangs de ces conquérants
orientaux, arrivés par TAfirique, il se trouvait
des hommes de tribus africaines encore plon-
gées dans les ténèbres de l'idolâtrie. Une con-
naissance profonde de Tarabe était nécessaire
pour retrouver les noms dliommes ou de lieux,
cachés sous les altérations que le peuple Mt
oinlinairement subir aux noms d'origine étran*
gère. Quantité de relations arabes , la plupart
manuscrites, n'étaient pas moins nécessaires à
compulser pour éclaircir de courts passages
cpi'offraient par-ci par-là les écrivains occiden-
taux; documents perdus pour qui n'aurait pas
apporté à les recueillir le discernement de cette
heureuse polymathie. Enfin il fallait avoir étudié
à fond et même siu* les lieux le théâtre des in-
vasions sarrazines, pour que la géographie,
avec ses dénominations traditionnelles et avec
l'aspect des grands accidents du sol qui n'ont
pas changé, vînt appliquer d'une manière sûre
et précise les descriptions de localités, fournies
par des auteurs contemporains. M. Reinaud a
encore employé ce secours avec un rare bon-
heur, ou plutôt là encore il a retiré le fruit de
ses consciencieuses récherches.
IL 14
$10 INVASIONS DBS SARRAKINS EN FRANQB,
Sapr^mière partie coivtieiit leâ Êâts qui étaient
déjà le mieux coudas. Elle 9iiit las Sarrazins
depuis leur premier débarquement en Espagne,
sous la conduite de Moussa» eki 710, jusqu'à
leur expulsion de Narbomie, en 759. La réU-
giqn de Mahomet, alors <kBS le plus haut pé-
riode de l'enthousiasme , devenait le mobile
d'expéditions tellement gigantesques , que les
Musulmans menaçaient de ne &ire de la mér
Méditerranée qu'un grand kc, qui aurait servi
de voie de conmtiunication aux diverses parties
de cet immense empire. C'eût été la répétition
de l'empire romain ; mais il ne s'était pas
formé si vite , et l'impétuosité sarraidne ôlait
1^ chances de réussite à ce grandiose et ambi-
tieux projet* Toutefois, de vastes royaume*
dans les trois parties du monde alors connues
paillèrent , en moins d'un siècle , sous la domi^
9atiop des lieutenants du khalife ùq Damas.
Lïspagne entière y succomba ; et si l'armée
de$ Francs, compitodée par Ch2a4es«*Martel ,
n'eut exterminé » en 753 , l'armée sarrazine
1 çomine U mwtians débrise et Iroissie le fer et
» l'acier et toui$ les aultreç Qiétaulii ^, suivant
l'expression de la Chronique de Sainfr-D^is ,
USYASlCmSl DES 9ARRAZIN8 6N FRANCE. 311
h France, rEnrope entière, auraieût si^ le
joug de rAlcoran,
Les évéoemems dont les Sarr^ns soAt les
poissants acteurs en Occident pendant cette
premiëre moitié du huitième siècle sont donc
d'une trop haute importance pour n'avoir pas
attiré tonte l'attention de l'histoire. Malgré
l'exterminaiion de l'armée d'Abdr Alrahman à
Poitiers, oà ce prince pérît les «*mes à k main,
la puiffîance des émirs de Cordôue„ ses succe^^-
aeurs , d»nt plusieurs- portent k même nom ,
s'établit avec une telle solidité ea Espagne, que
Gharlemagnë , dojs^t la victoire suivait les armes,
n'eut pas les mièmes succès contre les Maures.
d'Ësps^e que contre ses autres ennemis#
pourtant, dès le commencement de la sien
coude race , les notions sur nos rapports avec
les. Sarrazins deviennent iia^ohérentes et con? .
fnses, quoique le midi de la France soitj^us
eocposé que jamais à li^urs excursions coati*
nueUes ; car à ceux qui venaient de l'Ësp^ne
se joignaient alors les hardis aventuriers qun
la m» débarquait sur les côtes de Provence.
Mahomet avait hfcamé , dans l'Alcoran ^ les eor
treprtsfes maritimes d'une i^amère assess Ibr-
212 INVASIONS DES SÂRRAZINS EN FftANGE,
melle pour que plusieurs docteurs, de la loi
n'eussent pas craint de rendre cette décision :
€ Dès l'iûstant qu'un honune s'est plusieurs
fois mis en mer, il peut -être considéré comme
étant privé de sou bon sens » et comme n étant
plus recevable à faire admettre son témoignage
en justice. » Mais les casmstes musulmans allé-
guèrent une tradition qui prétait au prophète
l'approbation des mêmes entreprises, sans
s'embarrasser s'ils mettaient l'envoyé de Dieu
en contradiction avec lui-même. Cette tradition
flattait l'élan de l'époque; elle fut reçue avec
enthousiasme. L'émir de l'eau, émir-alma (dont
nous avons Êiit amiral) devint un des chefs les
plus considérables des troupes musulmanes*
M. Reinaud a rassemblé sur cette passion su-
hite des pieux mahométanspour la marme une
quantité de faits d'un haut intérêt pour la phi-
losophie de l'histoire , en nous montrant quelles
ressources les successeurs de Mahomet surent
tirer, selon les occurrences, de l'arme puissante
que leur avait léguée le prophète.
< On rapportait qu'en 716, lorsque la grande
flotte qui alla assiéger Gonstantinople pïurtit
d'Alexandrie ^ un des fils du khalife Omar, qui
INVASION? DES SARRÀZINS EN FRANCE. ^13
se trouvait alors dans le port , demanda à Ta^
mirai ce qu'il pensait des péchés dont la plu-
part des hommes de l'équipage devaient avoir
lame chargée; l'amiral ayant répondu qu'à
l'exemple de chacun de nous ils devaient avoir
leurs péchés pendus au cou : c Non pas pour
» ces hommes-ci , s'écria le fils d'Omar ; j'en
» jure par celui qui tient mon ame dans ses
> mains , ils ont laissé leurs péchés sur le ri-
» vage. >
L'intolérance envers les chrétiens régnait
alors à la cour des émirs ou khalifes de Cor-
doue y comme plus tard elle régna à celle des
rois chrétiens d'Espagne envers tout ce qui
n'était pas catholique. Ljnquisition musulmane
avait tellement multiplié les circonstances qui
mettaient un chrétien dans la nécessité d'opter
entre l'islamisme ou la mort y qu'un chrétien
tant soit peu suspect était iacilement amené à
<îette terrible extrémité. Le martyre :de saint
Parfait et la solennité dont il fut entouré offrent
le pendant exact des autos-da-fé du quatorzième
siècle. Nous attribuons, en général, à la religion
musulmane un grand caractère de tolérance >>
parce que nous la jugeons d'après les mœurs
âl& INVASIONS DES SARRJIZINS EN FRANCE*
des Turcs ; mais en allant Tétadier à d'antres
époquei^ et chez d'autres nations , nous Terrons
comme des observatkxis incomplètes nous font
porter de &ux jugements*
C'est ainsi que les diréti^is, dontlaman-
snétide et la résignation pacifique sont acci»-
sées , lors du démembrement de l'empire ro-
main , d'avoir ainsi &vorise l'invasion générale
des barbares, montrent ici, dans cette lutte à la
fois religieuse et nationale , une énergie dont
le livre de M. Reinaud ofiSre des exemples re-
marquables. L'ambassade du moine Jean, en
956, auprès d'Abd-Âlrahman , khalife de Gor-
doue , est un des épisodes dont les traits saiir
lants reflètent le mieux une époque ; et, comme
pour r^Eidre encore plus curieuse cette vive
peinture , la relation de cette ambassade nous
est parvenue dans un manuscrit de la main du
moine Jean lui-même ; enfin , pour plus de sin-
gularité , ce manuscrit unique se trouve inter«-
rompu tout court au moment le plus dramar
tique»
Pour les Sarrazins , partout où l'on trouve
ces peuples pittoresques , on aperçoit dans les
mœurs de leurs hommes d'élite quelque chose
INVASIONS DBS SARRAZINS EN FRANCE. î|6
de lli poésie de TOrient. Le terriUe Âlmansor
K faisait toujours accompagner de la caisse où
il devait être enterré, c A Tissue de chaque
bataille , il secouait sur la caisse la poussière
. dont ses habits étaient encore couverts , et il
espérait Êdre de cette poussière une couche de
ten^ avec laquelle il serait ^vé tout droit au
paradis. » Qu'y a-t^il de plus poétique que la
mort du même prince , à la suite de sa dernière
bataille? < L'action fut terrible et dura tout le
jour, le sang coukit par torrents ^ et aucun
parti ne voulait céder ; maiii les chréti^is ^ bai^
dés de fer, eux et leurs chevaux , se garantis*-
saient plus Ëtcilement. La nuit étant venue ^
Almansor^ qui avait reçu plu^eUrs blessures ,
se retira dans sa t^ite pour recommencer le
combat le lend^nain. Il attendit qudque temps
ses émirs et ses généraux pour concerter avec
eux un nouveau plan d'attaque^ Ne les voyant
pas arriver, il demanda la cause de ce retard ;
on lui répondit que les émirs et les géniaux
étaient restés parmi les morts. Alors se re*-
connaissant vaincu, et ne pouvant survivre à sa
dé&ite , il refusa toute assistance , et mourut au
bout de quelques jours. Ob l'ensevelît avec les
216 INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE.
habits qu'il portait le jour du combat ; on l'en-
terra dans la caisse qu'il avait destinée à cet
usage. >
Ces détails sont pris de la troisième partie ,
celle où l'auteur a conquis le plus de Êûts à
lliistoire , en suivant l'invasion sarrazine à tra*
vers le Dauphiné jusqu'aux limites de l'Aile*
magne. 11 constate , de la manière la plus claire
et la plus précise , leur établissement au diâteau
de Fra&inet, sur les hauteurs des Alpes qui
dominent le golfe de Saint-Tropez ^ et d'oiï ils
pouvaient aisément communiquer avec l'Es-
pagne par la Provence et les Pyrénées , avec la
Suisse par le Dauphiné , avec l'Afrique par la
mer. Il lève tous les doutes sur Toccupation de
Grenoble , qui resta plus de vingt ans au pou-
voir des Sarrazins , chassés du diocèse en 965.
Leur établissement sur le grand SaintrBernard,
qui ne prit ce nom que lorsqu'ils y furent rem-
placés , vers la même époque , par saint Ber-
nard de Menthone , est un autre fait important
également bien constaté»
Hugues, comte de Provence, avec le secours
d'une flotte greccpie que lui avait accordée l'em-
pereur Constantin Porphyrogénète , son beau-
INYASIOJVS DES SARRAZiNS EN FRANCE, 217
frère , avait pénétré en vainqueur dans le goUe
de SaintrTropez , et avait chassé les Sarrazins
de leur château de Fraxinet en 942. Mais il
quitta tout-à-coup ce pays , au milieu de son
triomphe , pour courir après la couronne dl-
talie y que Béranger laissait vacante.
« Les Sarrazins , devenus plus forts qu'aupa*
ravant , commencèrent même à changer leur
existence de brigands campés sur le qui-vive ^
en une existence bien assise , qui se consolida
chaque jour davantage ; et il ne fallut pas moins
que l'éloquence de saint Mayeul , la haute in*
fluence de sa réputation de piété , et la persé-
vérance énergique de Guillaume, comte de
Provence, pour les chasser définitivement de
ce pays , vers lequel on comprendra leur at-
trait d'après cette sentence des auteurs musul-
mans : « Les Français étant exclus d'avance
du paradis , Dieu a voulu les dédomumager en
ce monde par le don de pays riches et fertiles ,
011 le figuier, le châtaignier, le pistachier étalent
leurs fruits savoureux. >
Dans une quatrième partie, consacrée au
caractère général des invasions sarrazines et
aux conséquences qui en furent la suite.
218 HrrAftlONS DBS SARRAZINS Blf FRANCE.
M. Ri^nand â répandu la richesse de sonéru*
dîtîoti sur la peinture des mœurs de ces peuples
et siyr les modifications qu'avaient éprouvées
par leur contact cdles de noâ ancêtres. Là se
trouve discutée Forigine des mots Sarrazins,
Maures , Bêrbers , nmns sous lesquels ces peu*
pks furent désignés ; là , sont exposées ave»
toute l'impartialité d'une critique juste et éclai-
rée , à coté du mal qu'ils ont iisdt , les traces
laissées par les musulmans d'Espagne dans les
parties de la France qu'ils occupèrent. Avec
la connaissance de l'arabe se répandait quelque
teinture des sciences dont cette langue était
alors la principale expression . Le chêne-liége ,
le blé noir, encore si cultivé dans noti% midi
sous le nom de mrrazin, leur durent l'impor-
tation parmi nous, et nos races de chevaux
une grande amélioration. Mais les mœurs ne
s'adoucirent pas par ce contact ; feu contraire ,
un système de représailles^ ^pptiyé sur la diffé-
rence de religion, parut autoriser les Français à
réduire les Maures qu'ils feisaient prisonniers
au même état d'esclavage oii ceux-ci réduisaient
les chrétiens tombés en leur pouvoir ; et comme
en embrassant le christianisme ces prisonniers
iNVAdIÙKS »B8 ^AtlRÂZINS EN FKAKCB. 219
musulmani^ dev^fiaîent libres > < on TÎt des <îhré-
tiens inlmmains, dit M. Reinaud, pour n^étre
pas frustrés d'un vil avanftage ^ gêner leurs serfs
dans les efforts qu'ils Êusaient pour être admis
au sein du christianisme ; on les vit même ,
après que leurs serfs étaient baptisés > les reie<^
nir nmlgré les lois sous le joug et user des plus
cruelles violenœs. Il existe une lettre fou*^
droyante du pape Clément lY^ adr^sée» en
1266, à Thibaud , roi de Navarre , dans laquelle
le souverain pontife s'élève contre un abbé du
monastère de Saint-Benoit de Mirande^ lequel
avait fait mettre à la torture un ridie Sarrazin
converti, sous prétexte que sa conversion n'é-
tait pas sincère^ et qui s'était emparé des biens
de cet infortuné au détriment de ses en&nts. »
Les préventions haineuses contre les juife les
ârent accuser aussi de complidté avec les Sar-^
razins. De là, l'usage, qui s'était coneervéà
Toulouse , de souffleter un juif de c^te ville ,
tous les ans, aux trois principales fêtes de l'an-
née, en mémoîre de la trahison des juife qui
auraient livré Toulouse aux Sarrazins, du temps
de Charlemagne.
« L'usage du soufflet, dit M. Reinaud, n'est
220 INVASIONS DE& SÀRRÀZINS £N FRANGB<
que trop certain» Mais il n'en est pas de même
de la trahison des jui& ; tsv les Sarrazins »
comme on l'a vu , ne sont jamais entrés dans
Toulouse; peut-être a-t-on voulu parler de
l'occupation âe la capitale du Languedoc par
les Normands , en 850, occupation à laquelle il
serait possible que les juifs eussent contribué,
comme ils avaient contribué , quelques aimées
auparavant, à l'entrée des mêmes barbare
dans la ville de Bordeaux. »
Ceci nous mène à une dernière observation :
c'est que les grands souvenirs laissés par les
Sarrazins firent que le peuple leur donna un
rôle dans tous les événements dont il fut vive-
ment irappé. Ainsi leur furent attribués les
monuments de la grandeur romaine. Ainsi le
peuple, dans le midi de la France, appelle en-
core tuiles sarrazines ces larges tuiles si con-
nues des antiquaires comme indices de con-
structions des Romains. Ainsi furent imaginés,
dans mille récits romanesques , des chevaliers
sarrazins pour rehausser la gloire des plus fa-
meux héros, avec lesquels on les fît lutter de
courtoisie et de bravoure- Ainsi fut exagéré,
amplifié, popularisé, surtout par les romans
INVASIONS DES SARRAZINS EN FRANCE. 221
de chevalerie du moyen-âge, ce nom de sarra-
zin, qu'on finit par appliquer à tout ce qui n'é-
tait pas chrétien , et de la swte à toute l'anti-
quité païenne antérieure au christianisme. Voilà
comme Guillaume de Nangis, voulant traiter
l'histoire de France tout entière , depuis les
temps les plus reculés de la Gaule jusqu'à son
époque, exprime son plan par ce titi*e : Cy comr
mencent les chroniqties de tous les roys de France
chrétiens et sarrazins.
HISTOIRE DES ANGLO-SAXONS,
Par Sib Franois PALGRAVE,
TluDunTE ni l'amalaisl bai Alkiuhdis. LICQUCT.
Avant d'ouvrir ce livre , sur son titre seul ,
on ne croirait pas l'histoire des Ânglo-Saxons
susceptible de tant d'intérêt. H faut, en géné-
ral, pour fouiller avec plaisir dans les annales
obscures des peuples barbares , être soutenu
par la perspective d'y retrouver les origines et
le berceau de son pays. Or cette période de
l'histoire d'Angleterre est justement celle qui
est antérieure au mélange de la race française
et aux continuels rapports des deux peuples.
U semble donc qu'un tel livre ne s'adresse guère
qu'aux seuls Anglais ou aux savants qui, ayant
porté toutes leurs investigations sur l'histoire,
ne sont indifférents à aucune de ses clartés.
Mais la manière dont sir Francis Palgrave a
SUR l'histoire des ANGLO-^XONS. 32 j
traité ce sujet (ait de Vbistoire deg Ânglo
Saxons mie lecture nomooms attrayante qu'in»
strwtîve.
Ce savant archiviste du trésor royal de TÉ-
cbi(}uier exprime dans son introduction et rap-»
pelle quelquefois, dans le cours de l'ouvrage,
rintei^tion d'écrire pour la jeunesse* Bien diffé-
rent de tant d'auteurs qui revêtent de formes
pédantesques leurs pâle$ trivialités , et qui s'é*
tudient uniquement à masquer leur médiocrité
par les dehors hautains d'une érudition trans«
coudante et inaccessible , il annonce, au con-
traire, comme un simple livre d'éducation ce
travail qu'un homme de science a pu seul com-
poser, et dont aucun homme de science ne.
dédaignera la lecture^ On s'étonne un instant
de cette sorte de coquetterie littéraire, qui,
pour donner beaucouf^ ne nous promet que peu.
N'est-ce autre chose qu'un calcul d'amour-
propre bien entendu? ou l'auteur a-t-il voulu
oJDGrir une de ces heureuses solutions du pro-
blème d'un hvre intéressant pour tous , quek
que soient l'âge et la position de chacun? Je ne
sai* ; mais d'une manière ou de l'autre , il a éga-
lement réussi. Son plan a Favantagf de donner
524 SUR l'histoire des anglo-saxons.
lieu à plusieurs développements dans lesquels
il n'aurait pas voulu entrer, s'il eût monté son
ton à celui de ces orgueilleuses dissertations
qui veulent , bon gré mal gré, feire avancer la
science , au risque de l'exposer à des faux-pas.
Dans ces endroits-là, M. Palgrave a recours à
ses jeunes lecteurs avec une fine modestie ; car
ce sont précisément les morceaux les plus atta-
chants, par le grand sens avec lequel il déve-
loppe en toute liberté ses vues sur d'impor-
tantes questions. Les notions mêmes qui, dans
ces exposés, pourraient être les plus familières
aux savants, n'ont ici rien de banal, par la ma-
nière dont elles sont présentées, par les re-
marques ingénieuses qui les accompagnent.
Nous en pourrions citer de nombreux exemples;
bornons-nous à deux ou trois. S'agit-il de cette
antériorité de la poésie sur la prose qu'on re-
marque dans l'enfance de tous les peuples:
€ La poésie, dit-il, qui pour nous est le luxe de
la littérature, était dans ce temps-là d'un usage
vulgaire. » — Un peu plus loin : « Les vers ,
chez les nations du Nord, étaient souvent com-
posés sur-le-champ , à la manière des impro-
visateurs d'Italie, soit au son d'un instrument.
SUR l'hI«TOIRE DE8 ÀN6LO*SAXONS. ^^5
OU seulement eu chantant. On en écrivit quel-
ques-uns ; mais il y en eut beaucoup plus qui
furent confiés à la mémoire, ou, comme on dit
ordinairement^ appris par cœur; par ccmr, at-
tendu qu'on les aimait , qu'ils étaient en rap-
port avec les sentiments des auditeurs, et que
c'était en effet dans le cœur qu'ils pénétraient ;
et, je ne crains pas de le dire, si les vers ne sont
pas appris par cœur, tous les écrivains et tous
les imprimeurs du monde ne pouiront les sau-
ver de l'oubli. »
Qttdquefois d'une notion vulgaire l'esprit vif
de l'historien observateur fait jaillir un rap.
prochement inattendu dont là justesse surprend
^gréablment : c Quand les rois ou les grands
voulaient donner de l'authenticité à quelque
docuinent, ils traçaient le signe de la croix près
de l'endroit où le clerc avait êecii leur nom.
De Ul encore nous disons signer un acte ou une
lettre. Les personnes illettrées apposent encore
leur signe ou marque dé la même inanière, pré-
ciséuiient comme le feisait le roi Ofla, en tirant
ainsi. deux lignes en croix +» du côté où le
clerc de l'homme de loi a inscrit leurs noms et
prénoms*. On a vu quelquefois d'anciens palais
II. 15
'*•
2 26 sua l'hIBTOLRB 1>BB JLWGLCHSAXONg;
en ruioiQS se dégrader jasqu'i deventr de^ lehâu^-
mières : il çn est de même de» vieux tisages ;
ils s'abaissent de plus en plns^ pendant que les
mœ^ur^ et les idées s'élèyent ^ntow d'euic , et
l'on fjiHt par ne plus les retrouver que pamit
les classes. les plus humbles de la Bociété. »
À ces exemples nous pourrions aisément en
joindre d'autres 4e l'ieniplQi intelligent qne Fau*
t<^ijir fait de$ traditions et des moiiuments de
s<)n pa^ys, Qn.o^^wtriint.tout autour d'jsiixà se»
concitoyens les souvenirs vivantsidé' leurs aiif
tiques origines. La science de l'ét^jimologie lui
prête, aussi sç$ secours ; mais il aie bon esprit
d'^n user avec sobriété; car pead'étiidssoiIren|
davantage le danger d'arriver promptement à
l'abus* Or, M* Palgrave connaît ti'op lûen les
travers de réruditkm pour: s y fourvoyer. Une
d^s meilleures critiques des divagations archéo-
logiques est son paftsage sur les fone».' Là il
avait à s'expliquer sur le degré de (Créance que
méritent les interprétations de oeCte àneienne
écriture Scandinave. Son avis est que les érudits
ont expliqué les runes d'une manière plus sa-
tisfaisante pour eux que pour les lecteurs , et
il le prouve ainsi, en parlant des fonts^ baptis-i
SUK L HISTOIRE 0B$ AlfatO-âiXONS* 2 27
maux con&ervéa dans l'église d9 Bridekirk :
€ Écouter Olaus Wormius» il vous appren*
dra que 1^ caractères tracés sur la pierre veu-»
lent' dire : Harotd est l'maeiir de ce 'monument^
qu'il a élevé en l'honneur de sa mère et de M»^
brok. L*évêque Nicholsoa n'est paf» content de
cette version*
« Mon très-hbnoré monsieur^ éerit-il à Dug-
dale>:lais8qns l'inscription parler elle-même. »
E( ^ selon lui , elle dit Inrès-intélligiblëment :
Gf^tt ici qu'E^kapéa é^ converti , et les Daiuois
ont été amenés à suivre son exempie* L'évêque
NicbôlBon était un. homine Sort savant, ecbeau-
cout> d'onvragesr utiles sont sortis^ de sa plume :
sur la foi de son. érudition , Hârold s'est vu
chasser des fonts , et la mère d'Harold ^ ainsi
que Mabrock , ont été oubliés» Eckârd a coud*
nué de jouir pleinement de ses bomieurs jus-*
qu'à ce qu'il en ait été privé à son tour par un
de nos eontempcff^ains , digne archéologue de
Wârwickshire *, qui lit dans l'inscription î
Hichiord m'a construit, et il m'a donné cetH
forme m peu de temps. Voici donc onûntenant
^ Witlimi Amper.
228 SUR l'histoire DEift ANÔLO-SUXONS.
Richsird en possession des fonts baptismaux ;
mais qu'il y prenne garde ! D'après certaines
dépêches de Gop^ihague, adressées au secSré-
taire de k Société des Antiquaires deLoncfres,
la SkandituwisJce Selskab, 4ni Société scàndi*
nave, aura bientôt réuni les éléments dun-siége
en règle contre Richard, que déjà elle avait
attaqué en 1821 . ^ • On pourrait- croire qu'un
sort a été jeté sûr les savants , et que quelque
luûn d'humeur eiàpiègle, caché autour <les
ruii^s , s'amusê^^ à &scin^ lès yeux 4es graves
antiquaires»^.» » vc
^Gé ton. enjoué, parfaitement convenable ici ,
jette au milieu du livre une agréable diversion ,
que ne saurait obtenir Tuniformité du stylé soti-
tenu« C'est là un dès secrets littéraires que pos-
sèdent le mieux les bons auteurs anglais. L'Ush
toire d'une époque, envisagée sons toutes ses
faces, comme l'est ici celle des Angk)-Saxons,
se prête à feètte divea:silé de style. H en résulte
un plus grand eifet pour les passages ùk l'ex-
pression 3^élève à là hauteuF d'une pensée grave,
religieuse , à l'examen at^emif des ppints pro-
pres à exercer utilement la critique. Il en est
ainsi de la comparaison des langues ramamsées
SUR l'histoire des anglo-saxons. 229
çt des langues teutoniques ; ainsi , des motifs
politiques du célibat du clergé , question qui ,
traitée avec autant d'impartialité par un pro-
testant homme pieux , prouve un esprit élevé
et une grande indépendance de jugement. Aussi
ce bel ouvrage mérite sous le point de vue mo-
ralle titre d'ouvrage d'éducation, dansl'accep-
tibn la plu$ honorable de ce mot ; c'est un des
meilleurs et des plus instructifs qu'on puisse
mettre entre les mains de la jeunesse.
Parmi les idées le plus heureusement déve-
loppées dans ce livre, nous en citerons une qui
a dû se présenter souvent, d'une manière plus
ou moins nette, à la plupart des bons esprits,
chaque fois qu'ils ont entendu des hommes
s'occupant de tout autre soin que de cultiver
leur intelligence , opposer, sans aucune con-
naissance de l'histoire, les temps anciens aux
temps modernes , prononcer avec une imper-
turbable assurance l'éloge exclusif du nôtre et
des conquêtes indestructibles acqiiises aujour-
d'hui à la civilisation.
a Nous ouUions ordinairement, dit M. Pal-
grave, que tout le savoir des hommes n'est
qu'illusion , et nous exaltons l'art de l'impri-
3Sd SUR l'hISTOIRB DBS AIVGLO -SAXONS.
merie Gomme s'îi .portait un défi au tempâ.
Nous ncAtô imaginons opie non ^seulement cet
art nous conservera tpnjoïirs la possession de
ce que nous avons acquis dans ies sciences ;
mais qu'il nous assure la iaculté d'ajouiar indé*
finiment à nos richesses Httérafk*es. Oecte pen-
sée nous trompe et a'est fondée que sur rer:*
reur« La raison des homno^ peut s'ot^scurdr
par des discouns d^pourvuâ d'idées , et Tor^
gueilleux emj^w du savoir et éé l%itelligenee
fierait aussi &dleinent diétruit que tous ces
royaumes temporaires d^nt la poussière est
naîntenaoït liviée aux vents du ei(^. >
On coaafirieiad la haute indépendance de cette
¥ae vraiment philosophique et :$i peu en rap-
port avec le philosophisme banal qm fait les
frais de l'âloqueace de mçqs prômecer^ offici^rx
du pre^rès des lumière^ ; et l'on v^ntîra sur*
tout là solidité de ce raisonnement , en le rap*
prochant d'une ohservalion hîen remarquable
diie à r«H3kde nos plus savants imprimeurs:
« Quand on considère la multitude d'wreurs
que les livres en&ntent chaque jour isur les
hommes ^et les cJH>ses,tm*peut justement s'ef-
frayer de l'étrange cdniusimi dams faqnclle se
SUR l'hIOTOIRE DK8 ANOLO-&AXOHS. 23 1
trouv^a loiite la littérature , d'ici à quelques
siècies; et trâB-probablement la vérité faistcy
rique et littéraire sera4^1e plus difficile à éta-
blir qu'avant la découverte de Timprirtierfe *. >
Le taUeau que sir Francis Palgrave trace <fe
rétat social en Angleterre, depuis le milieu du
cinquième siècle jusqu'à la fin du onzième , est
Vun dès sujets les plus féconds en réflexicms
profondes que puisse offrir l'histoire. La vie et
le règne du grand Alfred, ce roi si complet, cet
homa^e si émisent^ présente tout lé beau côté
des temps encore barbares, mais pleins de sève,
d'action et d'avenir. L'écrivain avait trop d'oc»*
casions de déplorer les malheurs et les <rim^
de cette époque de barbarie, pour lie pas s'é^-
tendi^e avec complaisance sur le règne d'Alfi^d^
Il eu a fait une belle étude historique.
On est frappé d'admiration à la vue de
toutes les: grandes choses que pouvait feire alorâ
* Deê progrès, de Flmprimerie en France et en Italie au
seizième siècle i, et de sohinfhience sur la littérature ; avec
les lettres-patentes de François h^, en date du 17. janvier
1538, qui instituent le premier imprimeur royal pour le
grec; par G.-A. Crapelêt, imprimeur. Paris, 1836 , in-8*»,
pege 19, note.
232 SUR l'hISTOIBB D]S8 AltGUV^XORS.
un roi {Hii^Bant*^^ Âlfred-le^and est un de ces
génies supérieurs qui doive];Lt tout à la recti-
tude de leur esprit , à Tenace dé leur vcikmtè ,
et qui forcent la cLviHsation et lès lumières à
surgir au milieu de la barbarie^ Plus accompli
que Pierre4e^rand , Alfred , qui j<Mgnaît à sa
grandeur la modération de la sagesse y s^impo-
sait une mission bien autrement difficile* il n'eût
pas trouvé, comme l'illustre czar, des ïnodèles
de civilisation tout tracés, chez les peuples
où il aurait porté ses pas, à cette époque
obscurcie partout de ténèbres barbares. Il lui
Ê^lut tout fonder luinnôine par la force de son
intelligence , par sa passion de Finstruction.
L^e^ résultats qu'il obtint de la scMrte seraient
incroyables, s'ils n'étaient attestés par l'histoire.
Quelle distance du point de départ au terme
d'une tellç carrière ! On sait que ce grand roi ,
dont plusieurs institutions régissent encore au«
jourd'hui l'Angleterre, qu'il avait trouvée
presque sauvage , était parvenu à y répandre
assez d'instruction pour n'admettre aux em-
ploîs pubïïcs que des personnes lettrées; et
lorsqu'un fonctionnaire se trouvait trop vieux
pour aller à l'école, il fallait qu'il fournit à ss^
SUR l'histoire des AN0L0"SAX0NS. 2^3
place, comme tribut vivant payé à b science ,
un fils, un serf, ou même un esclave,
c Ce règlement, dit notre historien, peut
d'abord paraître capricieux et même despo-
tique; mais si l'on réfléchit qu'Alfred créait
ainsi une classe de personnes dont l'éducation
devait devenir utile à la société , il ne restera
plus que des motifs d'admirer sa sagesse. >
Dès le neuvième siècle, un immense avenir
appartenait à ce prince, qui pouvait se repré-
senter les nombreuses générations d'une pos-
térité iimombrable faisant fructifier, par une
sève inépuisable, cette civilisation dont il semait
le germe fécond. Aujourd'hui cet avenir d'Aï*
frpd, qui est devenu notre passé, a produit ses
richesses ; et l'on dirait qu'elles commaficent à
engendrer la satiété. Les trésors de Tintelli-
gence bien emmagasinés avec ordre, on s'^ei
glorifie, comme le riche de son opulence ; mais
on a beau dire, l'intelligence est insensiblement
détrônée par le culte de la matière , et ce dé-
placement nous mène à là barbarie. Ainsi les
vues courtes et mesquines des partisans de l'u-
tile et du cui bono peuvent devenir pour la pos-
térité aussi funestes qu'ont été bienfaisantes les
2S4 SeR L'HIOTÔIltÊ DES AWeLD-SAXONS.
lai^s vues d'avenir du vieux monarque saxon.
Celui-là était plus près que nous des grands
sièc^s de Tintelligenoe ; <îar il aurait certaine-
meitt aimé l'art pour lui-même et non pour
ses applications industrielles; il était digne de
condprendre cette belle parole d'un ancien :
< Les Athéniens aussi eurent un besoin plus
» réel de toits solides pour couvrir leurs mai-
% sons que d'une admirable statue de Minerve
» en ivoire; et pourtant j'eusâe aimé mieux
» être Phidias que le meillem* couvreur d'A-
» thèmes : parce qu'il ne &ut pas estimer un
> homme sdon son utilité, mais selon sonmé-
» rite *. » ^
f La fécondité du champ si varié des con<*
naissances humaines^ dk l'historien anglais que
nous^examinons^dépend entièrement des efforts
de ceux qui le cultivent ^ et de leur habileté à
en recueillùr les fruits. Les sciences et les let-
* Sed Athetiiensimn qfioqtte plas inteffuft Arma tecta in
doitiikûHîs habere, q«Am Milieryv signum «x ehor^ {^tâdier*
rimum; tamen ego me Pbidiam esse mallem» quam vel
optimum fabrum tignarium. Quare non quantum quisque
prosit , sed quantum quisque sit ponderandum est. — Cice-
noïîis Brwto, vd de elarû ijraloribus, cap. lxxiii.
très ne reposeiit que sur notre état de société ,
qui loi-fiiéme est artificiel et périssable. Si , par
suite d'une subversion totale de nos lois et de
nos institutions, la propriété diminuée se trou-
vait tellement répartie, qu au lieu de cette gra-
dation maintenant étaMie dans les rangs, il n'y
eût plus qn une classe , vouée au travail , dé-
gradée par rindigence, avilie par les vices, né
possédant aucun moyen de récompenser l'a
science, et sans loisir pour s'en occuper, nous
verrions aussitôt s'anéantir enti*e nos mains
toutes les acquisitions dont nous sothmes si
fiers. »
L'histoire des Anglo^Kcms présente le dé-
tsdl des mœurs de l'époque , el les tàJjteaux en
sont animés par la couleur et le costume du'
temps. Nulle part on ne trouverait nn meilleur
em[4oi de ces qualités, que dans l'exposé de
cette vie si es:traordinaire de isaint Duiistan,
qui, de la celluie de cinq pieds de long sur deux
et demi de large où il s'était comme enterré
tout jeune en quittant les Itônneurs et les plai-
sirs de la cour, y est rappelé pour gouverner
le royaume en ministre abscdu , à la manière
de Riclielieu. Une brillante *scène Usoàà\e se
2M sua l'histoiab dw aicglo-saxons.
trouve aussi dans la desariptîon de cette barque
conduite par Edgar et dont les rois , ses hom-
magers, étaient les rameurs. Ajoutons cepen-
dant, que l'explication des prindpes de la féo-
dalité ne nous a pas entièrement satis⁢ et
c'est peut-étce le sieul endroit de cet ouvrage où
nous oserions remarquer un peu de faiblesse ,
si ce^u'un tel sujet a de compliqué ne devait
rendre la critique très-drconspecte.
Nous découvrons un endroit où un désir
trop ardent de paix et de condliaiîon noiis a
paru entraîner l'estiinaUe auteur au^lelà du
vrai. C'est quand , après avoir blâmé l'exagé-
ration du sentimexit national chez 1^ Ecossais,
il ajoute : c Les titres véritables et la gloire de
l'Ecosse ne consistent pas dans l'Hidépendance
inquiète des premiers habitants de ce pays ,
avec lesquels d'ailleurs les Écossais d'à-pré-
sent n'ont plus rien de commun; mais bien
dans le bon esprit et la fermeté qui, même
SOU& un gouvernement divisé, Ëiible et en proie
aux actions, leur (mt procuré un état de société
où régnent la religion , l'ordre et le bonheur.
Voilà de justes sujets d'orgueil pour l'Ecosse,
et ils n'existeraient pas moins , quand même
SUR I^'HiaTOlRE DES ANGLO-SAXONS. ^^7
tous les rois de la race de Fergns auraient é\é
enchaînés au char du conquérante » Non, quoi
qu eu dise le philosophe chrétien , un peuple
généreux ne pQUtse rendre indiiïer^it aux sou-
venirs dô sa glorieuse, indépendance ; ici le Êiit
parle plus haut que toutes les théories de la
.sagesse.
L'historien anglais a énuméré les envahisse-
ments sucoa^sifs de i^n ilô, avec une clarté qui
permet d'en suivre aisément tés vicissitudes ,
en reimontant des Normiands aux Danois, de
ceux-ci aux Saxons, aux Angles et aux Jutes,
tribus de la Germanie répandues entre le Rhin
et \e Weser, puis aux Kctes et aux Scots, tri-
bus, indomptées de^ îles Britanniques ; de ces
conquérants presque sauvages aux Romains, et
du peuple-roi aux Bretons primitifs, dont le lan-
gage s'était perpétué dans quelques cantons de
Cornouailles jusqu'au siècle dernier,
c Mai)s du taoups de la reine Aime, dit
M. Palgrave, les enfants apprirent l'anglais^ et
à mesure que les vieillards de CornouaiUes mou-
rurent,la langue s'éteignit par degrés avec eux;
sîhien que vers, le nulieii du règne de Geor-
ges m , ime femme , nommée Dolly Pentrath,
2d8 SWR l^'HiSTOIRE D£S ANe^LOHSAKONS.
vieille marcbande de poisson, qnî résidait à en-
viron Irots milles deMousehole, pi»è8 Peniianœ,
était le seul individu dans le monde qui put
parler la kngue des andens Btjetons danno-
nierid. Elle ea faisait an surplus 4in fert mau-
\ais usage , car eBe ne s-e^ servait qtte pour
gronder quand elle était offensée, ou pour blasr
phénker ^et dire des injures qoând on ne lui
offrait pas un assez bon prix de^sôtï poisson. >
-^ Cette' grossière poissarde n'aurait-ellé pu se
dire la personne la plus noble de6 trois royao*
mes? Qu'étaient, auprès de l'origine antique,
prouvée par son idiome traditionnel, tous les
titres detlescendance des oppresseurs successifs
de la vieille Bretagne ? prétentions d'intrus et
d'hommes noffveauK.
L'histoire des Anglo-Sâxons cètidtut donc
celle de l'Angleterre depuis son berceau jus-
qu'à la conquête de GuiUautne. ArriTë à ce oow-
flnent historique , il ikut r^xionter vers une
autre source , pov cotmaitre la nature de œ
nouvel affluent dominateur. Pour oette partie
de la route rétrospective , feu Théodore Licquet
a laissé un guide sAr danift son Histoire de Nor-
nUmdie depuis tes temps les plus reciuiésjusquà
SUR l'histoire des anglo-saxons. 239
la conquête de rAnrjleterre en 1066, ouvrage
dont nous allons parler. M. Alexandre Licquet,
frère de cet estimable historien , r votdt corn-
pléter pour nous l'œuvre de son frère, en tra-
duisant le livre de sir Francis Palgrave dans
un: style élégant et facile; Ce vokune augmente
la collection historique anglo-normande , que
publie avec un soin et une persévérance si
louables M. Edouard Trèrci,- dëïlouen, un des
hommes honorables de la librairie française ;
il est orné d'une eau-forte de M. Langlois du
Pont-de-l' Arche, représentant la bataille d'Has-
tings , et 01» l'û» retr<?uve les briUwte»;qwli-
té^4u (l€)i^io d^ ia célèbre artiste^
« )
t ■ 1
HISTOIRE DE NORMANDIE,
DBPUM
LES TEHJPS LE» VUJ» RECULÉS. JITSQu'A t\ CùnQtÈTE
DB l'aNGLETEIIRE f
Par Th. LICQUET.
Si les ' peuples* les ptus heureux softt ceux
dont ITiistoire s occupe le moms, on peut pous-
ser le raisonnement jusqu'au bout, et dire que
les époques les plus dramatiques pour Thistoire
sont aussi celles oii Thumanité a le plus à souf-
frir. Peut-être ne&udrait-ilpasexcepter decette
règle les époques les plus brillantes de l'anti-
quité, car la guerre y était souvent bien cruelle;
le fanatisme national, la superstition, les orages
populaires y feisaient souvent bien des vic-
times. Enfin, un Êiit majeur qui, sans être sur
le premier plan dans l'histoire ancienne , doit
dominer tous les autres pour l'observateur
SUR l'histoire de NORMANDIE DE LICQUET. 2Zii
moraliste, l'esclavage, ce crime social, condam-
nait au plus grand des malheurs au moins les
neuf dixièmes de la population. L'homme qui
naissait alors avait donc, contre une chance de
jouir du privilège de la liberté , neuf chances
d'être condamné ou à l'abrutissement, ou à l'a-
vilissement, ou au désespoir. Voilà de ces choses
dont il est indispensable de tenir compte, lors-
qu'on juge une époque, surtout par comparai-
sou, n faut sonder une telle plaie pour en com-
prendre toute la gravité; car ces héroïques
républicains, ces hommes privilégiés, si polis par
le culte élevé des arts libéraux, regardaient cet
état de choses comme trop naturel pour faire ja-
mais la moindre réflexion sur sa monstruosité.
Si le christianisme, en déclarant tous les
hommes frères, ne détruit pas immédiatement
un si énorme abus de la force , il appelle du
moins l'attention des hommes sur l'immoralité
de son principe. Malheureusement, arrive bien-
tôt le torrent de la barbarie ; et pendant long-
temps dans une grande partie de cet empire
romain, naguère si partialement, mais si régu-
lièrement organisé, il n'y a plus d'autre loi que
la violence. Alors l'éclat d une brillante surface
II. 16
242 SUR l'histoire de NORMANDIE
ne dérobe plus aux yeux le grand nombre des
obscures misères ; le mal paraît à nu, et l'obser-
vateur efirayé se demande si ces malheureuses
époques n'étaient pas frappées de quelque sceau
de réprobation , pour être le théâtre de tant
d'horreurs sanglantes, de tant d'actes inhu-
mains.
. Nos temps, quelles que soient leurs misères,
gagnent beaucoup à une comparaison attentive
avec l'antiquité et le moyen-âge , sous le point
de vue qui doit dominer tous les autres, celui
de l'humanité. Quant aux horreurs du milieu
du moyen-âge, elles n'ont pas de palliatif : c'est
l'empire de la forée dans toute sa na!veté im-
ptidente et Êurouche. Nulle part là beauté de
l'ordre ne feit oublier l'injustice de l'oppres-
sfion , nulle part de com'dge sans férocité , de
puissance sans tyrannie.., Ce sont là, il faut le
dire, les caractères que présente chez nous la
période écoulée entre la conquête de la Gaule
pai' les Francs et celle de l'Angleterre par les
Normands, si l'on excepte une partie du règne
de Charlemagne.
. Toutefois cette partie de l'histoire, traitée
conmie elle doit l'être, a un g^nre d'intérêt qui
DB LIGQUBT. tiZ
lui est propre. Les hommes dont l'énei^e
maîtrise de tels contemporains ont des propor*
tions vraiment colossales ; la réunion des hautes
ccMnbinaisons de leur génie avec les prodiges
de leur valeur et de leur force corporelle , avec
les exterminations de leur fureur implacable,
produit de ces effets merveilleux tels qil'en pré-
sente rhistoire de RoUon, des fils de Tancrède
de Hauteville et de Guillaume-le-Gonquérant.
On a reproché avec raison à plusieurs histo*
riens du siècle dernier ou du commencement
de celui-ci de ne pas avoir rendu la physiono*
mie des temps qu'ils avaient à retracer, faute
d'en avoir assez pratiqué les monuments ori-
ginaux. De nos jours on a recherché avant
tout la couleur locale, et trop souvent on a
manqué le but par précipitation et légèreté.
Quelques faits peu connus , curieux par leur
étrangeté, ont souvent été mis en oeuvre aussi*^
tôt que recueillis , et , isolés des autres Mtà
dont ils doivent être inséparaUes , ils ont été
présentés comme le cachet de leur époque* De
la, certaines réputations de cabinets littéraires,
de là une prétention à des recherches profondes,
jointe aux preuves trop claires d'une hîen plus
Zhi SUR l'histoire. DE NORMANDIE
profonde ignora&ce. J'en pourrais citer dei
exemples dans quelques-unes de ces prétendues
scènes historiques dont nous sommes inon-
dés. Cette tendance littéraire est fâcheuse ;
mieux vaudrait peut^tre une séparation com-
plète entre les œuvres, d étude et celles de Ti-
maginatîon. Toutefc»s. les personnes qui veu-
lent étudier un peu sérieusement demandent
l'instruction à d'autres sources, et l'influence
de ces ouvrages mixtes est à peu près nuUc.
, Un emploi plus dangereux des matériaux
intéressants sur les mœurs du moyen âge est
l'i]fôage qu'en iait quelqiftefois une science réelle,
mais exploitée par l'esprit de système. Nous
arvons déjà eu l'occasion de signaler ce danger
dans deux auteurs du premier ordre, MM. Du-
laure et Augustin; Thierry . Leur érudition et
lesav talent donnent une grande portée à leurs
erreurs, qui ne sont pas des erreurs vulgaires;
la critique ne peut prétendre les réfuter en
passant, et, si nous les nommons id, c'est pour
mieux faire compKndre, par l'exposition, le
caract^e du travail de M. Licquet. M. Dulaure
n'a vu dans le passé, jusqu'à 1789, que misère,
hoQte et oppres^on. M« Thierry a voulu suivre.
en France et en Anglpfprr© , la dîcti'neHnn Hpc
deux races, vaincue et conquérante, et retrou-
ver encore actuellement la * première daûs le
peuple, représentant direct des anciens çt légi-
times propriétaires du sol; la seconde dans
l'aristocratie, représentant ceux qui avaient
dépossédé les premiers par la violence. En ad-
mettant un instant avec ces deux savants au-
teurs, que le plus grand nombre de faits soient
favorables à leurs plans, il faudra toujours
reconnaître que ces plans ont été ceux de leurs
ouvrages : cela ressort trop évidemment de la
lecture de leurs livres pour pouvoir être nié.
Dès lors ces livres ne sont pas une histoire, mais
un plaidoyer ; or les avocats ont toujours eu le
droit de grouper les faits favorables à leur cause.
L'historien, au contraire, cherche â se défaire
de toute opinion primesautière , ou du moins il
se promet à lui-même de ne jamais passer outre
devant des faits incontestables , de ne négliger
aucun de ceux qu'il peut se procurer, et de
porter dans les discussions contradictoires
l'impartialité d'un juge entièrement désînté-
resisé dans le procès qu'il instruit, et où il veut
ne faire triompher que la vérité.
246 SUR l'histoire DS NORMANDIE
_ On n^ nopondra que toiis Jes historiens ,
mêiue les i^us psurtiaux et les plus systéma-
tiquer, ont cette pIrétenticKD ; qu'ils ne convienr
droAt. jamais avoir appuyé par un triage de&its
UQ système construit d'avance, maïs l>i^n d'a-
voir tiré leur <]lémonstration, de l'étude des faits.
Je ne dis pas que telle ne soit leur prétention ,
nouais je dis que c'est au public éclairé, que c'est
à une criticpie grave et attentive d en appréder
le plus ou moins de fondement, SSnfin je sais
qu'un historien entièrement impartial est bien
rare, qu'une telle qualité semble même tenu* à
un dé&ut , et qu ou préfère iancwe la passion
d'un talent partial au terr^*ta*re d'un froid
écrivain qui lie conqait que ^exactitude.
Le mérite de M. !^icquet consiste justement
à avoir concilié l'exactitude et l'impartialité
avpp un véritable talent* $QQ histoire n'est rien
moins qu'un ennuyeux procè&'Verbal ; c'est, au
contraii*e, un récit rapide, où la vivacité du style
répond àl'étonqante soudaineté des événements,
à h. hardiesse d^ entreprises , à l'incroyable
audâtce des personnages ; où les &its sont pré-
sentés d'une manière plus ou moins saiUaqte,
suivant leur degré d'importance; où de judi-
DE LICQUKT. 247
cieuses réflexions arrêtent le lecteur sur les
endroits les plus dignes de sou attention ; où^
dans les points à discuter, les témoignages ne
dont pas seulement rapprochés, mais comparés
avec un esprit fin et un coup-d'œil juste.
Dire que l'auteur est étranger à toute prédi-
lection ne serait pas exact. Normand, il s occupe
avec complaisance de ses ancêtres ; mais il ne
^t aucun passe-droit en leur faveur. S'il &ut
les condamner, il en exprime son regret avec
une sorte de bonhomie spirituelle qui était dans
ses manières et qui se retrouve dans son style;
mais enfin il les condamne. Si, dans la ditousr
mm de quelque point obscur, il ne parvient
pas à s'éclairer suffisamment, il convient que,
dans l'indertitude , il préfère supposer lé bon
droit du côté dès Normands. C'est, comme on
le voit, jouer cartes sur table. Au reste , cette
sorte de profession de foi n'est pas sans art,
car elle prévient en, faveur de la sincérité de
l'auteur ; mais cette sincérité est réelle ; s'il en
revendique le mérite, il ne fait qu'user d'un
droit.
Son histoire est disposée avec clarté. Ou:
y aperçoit facilement quatre points princi->
248 SUR l'hïSTQIRE de NORMANDIE
paux : les temps antérieurs à Rollon;. le
règne de ce prince et de ses )siicce$seurs ; le
brillant épisode des fils de Tancrède de Haute-
ville , et le règne de GuiUaume-le^onqoérant.
Telle n'est pourtant point la division des. titres
de l'ouvrage, où, après les temps antérieurs à
Rollon, se trouve naturellement le règne de
chaque duc.
Ces temps antérieurs, contiennent • d'abord
des Êdts assez généralement connus, répon*
dant au cours de la {Mrenûère ïaoe, où la/Neos»-
trie se distingue peu des autres parties de la
Gaule. L'auteur trace de cette période un ta*
bleau rapide, expressif, et qui , duis* un petit
nombre de pages , reproduit bien l'impression
que laisse la lecture de Grégoire de Tours.
Vient ensuite l'endroit de tout l'ouvrage qiii a
le plus de valeur historique, puisqueies détails
en sont tirés, en partie, de .sources dont l'em-
ploi, parmi nous , peut être considéré (x>mme
neuf : les andennes sagas de la Norwége, aux-
quelles depuis plusieurs années des savants
distingués de la Normandie ont accordé* avec
raison une attention d<Hit les mémoires de l'a-
cadémie de Rouen offrent la preuve. Désormais
I>E XICQUET. 24^
l'origine des Normands non seulement ne peut
être un problème , mais eUe est accompagnée
de tous les détails, de tous les iK)ms et de toutes
les dates qui entourent les points d'histoire les
mieux éclairas. Voici quelques-uns de straits
dont M. Lioquet peint ces terribles conque-
rants.
Après avoir parlé des petits souverains qui
se partageaient la Norwége au neuvième siècle,
lauteur ajoute : t Indépendamment de ces
maîtres du sol, il existait dans le Nord une
foule de rois d'une autre espèce, souverains
sans sujets , sans états, sans demeure et dont
la réputation n'est en quelque sorte parvenue
jusqu'à nous qu'à travers les massacres qui la
leur ont feite. C'étaient les rois de la mer, titre
mérité, puisqu'ils ne dormaient jamais sous le
toit enfumé , puisqu'ils ne vidaient jamais la
corne auprès du foyer. Sans autres forteresses
que leurs barques, sans autre droit que celui du
glaive, sans empire que les flots, ils s'élançaient
sur leurs chevaux à voiles, ainsi qu'ils appe-
laient leurs navires , épiaient les vaisseaux
voyageurs, les attaquaient à l'abordage, faisaient
périr les vaincus, soit par le fer ou par le feu.
250 SUR l'hISTOIRB DE NORMANDIE
soit en les livrant à.des chiens fùiîeux^ soit en
«
les précipitant du haut des rochers.
» Ce n'était pas seulement sur les flots qu'ils
exerçaient leurs brigandages. Mais alors peu
leur importait la contrée qu'ils allaient visîtei* :
ils poussaient leurs esquifs à la mer, et. en
abandonnaient la direction aux vents. Quel-
quefois même , imitateurs eo cela des vieux
Saxons, dont ik devaient un jour trron^>her, ils
s'embarquaient pendant l'orage,. certains d'ar-
river à l'improviste , et voguaient joyeusem^it
vers le pillage sous la protection des tempêtes.
1^ Rivaliser de force et d'agilité , .gravir leste-
ment les rochers e&carpés^ courir sur le bord
étroit d'un esquif, sauter légèrement d'une
rame sur 1 autre, en suii»nt le xnaayement ré-i
gulier des nqneurs, lancer à l'ennemi deux,
javelots à la f<»s , se battre des deu^ main» avec
une ^le dextérité, traverser un bras de miar
à la nage, dompter un coursier rebeUe , Ten-
fourcber à toutes les allures, boire de la bière
dans le crâne de sop ennemi ; tels étaient les
jeux du pirate, à qui la mort ne pouvait arra-
cher qu'un sourire. , ♦
> Gomme s'ils. eussent appréhendé/ que leur
DE LICQUET. 251
énergie naturelle les servît mal dans le combat,
ils appelaient à leur aide une sorte de rage arti*
ficielle, en s*enivrant de boissons spiritueuses.
Alors ils s'abandonnaient à d'effroyables oon^
torsions, essayaient de briser leurs boucliers
avec les dents , mettaient dans leur bouche des
tisons enflammés , et ne se calmaient qn a la
vue du sang qu'ils avaient pu répandre. • .
> Voilà les compagnons de ce Hrolf, fonda-
teur d'une souveraineté nouvelle en France, et
dont la postérité devait s'établir avec tant d'é-
clat sur le trône d'Angleterre. »
Dans le règne de Hrolf ou RoUon, l'auteur
discute avec beaucoup de lucidité plusieurs
points d)scurs, tels que les circonstances du
traité de Saint-Clair sur Epte, le prétendu ma-
riage de Rollon avec une Gisèle, qui aurait été
Me ou sœur de Gharlesrle-Simple , mariage
admis par tous les historiens modernes, et dont
M. Licquet démontre la &usseté, en expliquant
comment cette erreur s'est établie.
Dans l'histoire des successeurs de Rollon, le
pèlerinage de Robert-le-Magnifique à Jérusalem
présente le côté le plus poétique des mœurs de
cette époque. Une partie de son voyage se feit
252 SUR l'histoire de NORMANDIE
en ^rentable pèlerin, nu*piedé et Iç bourdon à
là main ; mais, en arrivant à Goxfêtantinpple ,
< Robert voulut y &ire une entrée digne de sa
réputation d'opulence et de libéralité. Il or-
donna donc qu'on lui amenât une mule riche-
ment caparaçonnée, lui fit mettre aiix pieds
des fers (Tor, faiblement assurés avec des clous
de même métal , et défendit à ses gens de les
ramasser s'ils venaient à se d^cher dans le
trajet. Ainsi montée et suivi de ses dievaUers
somptueusement vèttis^ il se tetidit à l'audience
de l'empereur. »
A l'occasion des récits suspects auxquels
donnèrent lieu les aventures de ce duc Ro-
bert, M. Licquet réfute Paiement la tradition
qui le confond avec le personnage des roman-
ciers, célébré jusqu'à nos jours sous le nom de
Robert-le-Diable, dont on montre le prétendu
château sur la rive gauche de la Seine, à quatre
lieues de Roupn, et dont M. De ville a prouvé
l'identité (obscurcie par le merveilleux des tra-
ditions) avec Robert Courte-'Heme, fds de Guil-
laume-le-Conquérant.
Au règne de Robert-le-Magnifique se rattache
le brillant épisode de la conquête de la < Rouille
DE LICQUET. 253
et de la Sicile par les vaillants fils de Tancrède
de.Hauteville, qui fondèrent alors le royaume
des Deux*Siciles, tel qu'il existe encore aujour-
d'hui. Leurs exploits sont encore plus éton-
nants que ceux de RoUon , et M. Licquet a
exposé d'une manière aussi claire que rapide
leis entreprises de ces douze frères terribles,
dont Guillaunie-^brasKle*fer, Robert Guiscard
et Roger sont les plus illustres. Il semble lire
une épopée en lisant les prodigieux succès de
ces chevaliers normands. Robert Guiscard en
était venu.au point de destiner l'empired'Orient
à son fils, en visant pour lui-même au trône
de Perse ; et ce qui lui restait à faire pour y
arriver n'était pas plus grand que ce qu'il avait
fait pour en venir au point où il était. Mais
la mort l'arrête. Malheureusement cette épopée
reprend son caractère véritable par les détails
d'atroces cruautés que sans doute n'aurait pas
imaginées un poète; telle est cette horrible ha-
bitude de faire couper les mains et les pieds.
c Ce maudit usage des mutilations , dit Mé-
zeray, venoit de l'invention des princes grecs,
et on l'a pratiqué long«temps en Occident : à
cause deqilioi les vassaux, dEan$ leur^serm^it
254 SUR l'histoire de NORMANDIE
de fidélité , juroient qu'ils défendrôieiit la per-
sonne de leur seigneur envers et contre tous,
et ne consentircH^it pas qu'on le mutilât d'au-
cune partie de son corps. »
Les auteurs du temps parlent de ces sup-
plices avec un sang-froid incroyable, habitués
qu'ils étaient à voir journellement de parafe
^ectàcles^ Riso, seigneur de Monticello, ayant
assassiiié dans une église Drogon, son compère,
im des douze fils de Tancrède , Hnmfi*oy, fi^ère
de Drogon , assiégea MonticeUo et s empara de
Risp« D'abwd ses complices fiirent mis à mort
par divers supplices, qui ne pouvaient être trop
grafids pour une telle trahison , suivant la re-
marque d'Aimé, moine du mont Gassin, auteur
de la Ghronique de Robert ViscarL Quant à
Riso, le principal coupable ,. le chroniqueur
ajoute dans son style antique : < Et Riso, lequel
» fu chief de lor malvaistié, il lui furent tailliez
» toutes les membres Tune après l'autre, à ce
i> qu'il soustenist plus lonc tonnent de sa per-
9 sonde. Et au tlarrain [en dermer tieujy avant
,p qu'il morust, vif lo souterrèrént* «
. Rien n'est plus intéi^ssant que dç a»nparer
avec le récit de M.Licquet cette chronique du
DE LICQUET. 255
moine Aimé et son Ystoire de li Normanty qui
viennent d'être publiées pour la première fois
par M. Ghampollion, et que feu Licquet n'avait
pas connues.
On pense bien que le règne de Guillaume^
le^Conquérant , qui termine l'ouvrage , en est
la partie la plus impartante. Nous nous bor-
nerons à dire que lliistorien nous y a paru cou-
stanmient à la hauteur de son sujet; il lui
arrive souvent de n'être pas d'accord avec
M. Thierry. Toutefois il est loin de chercha* à
disculper son célèbre duc des graves reproches
que l'histoire est en droit de lui faire*
c Assurément , dit-iU le poison joue un trop
graiid rôle dans l'histoire dé Guillaume. » Plus
loin, il ajoute , en parlant de Gonan , duc de
Bretagne , dont un vassal , qui l'était aussi dp
Guillaume , empoisonna le cor, les gants et la
bride, et qui mourut tout à point pour tirer le
duc normand du plus grand embarras : « G 'est
le quatrième ennemi dé notre duc qui meurt
empoisonné , rapprochement hmeste à sa mé^
moire , et qui prouve malheureusement aussi
que cette science infernale est plus ancienne
qu'on ne se l'imagine. > Sans doute cette inort
256 SUR l'histoire de NORMANDIE
a rappdé à Fauteur œlle de Jeanne d'Albret ,
reine de Navarre , empoisonnée aussi arec des
gants que lui avait vendus im Italien amené à
Paris par Catherine de Médicis. Toutefois nous
trouvons une singulière négligence dans la der-
nière réflexion; car personne, que nous sa-
chiôns, ne s'imagine que la écienoe des empoi-
sonnements soit moderne : il suffit, pour savoir
le contraire, d'avoir vu jouer Britannicus ou lu
Tacite, dont Racine a reproduit fidèl^oient les
détails en cet endroit. L'histoire du poison est
malheur^isement presque aussi ancienne cpie
celle de nos sociétés.
M. Licquet était un des savants les plus esti-
més de k ville de Rouen , dont il était biblio-
thécaire, et où il est mort, en 1832, à l'âge de
cpiaraate-cinq ans. MM. Frère et Nicétas-Pé-
ria»x se sont faits éditeurs du hA ouvrage qu'il
avait laissé manuscrit, et dont nous venons
d'essayer de présenter un aperçu. Nommer ces
éditeurs , c'est feiire l'âoge typographique du
livre, car il y a long-tebfips que la réputation
de leurs excellentes publications s'étend bien
au-delà de Rouen. Ils ont été puissamment se-
condés pai* deux savants de la même ville , qui
DE LICQUET. 2^7
ont pris soin de cette œuvre posthume de leur
confrère. Des matériaux sur la littérature , la
mythologie et les mœurs des hommes du Nord
avaient été préparés par M. Licquetpour servir
d'introduction à son histoire. M» Depping, en
joignant quelques-uns de ces fragments aux no-
tions qu'il doit à ses propres recherches , a
complété cette introduction » dont il a enrichi
le commencement de louvrage, afin qu'il parût
tel que son auteur l'avait conçu. Enfin M. De*
ville, qu'il faut nommer dans tout ce qui s'en-
treprend d'utile et d'honorable à Rouen, a suivi
l'impression avec une attention dont la parfaite
correction du livre prouve tout le zèle , et où
l'on reconnaît la main d'un ami. Il a fait pré-
céder le livre d'une notice sur l'auteur, et l'a
fait suivre de plusieurs documents contenipo-
rains ; dont trois , traduits par lui , se recon-
naissent iaçUaasent à la fidélité historique et à
r^égance correcte de tout ce qui sort de sa
plume.
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DE LA NORMANDIE ,
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. < I . • feT .DR sis àvoCÊmtvWy ' « • ' ' ^ * . . .' i J ) * '
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Depuis la conquête de rAngleierre jusq^u'à la réunion de la Normandie
• ,\. .' ... • xiQ; royauRMT de ï'raiieë { ' ' ''
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. P4«, G.-B. ,DB?^^I^;(Î. ^
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'• L'histoire de M, Depjiing, qui fait siiitie â
c*Uë (te feu LîcqUet; dont'iToui Venons de par-
lèp, traite de la période comprise entre r-aiinée
1066 ; époque du sacré dfe Gi»îliume4e-Cbn-
qu^ant à Londres, jusqu'à ■ràtiiiée 1^804, 6û
la prise de Rouen par Philippe-Auguste achevé
la réunion de la Normandie à la France. Cette
année 1204 est fertile en grands événements :
c'est celle de la prise de Gonstantinople par les
seigneurs croisés, l'un desquels, Ville^Iardouin,
SUR l'histoire db norsandib de m. dbpping. 269
mar^ohal. de Champagne , a laissé le récit de
cette, glorieuse expédition ; c'ei^t aussi Tannée
où I mourut Ëléonore de : Guienne , si célèbre «
pendant la deuxième- croisade « par sa beauté
et sa coquett^ie, et dçnt le second mariage fat
Sri ftmeste à la Franœ;.car en. quittant LouiS"
le^eune popr/Henri II , rôi d'Angleterre , elle
lui porta en dot toutes ces riches provincei^ du
SBiloHest de la France, qui furent fdnsi , pen-
dant plus de deux siècles, une source féconde
de désastres, et mirent la monarchie frafiçaise
à deux doigts de sa perte*. Quelle persévérance
dans la politique des rois pourfende cette mo-
nardbie, sans se décourager par des reivers qui
semblaient anéantir les efforts de leurs prér
décesseurs ^ et les obliger à recommencer tout
$ur nouveaux frsu» ! Néanmoins les derniers
prédécesseurs de Louis XI, dans leurs skua*
tîons les phis critiques , tenaient de k sanc*
tion du temps une ressource qui avait manqué
aux premiers princes de l^ir race : c'était Tau-
ton té royale, établie alors comtne un droit ëù*^
présne d€§à ancien; et Charles VII , dépouâlé^
pattei^daiit plus son saiut que d'un miracle,
éiâit plus près^,' Miioèsensy de la puissante mo-^
36Q . . SUR l' HISTOIRE DE NORMAIIDIE >
narchie de son: fis , que Loiœ4èJeune , époux
d'Êléônore. Aucun éyéneinent ne contribua
plus à consolider cet ascendant de la royauté
dans là perso^i^e du roi de France, que la: con-
quête de la Normandiëtpar Philippe-Auguste.
Dès lors, les rois d'Angleterre furent des rois
étrangers, la naticmalité des deus: pays ftit dis-*
tinote; et peut-être qu'en.mourant la vieille
Êléonpre aperçut, dans l'aTenir, ses beaux états
dè^ Guienne annexés au royaume desonsuze-
i^^ pour n'en être plus séparés.
JLe.rèle que joue Philippe-Auguste dans cette
con^truation d'une monarchie compacte est des
plus importants par les nombreux obstacles
qu'il e«^t à surmonter. Obligé non seulem^st
de marcher à son hut, pied à pied, mais de re-
commencer yingt fois les mêmes conquêtes ,
d'être attentif à toutes les circonstances et de
s'occuper surtout de les iaire naître dans Tin-
t^ôt de ses desseins , Philippe se montre un
grand roi, comme guerrier et comme politique.
Mm la. raûson d'etot trouve rarement grâce de^
vaut MvDepping. Les pays ravagé&, les popu*
lations désolées par tous les mmix de la guerre,
la foi des traités continueUemient violée ^ voilà
DE M. DEPPING. 261
ce qui le frappe le plus en se reportant, comme
il Ta fait, au milieu de ces malheureux temps,
par l'étude approfondie des écrits conlempo^
rains. Ce sont, du moins, les réalités les plus
immédiates et les moins contestables: de l'his-
tdre; et la manière dont M. Depping les exposé
a quielque xhôse de plus vivant (pie celle des
historiens qui . abandonnent Tétude des faits
pour les hauteurs philosophiques ; ç esila^Noi>i
mandie au*onzième et au douzième sièclje,^ cai
l'auteur js'est {dacé au point de vuenormaiid par
rapport à la France comme à l'Angleterre. :
Ge dernier, royaume est réuni, sous le mâme
SG^tre que la Normandie pendant toute.cette
période ; mais l'importance de la conquête de
Guillaume avait changé, sous ses successraro;
lia situation réactive, des deux payse* Ijeiducbé
héréditaire du conquérant, qui. venait y éCalec
complsdsanun^t les trésors arrachési aux An<r
glais par spn 4€&»potisme de fer, finit par devë*
nir à son tour w/e dépeiidaxice de l'Angleterre.
Ces seigneurs normands , auxquels il avait
distribué les domaines féodaux de sa conque
avec une prodigalité telle, que plusieurs avairait
reçu; pour iine seule part, 4oÙ2e cents, quinze
362 SUR l'histoire .DB NORMANDIE
centS; ^t jusqu'à dk^iuit ç^ts. eeignëiories,
trouTère&t imeLlcxituae bfen plus considérable
dans le pays: conquis que dmiB , ledr ; cohtréq
natale;. el leurs intér^s leur ËdsàieRt ehoisir le
prêniiei^ lorsque les discussions des en&^ts^de
GutHaumé . les forçaient a opter pour un é&d
deux ^tsv avec la perspecUve de ia confisca^^
tibn deiled» biens V dahsllautre^ Â/ dia^ud
géiiêiaàieii V k s^pai^tk^n^'opâ^âdlt dà^raiit^^
La politique dés rois de France était donc tout
natf ibelkmegttracée >par k^èogntj^ie. - ^ * '
n ma semblé, ^ d'ailleurs, quêtant- d'èxpé^'
6aiistaTën(iimÛ88& a'tfaient'idétrmt} du'ieipoi'té
u»e gmnde^ farde : dé^ •eetle' dbei^et^fe tiirbu«
kaite^.qui 'rej^râsentadt plps directement lèfi(
j^ommes; d»«Nx)rd amenés par RoUon. Le rester
dé krnafioDrv rq»n^enlantran<K{ue ^ëusciie,^
neÉrou^ili dans sa rétuokin à k FratiCô ' 1^
Yeiiirad'«ie^or^neicoà»hunè.^Toutéf(»sJ trois'
sâfeclbside iiêpàradk)n' fàiméntdéb^lMmé^'tjk
pays éJt^nger: po«r' it^ • Nûi^tnunds; Aîiïis^
ALvD^ping^^tottt eé ngconfiaisiant^tôkavâûtH
la^ de rincdrporalieh nmvvellé , ^'bute'i '< tb
dot paraitrei :dur>94ix' généiiàtk)ibs^' ^epiM^^^
raines deinecewir |M)ilr iqaâtDe^n «primceiéttWP
DB M. DEPPiOrG» . 26S
gi^, l6 dévastateôF du pays^ ce même Efailippe
qui^ d^pim ivingt aasi sa plaîssôt-à sacoager le
territoire iKnraïaud, à brûler les vîllagasv à:
ég0rger le$ habitants, à muûler et toùni^enter
fesi. prisonniers de guerre i pour les peuples
eotnmê. pQjor kss^ individus:^, il esé des t^upts
d'bvittiU^tiôiRS où leur patietice et leur ù^
é»mtWi .meilleiir avenir sont miseij à jàb Irudeà
épreuyë$«:]p' ■ .'..' '■ - : • •'• '-.
: A Texio^tion de Robert Courte^Heuae , fili»
de GuiHàuiiie4e-Gonquéramt, iet>sçm sucdesi^iaur
aiu. dUcbé.deJNfonnaûdie :^eid^en^V "t^^ ^
^ujt*esduî^^dws lapmod^ triaitée par M^Dep4
pit^g^isonte^ mê^e tempsii^oîs d'Ân^bti»!rèi
çeiiçon^ QuiiJâWsne, Hearilff, s»iifils> frère îdi
Robert f . Geoffroy /Pla»tagetoçt , . ^çndf e^ . dé
g^ori ]i^\ le<|u^ avait donfiéfînrtiafîàgèisb fiUe>
L<i¥ipéra^icpvMa^hiMe,s3!gé^fde'jtfe^^^ m^^km
j^wsifipwte; d'Anj'w iploç^! dan^^ »a ,geî»ièïoe
zvt^yU^m II 'JPk«ktag^BïStv)J6te\de Geç^ffir^^
et mari d'Éléonore deGuienne^BjkîhardC(»wv
4«7Li<w puis Jeiin-SaQgnTepii^ -, lews flfe. : • •
.• ] IiQ^i viol^Qâs de h. féoddlib^^: edmpriinéea par
IsiUimi^ piM^ntetde GuiUdimieiet par leë» deu^
Hcp^^: SQ!dé(lia|niyent fâxsétèt que <»£i priiicds
2G4 SUR l'histoire de NORMANDIE
étaientabsents.et surtout s6us les autres règaes,
soit par l'avilissaient de Rob^t CoiM»*Heuse,
soit par le pouvoir contesté de Geoffiroi Planta-^
genêt, soit par le séjour de Richard^Gœuv^de-
Lion en Teire^Sainte, et par fes exactions 4oiit
cette crmsade fut précédée et suivie^ - soit enfin
par la lâciieté de son frère JeafinSatais-Terre.
Au milieu de toute cette barbarie^ les pufôsaatts
souverains de la Normandie étalaient^ à F^oepoe
des principales fêtes de Tannée , une grande
magnffîcenoe, à laquelle vient sèloîiidre» sous
les Phmtagenets, le prestige des mœurs cHeva-
Iqre^es et de la poésie des trouvères; Les
naMÉgenets e» furœt les proteiiitetirs'et.les
héros; et ils ont eux-mêmes cditivé kit poésie*
Henri I«% beau^p^ du prenûer de ces princes,
était déjà fort lettré pour son temps , et nous
sommes étdâné que M. Ifepping^ csi lui re^
coonaissant ce mérite, n'ait pas lait menticm da
si]umom de Beau^Cterc que lui donnât quel-
qnesliîstoriens^
Ma&eureusement ces princes cffirettt con-
timieUementle spéctade de la értiftuté^ du par^
jure, des l^sdu sang méconnus par les fereurs
de l'ambition pu mène pbr les^passMms les f4us
DE M. DBPPING*- 265
dér^ées. Dans leurs relations avec TÉglise, ils
ne dierchent qu'à s'affranchir, sous quelque
prétexte, de raccomplissement (l'une promesse,
des liens gênants d'une union légitime, ou bien
à diriger contre leurs ennemis les foudres ecclé-
siastiques, auxquelles ils ne se soumettent que
lorsqu'ils ne peuvent faire autrement. C'est un
temps dé gt*ande influence pour le pouvoir sa-
cerdotal ; et dans les querdles des rois de Frsmce
ou d'Angleterre avec l'Église, il est rare que-
celle-ci ne finisse pas par TempOTter. ' ^
Le plus éclatant exemple de cettéliïtte est làî
querelle de Henri II avec Thomas Becqiietl
Quoiqu'elle se rapportât plutôt à l'hîstoiipé
d'Angleterre qu'à celle de Normandie, M. Dep-
pîng n'a pu résister à l'attrait 'd^eû oriier son
ouvrage : un tel épisode, par les situations ex^
trèmes et les caractères forts qu'il met en scène,"
est ëffëêtivement un de ceux qui animent; le
plus l'histonrê. délie de la Normandie à cette
V f
époque ne manque pas , au reste , de ces dé-
ments dramatiques ; ^ y dent même midtipliés
au point d'embarrasser le fil de la narration.
Car le morcdOement féodal et les cansés fré-
quentes de licence que nous avcms sigbaléess
%66 SUR L*HlSl*CHRB(D£i NORMANDIE
spntloiu fie prési^ijiter ajiprs d^B^ 1§ (j[iu;l)é. d);
i^prmaudie l'ensemble de destiaéei^ 4^nQUfnimes;i
chaque, jseigjaeur turbulent .^pellç ^ sou tonr
l'histçrieii sur up point différent da territoire {
on saute iKJUoite, àgaiiçhei d'uae ville prise 9:.
une çsuqp^gne saccaigée, d'ppact^ de férocité k
un a,cte de tr^bijson.: Par ççtteiwiét^^fiét^^
il se Ipruoie diJIBcilement un tahleaif: général (pji
se^aye dans l'esprit. Ç'^tiuq ipppuyénnmt
di|:i$ujet ; ift p'est surtoirt pour d^ ; telles çoippoh
sitions qu'esd heureuse la disppsiÛQn. typogra^^
phiq^e^ Ci^nsistant à mettre au haut d^s pagps,
au,.liçu,îJ'un;tifr€:€Oïwaui| tjoujofr^ile ^a^mo^
dep tifres partiouliçrs sereppuv^antpi'çsque ^
dbque.page; , et iodicnimrt aj? preipi^r : comp^
I •
li:vre ^sidîi^^.e^t f(^ ç^mmo^e^ ^0iit:p91v.
les çeçtwrpbfls: » . soit pow h riéçapi^îijatiwk ^
n'est pa§;g.q^éwl$fileïlt4!4o!Iîté* A^Amif^ 4P]
y^Srm ;s'attçiMlçei îkje, 4j-|^uy(|r.çlans.Jlçs,|ipt^
#ti<^n£i:<i'un/ié^t^u« ^m^i sQi^D^v^ fit .tKvm
éfllaiiré q»e jMt. JÉldou&pd {"ffère; ; iNamsi .lîwpns
efiectweineiitlreinirqué daii&.|(te>autxf»ili'yR^
(j^JJHdtoijF&auxquelajilia ad^cbésoti ni9i9«ji. '.><<;'
DE M. DEPPING. ' 267
M. Depping a peut-être dans son style moins
d'éclat et une allure moins rapide que feu Lic-
quet, dont il s'est fditlè icéntinuateur ; mais
c'est, autant que nous. en pouvons juger, le
même respect pour les faits, le même esprit de
<$]ritlc(W^Unktetif ii^ussibdi. AjoÀti»y qife/ leé
faits racontés par M. Licquet , cette conquête
de la Neustrié par les hommes du Nord, les
mœurs étranges de ces barbares , leur assujet-
tissement graduel à notre civilisation , la puis-
sance des successeurs de Rollon, qui va
toujours grandissant jusqu'à Guillaume, les
prodîgieuiL expbiM des. âbe^lifirs^normaiids
en ïtaii^ et' ^m Sicfle^ > tsént :de' cèib jévénemeidis»
sûr^reDanfisiet Jiors ^e figiie^iqui pdrpiètteiuiÀ
Hft ;kiàtoarien' é^ ' cioloi^ér séa i sirde' dfa i iiBa&œ&
id^es et firâlantj V et cpn' o^ûsai^tà M^iÀccfoeà
l'àppAuc^Aîbndè Ixdtfifnaksméà dksdittév^ffdrel^
4m < NQDd;/£!etté «pallie' ides. rétidés'deîMu • Bep4
ping duir.ai été^ inutile dans la période; dont iQ
s'est <rouvé^ rbistomefa ;. mais il y^ a mis? à prafiit
dsB ! sources atLfllèntiqîle^ iet variée!»;, :aTeCccq
diâôçriiemént q[iie dolme mie longQ&^ipérieHob
deBtiiuana: hÎBtaricpies^. ay . ^: 'i • . .-^w^ii '>f;
HISTOIRE
DD
PRIVILÈGE DE SAIlVr-ROMAlN,
Par m. FLOQUET, .
GreIKer en chef de la Cour royale de Rouen , ancien Élëye de PÉcole des Chartes • la
BiUiotbèquf d« Roû
I
« .
t' coutiHne qui fiaôt l'ofejet |ie> œt euvrag^
était ua privilège (jai doimaît à de siknplës ch»*
B0ÎDe& le plus beiau'droît de la royauté; un droit
qui assimile tes reisià la Ppovide&ce, eB i^^anl
fcw infeéHcof de saprôn» ftu^ôssu^dèâ arrêts
de la justicie^ le droit de gràee»- Le : cbupiitr^ de
k, cathédrale de Rouen rexerçaiCàoidieiiBemeBt
diaqnë année, et de telle sorte' qiiè lesirôis >en
iîireiit : souvent jaloux. Eux^aaîèmés ^ . nV)Sant
porter aussi loin celui qui tenaitiàleur courcHiBé,
devinrent souvent les sollidtenrs dn:ûliapitre
de Rouen , en &veur detçlou tdi gcsnd. cou-
pable qu'ils recommandaient à sa miséricorde.
PKIVILEGB DE SAINT-ROMMN. 269
L'origme d'une coutume si remarquable sem-
t)lait se perdre dans la nuit des temps, et à une
époque fort reculée son existence avait été con«
sfalée comme un fait notoire déjà andei).
Lemerveilleux deslégendes populaires lavait,
cEurai-je enrichi ou altéré de ses couleurs bril-
lantes? ce sera enrichi pour les poètes , altéré
pour les historiens. Mais pour le chapitre de
Rouen , l'elTet de. ces traditions confiises n'avait
pas été un instant douteux, et cette habile com-
pagnie avait exploité avec un art infini le vague
et le merveilleux répandus sur l'origine de son
privilège, pour le rendre cher aux peuples et
le iaire reconnaître des rois. Forts de ces pré-
cédents, et toujours soutenus par la sympathie
nationale, s'il s 'élevait quelque conflit, quelque
réclamation, ils y opposaient une fermeté inét
branlable, quelesobstaclesrendaientencoreplus
opiniâtre ; leur privilège parvint ainsi au plus
haut point de splend^ur. Mais ils lui donnèrent
une extension si prodigieuse, ils rapphquèrçnt
de pr^érence à des crimes si énormes, qu'enfi|i
ils excitècent contre eux de$ orages sans cesse
renouveléfi, et oii toutes les puissances de l'état
se réunissaient pour les dépouiller d'un droit
atttôi ekoi4)îtiint. 11^ tinrent bon cependant dans
c€ff te secondid période connBedbns la pfaaciière;
et le privil^e de saint Romaià, dont rhîstoiçè
se rattliche en, 119S à Richârdf^CQeuF-»d&-L km,
se lie ^coàre eA 1775 au nom Sin €;<»nte d'Artois,
depuis Charles X, et en 17^ à cêlt du ^cdb
Câiartre^ (pèr^ dû roi'ljôuis4^hilîppe)vt]ui%iï»
rènt tous deux dànt) dette histoire comme s^lif
cîtéui^s du chapitre de'Roiiêû. ^ i
A rèpoque où cette boatùme éiaîti èncoi^ç
dans 'tout son édat, des homme» prtifondéuieiit
veirsés dans nos antiqnité$ nârtioiiales avaient
dirigé. lei|r attention et leurs nediprehes sur
cette < histoire wayemen^ admirable ^ dk Es^
tienne PSEisqu^r, et unique eift ^n espèbe , et
tjeiy pQur ceste rai$on, ;mârite d'estfe rèoognâe
de tous. ^ Mais rôrigine ^ était ^ielleim»it obs«
oirev qœ^, près<le draïc sîèdesa^rès Pbtsquier;
cm > jurii^^;onsulte nei^iMÎiiil') <)^
/ i " * «
tënips étudiée sur lès* lieu^' iti^méi^ ^léçlaraii
^tié «ipréf^ndre i vtù}x^&t 4eÂ,tôi barqgiiie, œ
séroît 'chercher là piert^ phîlôsôpfaide* >
'^ M: Flc^ûet^ champion «exer^
ficmltés hïstoricfifeQ, par lès ihiioDibpafalesfdociK-
khcMi^ origifiâiiiii?^^mnis à sonicinnii»! pendast
PAiVILÊGe DE SAINT-^RÔMàÏN. 2~7 1
six aimées (ju'îl a passée à la bibliothèque du roi ,
coiiiine élève de Fécole des Chartes , n^ pafs
reculé defvant xme bnti^rise déclkrée aussi iih*
^ére^sante qiie témérak^e. Outre sa pariaite conr
aâif sauce de lai paléographie, de l'histoire^ des
^coutumes, de; sa province et len partic%[lier de
RiMieoQySa'^eiiatale» il avait encore l^avantage,
eottimegreffierent chef de la cour royale, d'être à
la source des documents originismx.
' > c Dépositaire^ dit^il, des antiques mémoriaux
jde l'échiqui)^ et du parlement de Normandie,
nous les avons tous soigneusement compulsés^
Les registres , les chartes de l'anGien, diâpitre
de Rouen, les statuts de confréries, lesâbnales
de la TdujBnelle , celles (fe la GhambreKlei^
Ck)mptes, du. Bailliage, de FHôtdi-de^Villé ; lés
yieilles chroniques, les rituels, lès t^eëtielti de
jurisprudence) ont pas^é sôUs nos -yéils « »
Ajoutons que ceusL de ces titr^ qui appâ!rte*
naient à l'église n'auraient puétns libremei^t exft-^
im]iésavantlarévolu|;i<»i de8d, parpeque l'esprit
de corps deis dxanotneâ était trofp in^téressé dans
la question pour perin€!ttre à k critique d'y pôr^
ter son âand)eau. MvFlo^ûêt a dioifc ea à sa did^
position des matériaux que n'auraient jaibais
.272 PEIVILEGE 0B SAINT^BOMAIN.
eus Pasquier ni aucun des savants de l'ancienne
France ; il les a mis en œiiTre avec une supé-
riorité de talent qu'aucun d'eux . n'aurait sup-
posée, et qui fait de cei oiivïàge (nous n'hé»-
tons pas à le dire après la lécttnre la plus
attentive) un des plus beaux monuments et des
plus complets , élevés depuis long^temps à la
«cienoe dé l'histoire. Nous allons essayer <fen
donner une idée.
Tous les ans, le chapitre de Ja cathédrale de
Rouen délivrait, le jour de l'Asoensito, un
meurtrier qu'il choîsîçsiEdt dans les prisons de
Rouem parmi tous les coùpal^s {H^étèndant à
cette grâce, et dont les confessions étaient reçues
par des chanoines députés à ceteffet. L'élection
fà\te sur 1 examen des confessions, le parlement
délivrait an chapitre le prisonnier choisi , qui ,
au milieu d'une célèbre procession, en présence
d'une fouleimmense, soulevait hfiertaon châsse
4e saint Romain, et était dès lors absous avec
tous ses complices, qudb que fusselit leur nom-
hiffi^ et l'a^ormité de leur crime. Cet usage, d^
constaté comme anqien.fin 1210, s'observa pour
la4erq)èrç foi$.en 1790 ; voilà les &its.
A quoi ce chapitre dutnl un privil^ si ma*
PRlVILécE DE SAIPiT"-ROMAIN. 273
gnifique et si durable? Voici la tradition popu-
laire : Sous l'épiscopat de saint Romain , un
dragon monstrueux, appelé la Gargouille, dé-
solait les environs de Rouen. Le saint éyéque,
voulant délivrer son peuple de ce fléau , prit
avec lui deux criminels condamnés ,k mort, et
alla à la rencontre de la GargouUle , dont il
triompha. Les deux meurtriers qut l'avaient
aidé dans cette miraculeuse expédition reçu-
rent leur grâce, et, en souvent de ce miracle ,
le roi Dagobert avait accordé ce privilège au
chapitre de Rouen^ à la prière de saint Ouen ,
son ministre, et l'un des successeurs de saint
Romain au siège de cette ville* Voilà ime des
versions, car toute tradition populaire en a
plusieurs*
M. Floquet a comm^icé par discuteri'autfaen-
ùxité de ce miracle , ce qu'il a iait avec beau-
coup d'érudition , n'ayant pas le secours des
boliandistes pour samt Romain , dont k fête
tombe le 25 octobre ; or l'on sait que cette grande
collection, prodige de ^ience et de critique,
s'arréteavant ce «ibis* On peut regarder coilihie
oeitain, après avoir lu la dissertation de M. Flo^
qaet , que^ si les boliandistes fusisenli parvenus
II. 18
jusqu'à ia< (étude ëaint R6ïiûiio^ ils iaairaîent jugé
Jb miradb >dé la ,GargoiiîIJ|e apocryphe . ûommè
4sint d'autresv non par desi iasmi à . la Yoltaire^
qui ne .prouvent rien et àcmitonesA heùteuse-
!inan/; ireVenu^ mais par ^n exaœen gra\e et &^
nemx^ qui 9 ^gageant la religîoii de iboulBs les
ialtémtîopsiàppoifteas aux îtraditions seconcbôres
,paat la . grossi^ié \ et rignamnce.^ l 'ofibe ainsi
j^vé^kih wffiératîoia des^ hommes jnsftniils^
.^iéMblit antre 'eux atk vuIgai^dlajevIeidîlfêi-
feni^rôi^tWdoxe daasila manièt%^d'entis£^Qr la
. 1 M. Fjbquet ocmtpulse loulB&les phisacndonnes
YieS: <ii^ âs^l Rottain^) tous; les histomeiis. co»-
j(e«ipQraÎQ8 ou; des piismiei^ iSÎàclM sujimiiiisvet
n'y trouve pas un mot de ce prétendu miranle^
dont ^1 apeirçoiç h&j^fmmKmtmcBB^lk fkàdu
qu^FP^mQ i^îèdei, G/esit/4^ufâ lors setAecMent
qile le ;chapiti!e, vpqlant fortifier éôn piivi]^e,
s!app^ie Eîtir la. iraditlog^ d^. la Gi^gomlle, = q^'â
afdftpte .^ s^utieffit ^ eis^^liqiijç ^ ifimriiè tt^raddifie
(kioxias^resà :Qn^ôr Je |^§;4& par|;i(fkmMe*
Pr, qi^ foiî4§nj^nr)p0«w^i^
qu^le«t^jii..la,iréritat]le! QfigiM: dçi^^priifaqge?
C[fisjt ici jq»p, Jii^ f Iftqiiet a £pk)iiir44i£i« 6agm»lé
PIU.V1IiBl6£ DE SAf^ï^ROMAlN. 2^6
et lÂie lucidité de oriiîque dont oA m peut ^
préeier tobt le mérite qu'où Usant cette partie
de >son ouvrage. On re^^te de donner .en
ipielques lignes un résultat historique qiû. «a
«
coûté à son auteur .de é profondes p:eçber(Jif|g,
Pfailif^Âugustê , ayant rçonqui^ la Nc^n^anr
dîe^.qonfîa Jeckâteam de Roue^.à jun gouYorr
nedr auquel le privilège jne»e^diqu4 p9r 1^
«haumnes ét^k inconnu, et jq^iu pel\i$4. da Mvr
délivrerun pri8onni€r.ie jour de ji'^sicmi$ioft>
1210. Ils se .plaigiiireErt: auBSÎÉât aiuriioft» qui
i^Figea raraherêque de Hoiiea et iie^ehâtelain
d'Àpque$ d'informer sur oeoonflit. Une enquêté
eut 4ies,i dont leproeèsH^rbaMguteaux pièoes
Justificatives. Les témoins éntenckis y ^t'teâtent
oomnae fortanGÎei|in3, àleur<^naaissanoei, «cette
mimumié (Jiccoîtiièb k l'égliae deiloiien pmt i^$
^i&0i iesprinœs. Oulne cette lassbrtiçjn i^gue*
ii$' sffwmewt en^particsuliçr que^ l-atuniée d^:<b
captivité du roi Richard, il nîavaît tp^ étédélir
tiié^de prisonnier^ .en signe dexleuil ; jfnaistTjin-
jfté^ guî^rantey Riii^d étant i}e]ftdQ(à ia lâ)^é,
l^^chapitneeiitiipnait eu^eiYx.: ; : -, -i:' . 1
ir S'il yahrak^ai quelque dhavte Jbiwfellé aàf
c<irdée ^)ar Vun des« «^Mn^^quî aviamat ifio^ee^si*
2 76 ^. PRIVILEGE DE SAINT-ROM Allf.
vement régné sur la Normandie, ou par qudique
roi de France, ayant l'invasion des Normands,
quelle occasion plus favorable pouvaiton avoir
pour l'alléguer? Mais non , les chanoines n'a-
vaient point alors de titres. •• Seulement ils de-
mandaient chaque année, le jour de l'Ascension,
un prisonnier aux rois , aux ducs , aux juges ,
qui ne le leur refusaient pas. C'était suivre
l'exemple des saints évéques de& pr^niws siè-
cles , qui , presque tous, avaient intercédé avec
succès en &veur des prisoni^s. >
€ Ce prisonnier , demandé humblement par
le chapitre les prenaâères fois, et toujours ac-
cordé sans difficulté par les ducs ou par leqrs
officiers, les chanoines se seront accoutumés jà
le réclamer chaque année ; peu à peu , par la
continuité d'un usage non interrompu, ils l'au-
ront demandé comme leur étant du ; il leur aura
toujomrs été délivré, et insensiUement une
grâce sera devenue un droite :»
On peut le ycir assez .daîrement s'établir
ainsi à l'époque de cette enquête ordonnée par
Philippe-Auguste ; et M. Floquet indique les
motifs politiques de ce prince^ft cette occasion :
< Le chapitre était bien puissant jdans Roitm ;
MIVILËGB DB 6AIlfT-ROHA.lN. 277
l'Angleterre était bien voisiné de la Normandie,
et l'occupation de cette province par Philippe^
Auguste était un fait encore si récent ! £ût41
été prudent à un nouveau souverain d'indispo-
ser les chanoines en letu* contestant un droit
auquel ils tenaient tant ? »
C'est là ce que l'histoire apprend sur les pre-
miers temps de cette coutume. Elle avait lieu le
jour de l'Asc^ision, parce qu'en cette fête l'é-*
glise de Rouen solennisait ses mystères^ ou re-»
présentations scéniques sur des sujets religieux*
Aux processions de ce jour on portait, comme
à d'autres fêtes, dans les églises de Metz, de
Langres, de Paris, de Poitiers, la figure mon-
strueuse d'un dragon représentant le diable
vaincu ; et il y en avait même deux à celle de
Rouen : l'un qui était sous les pieds de la Vierge,
et l'autre sous les pieds de saint Romain. Ce
saint était représenté très-convenablement de
cette manière, comme ayant extirpé l'idolâtrie
du diocèse de Rouen. Le dragon placé sous ses
pieds passa insensiblement pour avoir réelle-
ment existé, et reçut le nom de Gargouille.
c On appelait ainsi par toute la France, dans
les quatorzième et quinzième siècles, les goût*
ils PKIY lLÉe£ DBr «AiaT^KOMAllI .
tîère^depiefrrcl dés égfises, des pâbisrydeagkmitb
étAtBkvix. Les oawiei^ d'alors s'étndîaieaf »
d^imer à ces Y<4iinifiieQx' tilyaux de pinre* lA
farmé de serpents au de dragons ailés et mon-*
stmeui: cpai se pencfaaielit au bord dé» toits de
ces hauts édifices , et semUaieni, par lëilr srtti*'
Mcte memçinfee ^ en dtfetaâre les- ^pttadbês^ »
Supposons niàintenaiït quelque atab^tradkîoi»,
fhk où moins Ibâdée, d'am évâMm^M; coiitMi»*
porain de^saintRcnnîttyirôoaiU^^'adapfèràridée
d^m dragon vaîneù par lui» et nouBcônoeivrâBui
GommeiUI le «racle de la Gaf^<niîlle a^ec toutes
Ms drcénslaBoes s aeerédhà* pwmi le'pQiipl0
de BfDueiif, au point 'que, dans :lë ^di^L-bukiènf
srîëele encMe^ sumnt lecotAimnifeur de. .De
Thou » < cepi^tendii prodige était si prpfeadé-
^ ment gravé dans l'esprit du pelît pei^le;
> qu'il aurdic £dlu ttn.autee saint Romain pour
» 'eii efi&cer les traees« >
Le privilège luinoièiiie étend sqs* râidnes a:vec
éùtsMt de (ùvté que h légende donib il slxppmBé
* CW un tableau! à^s plus' iatéressairt» qm
de vmr âe dérouler; dAiiâ^ies adui^ks de cette
tùvttuùiey h p^m la plus aawiée peif^bre de
l'histoire ÛB Ht ville dd Rouen;^ Le dapiire
PRIVILEGE DA SMNT-*ROMAIN* 27Q
ivmi SU inspirer à ce peuple une véritable pas^
sîoii pour cette cérémonie. En. 1207^ le màite
(fe Rouen s'étant persais de retenir un prison-*
nier que les chanoines avaieid élu pour lever
la ferie^ le chapitre avait hmcè un interdit nr.
la ville» < Ne fut levé ledit int^ii, ny pour
prières du roy » Ày pour menaees^ quSl ibt.., ny^
pour aoibassâde qu'il envoyaat^ j<u$qUëSi ad c^v
que le pnâonnier fiist reatitué par le. maîre<et
aBnané par luy dans Npâtre-Oame. et ^n phixt
, OixiJ9!uitjfCwr$avantrAseeBsioiUJb^^
esvoyaît ses députés au parlement et aui^ au-?
t»8 cours sDuverainess pour Ëtii^e iwe, déclara*
tion qui senicxmiiaît Ymm^OtUm dii priyil^e^
et après laqudle les juges^ devaient s'ahâtenir
de prmonceraueun jogenient , de faire ei^écu-^
tàr «aucune^ condamnatioii déjà prcoon^ée, >et
d''i^lever aucun prisonnior des phisous de la
vttle^ pour, que les cbanoînesr pussent chtàsiç
en!|?e tous. £n 12^, fe baiUi de Rouen et Iq
vkbmie ayant, pendant celinier^aUe, J&it inettm
«n jugemieiit , condamner et déjà eonduiife ai|
siipf)lîcev- u» prisonmec^^ le dbapitreraVa^t^ile
pouptoir de le-'^ûm ramener, dânsiiles pri$onâ^
280 PRIVILEGE DE SAINT-ROMAIN^
comme il était déjà près du gibet. Le même
hadllî ayant encore, en 1302^ après l'insinuation
du privilège, fait transférer un autre prisonnier
des prisons de Rouen dans celles du Pont-de*
FArdie, < il y eut grande rumeur au chapitre.
Les chanoines s'écrièrent qu'on attentait au
privil^e de saint Romain... Le jour de l'As*
cension ils ne désignerait point de prisonnier
pour lever la fierté, mais ils se rendirent pro*
cessionnellement, comme de coutume , avec
toutes les châsses de la cathédrale , à ki place
de la Yieille-Tour. Là, par l'ordre du chapitre,
un de ses orateurs, et peut-être n'avait-on pas
choisi le plus modéré de tous, raccmta an peuple
ce qui s'était passé entré le bailli et l'égUse.
• » On peut imaginer 1 effet de cette communi*
cation officieuse et de ces doléances sur une
populaticm enthousktstedu privilège et d^a
indisposée de ne p(Hnt vdr ce prisonnier, ol^et
pour elle d'une si ardente curiosité... Pour ne
point laisser se refroidir les sentiments sympa*
thiques qu'avait excités cette harangue, le cha»
pitre eut recours à un moyen que dqà il avait
employé avec succès. Aux yeux des habitants
de Roueu , il n'y avait ri^i de plus auguste et
PRIVILEGE DE SAINT-ROMAIlf . 2S1
de plus sacré quela fierté de saint Romain, où
reposaient les restes vénérables du saint pon-
tife. Cette fierté était pour la ville comme un
palladium auquel semblaient attachées ses des»
dnées;... Cette sainte châsse, cette fierté ré-
vérée , envers laquelle un imprud^it magistrat
s -était rendu coupable d'un double outrage , le
chapitre la laissa exposée solennellement aux
yeux du peuple dans la place de la Vieille-
Tour, en déclarant qu'eUe demeurerait dans
cet endroit tant que Nicolas Letonnelier n aur
rait pas été ramené des prisons du Pont-de*
l'Arche dans celle de Rouen* •• Cela fut exécuté
ponctuellement , et la fierté de Saint-Romain
resta ainsi exposée en permanence à la Vieille*
Tour, le jeudi jour de rAscension, le vendredi
et le samedi , gardée jour et nuit par des ecclé-
siastiques et par un nombre considérable de
fidèles qui se disaient un devoir de cette pieuse
assistance.
> Chaque jour le clergé et le chapitre de
Notre-Dame venaient, processionnellement ,
visiter et honorer la châsse. Une multitude
innombrable suivait ces processions Cette
exposition extraordinaire de la fierté du saint ^
382 PRIVILEGE DE SAmT-ROJIfAIM.'
i;es procesiiâidas inaccoutumées ^ n'aiiai^ayt pu
avoir Ken sans qnelqne monveoient dans. le
peupk, que les chanoînei^ a^aieiit £brC sedroitè-
ment semblé prendre pour atbître , enbiî ra^
eontam , le jour de F Ascefisicm , leurs déaièlés
avec le AÎcomte* de. dernier sentit qnr'â n^'élail
pas le plus fort* Dès le 4saiiledivii iC réintégrer
Nicoks Lebmie&r danslps prîsonfi ife Rôueii,
et s'empressa dW donner avis au efaapître....,
qaî> se vcryaffit rétabli dans son droite .^ choisît»
pour lever lafiâ^te^ non fMnnt Nîcolaa Leton^
iiélidr^ tiont la translation arvaît causé tamt de
hÊvity mais GuillauflM de Montgiuerar A ;' ce qui
pirouva qu'en, cette, oecasioii encore le^ , clmpitre
n'avait voulu que&reer les ms^lirajl» à'r&«
donnaÉtre' &on droit etlà resp^cfer saii.poup
voir;'*- ^ ■«•• : • S . :•>/.•♦
' Ce pouvoir va toi^iiMirs croissant pas. lai per*
Èéfréfznce inlIeiible.deB : chaij^ijîès*: Kwdatit h
longue occupation anglaise , mêmes triomphes
du eUapitre sur tes ; officiers êp Ifeltf î ) V et
'de Emri YI <pii kî pcnlësÉaîent mM {^ivir
légèv <i En iJl73», il défendit «ani droit âvee
étei^e. et succès ^ -• nçn plusc .c<wtrel to ^ouv w**
neur deichàtfiûUy nmis^txwU^wst rm ^IPraûee;
Pllt.Vlt.BGB «K SAINT-^ROH^UnN. TlSS
et ce roi était Louis XI S > Voici là lettre qmf
ce prince éermt au chapkre : :
4 Gbièrs^ et bien ameZ', ^
y Koui^a\coiis esté act^ertisr du gmns cas et
«K mate GOtnmisi et perpétré par Etienne . de
%i Bbudribo$cde nostre tiHe de Roue», eirbt per^
V gOQunci dé feu Jehan Le Chandelier, et coiiime
» ^1 s'esttànté d*aTOÎr la châsse de saint BoBiaîn
)^ etdejcttr <kt^ ^i-?i^gêv Qui i]K)lçs -itendole cliosb
î bîenf estrahge et pre^udidBd^ieandLct piitilégé^
9 acteûdu que le dict Baudmbosd tient franchise
i> publicquement ^ «t qu'il a çôntmis lie dict cas
» de Odorsfge délibéré/ Et, pour cet que nous
]ft aTtMas gran|; intérest eiB celte matière,, et quô
V ni& voulions cpie aucune dooseisoitfaiet^ parle
» dict Baudribosc à Fencouiteë dttdibtparé^nlé^;
» nôils vous avons bkn vodlui ad^^fertii^^ affin q^ud
» y ayési bonadvisi G&t s^ aucune ohosé se fai*
» sohecu «ontrairey nous ne serions pas eonSensi
••'• •^';•■ ''. '^'{^ /.- ,•'■ ■^■\\ '■ ^/, >->LiOTSi"ïl»'M
Voycms/ f|uel fut le raàuhatVde leette iette^
asdes entortillée : ««Le jourde r£lcel>sipfit« àu
nkatiii ^ le chapitre assemblé délibéi?ait .sur Kér
tectioD! d'un prisonnier ^ f&t.déjà, dou^eiyaîlt
avtiieaiti été ceaùeiOies y ioiisqu^ liehaiB^ deOloAh
SSA PRIVILEGE DE SAINT^RCMAIN^
tespédon , bailli de Roo^i , demanda à être
introduite Admis dans la salle capitulaire,ildit
qu'il venait entretenir messieurs du chapitre
au sujet d'Etienne de Baudribosc... Samajesté,
ayant eu connaissance de ce crime, avait envoyé
Tordre d'arrêter le coupable , ai quelque feu
qu'il fôt, hormis en lieu sainte et de lè lui ame-
ner à lui et à son grand-cônseiL.\ En accor-
dant le privilège de Saint-Ronlain à mihoinme
dopt le roi connaissait si bien, le crime et avait
donné des ordres si fomels, le chapitre en-
courait l'indignation du mon9rque«..
> An moment où messieurs du chapitre al-
laient procéder à l'élection d'un prisonnier, il
avait cru devoir venir leur donner cet aver-
tissement. Les chanoines lui répondirent, par
l'organe du grandN^hantre, qu'ils avaient tou-
jours obéi au roi, et s'eflEbrceraient toujours de
lui obéir et de ne rien Ëdre contre. ses ordres.
Quant au choix dun prisonnier ^ ils y procède^
raient selon Dieu et leurs consciences. Après le
départ du bailli on continua de reeueiUir les
votes ; et il se trouva que ce même Etienne de
Baudribosc, poursuivi par le roi avec tant
d'acharn^3ftent , avmt recueilli l'unanimité des
PRIVILECE DE SAINT-ROMAIN. 285
suffrages. > Les officiers du roi , consternés
d'une telle hardiesse, n osaient délivrer le pri-
sonnier au chapitre. Il faut lire dans M. Flo*
quet avec quel mélange d'adresse, de jformes
respectueuses et de fermeté inébranlable , les
chanoines se firent remettre Baudribosc, qui
obtint sa grâce et sa pleine liberté. Et Louis XI
ne réclama point.
Par cette conduite le chapitre porta son pri-
vilège à un point de splendeur dont l'apogée
fiit sous le règne suivant. Charles YIII étant
venu à Rouen présider lui-même son échiqui^
de Normandie, ce fut en sa présence qu'eurent
lieu toutes les circonstances de cette imposante
cérémonie. Ainsi M. Floquet décrit l'insinua-
tion du privilège en présence de ce prince :
c Le mercredi, 27 avril (1485), dix chanoines,
envoyés par le chapitre au château, deman-
dèrent à être admis dans la grande salle de
l'échiquier. L'ordre ayant été donné de les
introduire, ils entrèrent suivis de plusieurs
chapelains de Notre-Dame et de tous les frères
sauvants de la confrérie de Saint-Romain. Là ,
un spectacle imposant s'ofint à leurs yeux :
tous les barons , les évêques , les abbés ^ lés
264) .F«IYii.éG« W SfMNVHI0MAIN.
I>miir3.d6 I^onnaUdiO;; tous les haflli^ l^ppo-
<îweurâ du roi ,; kis yioomles , les i^^erdier^s et
autres ^ifieiers é$ jiASJboe de la proviDioe, «étaieot
aasîi», prês^ las uns 'Cootre .les l|^t^es , siu* les
4^nçs du paquet d'aa l)a^, ^t ea 8Î ;gi;aDid
nombre, que U v^t^ grande gaU^ du château
|K)uyait:à peine Jes. ic^^ti^,. i^i^ssus de
cette multitude de nobles i^pfsQqp^gps ^ m
Mty^ii Jqs imitTiôs dç J'éciiiq>jieï^, ^ty à jeup 0te,
révêgplB detLpmbi^z;, jaW^ :4@ |Sa^tf:I>eajs ,
■h^m ^U ; lie d^ç 4^ .B<ww)w« » fiQj^a^tft¥e <te
:Pff»Hçe;ite4ltt(e.cte JUtirfinK fesWe ^çifi^e»^,;
.^jomtp d'AlJtvet^ Af |)îWcei 4!Qra«gp„le; c^|p
I
PRIVILBGe DE SAINT-JIOHAIN. 2S7
Itioliôfi ., Yua des |4ub habiles da cliapûre ,
n'avait pas élé désigné sans dessein par sa
oompagoie poi»:* porter la parole en cette cir-
constsince solennieUe, . . » .
M, Floquet rapporte ici tex.iuelleiiient le dis-
coars de: ce chanoine, où la mort de la Gar-
•g&uiUe» dont m>^ avons indiqué .âncoincie^
ment la tcadhion , est racontée dans ses nùxér
cnlenx détails/
c Après ce récit merveilleux, qui avait capr
irvé 2HX plus haut degré TattentioQ du roi et de
l'illustre assemUée , le ' chancelier du chapitre i,
venaint eo&n à l'objet direct ôë sa mission , dit
c iqii*a»GU* prisoimier estant è& prisons du, voy
9 en icélle • viUè de ]|Louen , ne debvoit estre io-
> terr6giié, questionné^ mci^sté^ ne transporté
» de lieu eh awtre^ jusques à oe<]ue icelhii pr é-
» villiège;eusteulieu<etisorty>s»n eflfipt.«« Nous
> supplions et requérons à SaMs^'estéici^é-
> isente qu'il luy plaise permettre iceiluipr^évrit-
1» liègis •' avoir lieu • . « > Le procurctir idu roi , sq-
vité de dédbrer € s'il vollkîtÉnastl:|e^ècun'Oon-
^ tredk à la dicte requeste^ rq>o(ndît efu'M ne
xdébfttcHt point que i& di€t|))^éyjllièg&ii'ea^
>iieu à len user de la wmàire aceoustumée. »
288 PItIVILBGE DB SAINT-ROMAm.
ÂlcHTS la coor d'échiquier proncmça c qu'elle ne
» mectoit aucun contredit que le prévilliège
» saint Romain n'eust lieu et sortist son efifet»
> à en user ainsi et de la manière accoustumée
» sans riens innover. >
Il n'est pas moins intéressant de voir dans ce
livre la manière dont le chapitre appUquait or-
dinair^nent son privilège, les abus qu'il en fit,
quels crimes y trouvèrent le plus souvent leur
impunité, les efforts du parlement pour mettre
un terme à ces ahus , les intrigues et les pro-
tections qui se pressaient autour des chanoines.
Ss joignaient à la fermeté persévà*ante qui a
toujours caractérisé les corps ecdtéBia$tii)ue6
cette souplesse et ces ménagemeus que domiiant
les habitudes du grand monde. Outre le rang
dbtingué qu'ils tenaient à Roum, Timportanoe
de leur privil^e^ qui pouvait s'appliquer à
tous les Français , leur donnait dans tout le
royaume nue considération augmentée encore
par les sollicitations qu'ils recevaient continuel-
lement des plus illMstres personnages» ; •
NoiKs avons citéja lettre que teur écrivit j&ans
succès Loui$ XI. Us m reçurent de presque
tous les rcôs ses.siicûesseurs:, et dea i^remiers
PRIVILEGE l>E SAINT-ROMAIN. 2&9
personnages de chaque époque , tels que Tal-
■bot , Diane de Poitiers , le duc de Guise. Un
pape même, Grégoire XIII, ne dédaigna pas de
les solliciter en laveur d un gentilhomme, à qui,
en vérité , une aussi haute recommandation ne
devait pas être inutile , car il avait bien sur la
conscience une douzaine de meurtres : « Gran-
dement contrict et marry de tous ces crimes ,
et en sentant sa conscience chargée, Du Plessis
Mélesse s'estoit retiré par devers M. le péni-
tencier de Romme, qui luy avoit enjoinct pour
pénitence aller visiter les saincts lieux de Hié-
rusalem, ce qu'il avoit faict ; et, au retour, estoit
aUé baiser les piedz de sa.saincteté nostre Sainct
Père le Pape , auquel il avoit rendu raison de
son voyage; et, luy ayant iaict congnoistre les
nécessitez auxquelles il s'estoit trouvé , à cause
de ses précédentes fortunes , sa saincteté luy
avoit enfin promis le favoriser de son auctorité
pour la recouvrance de sa liberté. » Le souve-
rain pointife tint parole , et il adressa aux cha-
noines de Rouen un bref, que M. Floquet tra-
duit là exactement , et dont il donné Tor^nal
en latin aux pièces justificatives.
Pourtant alors le privilège commençait à re-
II. 19
2SÛ PAIVILÉGE DE SA1NT-*R0MAI1«.
oevoir des atteintes, car c'était en 1580, et nous
avons marqué le temps de sa plus grande splen-
deur au règne de Charles YIII. Peu de temps
après, commencent les véritables tribulations
du chapitre. L'abus qu'il lait de son privilège
appelle l'attention du parlenfôM, qui devient
alors presque constamment son adversaire. Les
chanoines voyaient avec raison que leur impor-
tance auprès de tant de grands personnages
venait de l'extension exorbitante donnée à leur
droit de gràce« Bouthillier-Ghavigny , secré-
taire d'était, leur écrivait en 1641 : « Si le crime
dont les i^eurs de la Grillonière sont accusés
eu8i permis dimplarer la gtâee du prince ,
y oie vons dire que le Boy m'eust peut^estre faict
l'honneur de me l'accorder pour eux. » Cette
considération était trop visible, et les diancMnes
avaient ainsi trop d'intérêt à choisir de gramls
criminels, pour ne pas leur donner la préfé*
rence ; ce qui fit dire plusieurs fms aux magis*-
trats qui attaquaient le plus vivement le privi-
lège qu'on en avait fait un brevet d'impunités
Les guet-apens le plus traîtneusem^at médités,
l'assassinat des feounès.par leurs maris et des
maris par leurs femmes, le viol, ie meurtre des,
prêtres au pied des autek, le fratricide , i'in-
lanticide, le parricide^ trouvent grâce devant le
chapitre.
Voilà, certes^ des crimes bien odieux, et l on
ne peut s'empêcher de blâmer des ecclésiasti-
ques à qui l'esprit de corps fai^^ait: si mal appli-
quer leur omnipotence miséricordieuse* Ce»-
pendaqt, ayant de les condamner lirop sévène^-
m^t, i} faut considérer toute la force <le ce seur
time^t 4^ollectif, Fimpor tance que l'on met à
traqanietire intacts à ^es successeurs 1^ droi(^
qu'on a reçus de ses devanciers. Souvent même,
^ différentes époques, les hommes les plus idoux
idt les plus modestes firent valoir avec énei!gie
let avec une apparence de hauteur les préror
|[atives de leurs fonctions. I^e pieux RoUin,
fêtant recteur de l'université , disputa le pas à
^l'archevêque de Paris dans une cérémopie, et
J'çmp^rta. Puis , aussitôt après la cérémonieL,
il alla se jeter aux pieds de oe ^lat , qu'il
^mptait personnellement parmi ses proteo-
tetir^*
On comprend diaque jour plus idîflicilement
dipis nos temps .d'unifoFiuité ^nér^e l'itapor-^
l^ce at<tachée aux moindres préro^uives ho-
292 PRIVILEGE DE SAIfiT-ROMAIN.
norifîques d'une compagnie , à ces époques où
tout était classé. L'ambition consistait, non pas
à sortir de sa classe , puisque c'était presque
impossible, mais à y Êiire arriver tous les avan-
tages.
Souvent , il est vrai, les intérêts du chapitre
de Rouen s'accordaient avec ceux de la justice
et de l'humanité , et il est naturel de supposer
que les chanoines profitaient avec empresse-
ment de ces occasions. Ils signalèrent même
par un choix de ce genre le séjour de Char-
les YIII à Rouen, c La présence du roi dans la
capitale de la Normandie y avait amené une
multitude d'officiers attachés à sa personne et
aux princes et grands de sa suite. Sous un roi
jeune et facile , ces gens-là se croyaient tout
permis : plusieurs habitans de Rouen eurent
à se plaindre d'eux ; mais voici un fait plus
grave que tous les autres. Le 2 mai, deux pale-
freniers des écuries de l'amiral de France, logés
dans le Êiubourg Saint-Gervais, s'approdièrent
d'un jeune homme nommé Gornelay, et l'un
d'eux le pria de le débarrasser d'une paire de
tenailles qu'il lui présentait en la tenant sans,
doute avec précaution. Le jeune homme cré-
PRIVILEGE DE SAINT-ROMAIIV. 393
dule saisit les tenailles ; elles étaient brûlantes,
il se blessa beaucoup la main , et, irrité par la
douleur, il n'épargna pas les invectives aux in-
sipides auteurs d'une si cruelle plaisanterie.
Mais, quelques heures après, ces deux palefre-
niers, pour se venger peut-être des injures que
Cornelay leur avait adressées , revinrent à cheval
caracoler autour de lui en le bravant, et un des
chevaux lui foula les pieds • Outré de ces mauvais
traitements qu'il n'avait pas mérités, Cornelay
asséna deux ou trois coups de bâton à un de ces
insolens , qui tomba de cheval , mortellement
Uessé, et expira la nuit suivante. > Grande ru-
meur dans la maison du roi, coipme on peut
penser. D'un autre côté , « toute la ville s'inté-
ressait vivement au sort de Cornelay ; de plus
il était Normand , et les anciens de la ville ,
après avoir vu , pendant les vingt-cinq années
de la domination anglaise , la fierté levée assez
fréquemment par des Anglais, ne pouvaient
plus souffrir qu'on la donnât à d'autres qu'à
des gens de la province. » Pourtant les droits
du chapitre étaient déjà méconnus. Malgré la
suspension d'usage pour l'exécution des arrêts,^
la sentence fatale était rendue , une charrette
Wb PRIVItBOE &E SAlNT*-ROMAm.
était à là pofte, le botureku attetidàit. Les dia*
ûôîlte$ jugèrent un tel choix digne d'eux en
cette circonstance , justement à cause de ces
obstacles ; ils les siùrmontèrent, et Pferre Cor-
nelay leva la flerle de miséricoMe.
Les crimes les plus saillants par le jour qu'ils
jettent sur les moeurs du temps, ou par quelque
circonstahce accompagnant comme ici I élection
du prisonnier, ont été choisis avec bèautoup ^e
discerneéieîit par M. Floquet pour former te
corps de son histoire. On y trouve avec élott-
nomentun intérêt soutenu que semblait ne pà^
comporta la inôhototiie apparente du sujet.
Puis, dans une liste générale, pilacée à la suite
de l'histoire, il indique totis les prisonniers dont
fl a pu découvrir les Udms, Tannée oii chacun
d^éMx a levé la fierté, les crimes dont ils étaient
coupables. Cette liste, qui n'a plus d'intertnip-
r
tioU depuis la fin du quatorzième siècle, dotme
la plus ju^té idée des actes dé violence conimis
** • * * * • •
pi^squé j<)uriiellenient par cette nobles^ qui
né qtiittait pas les armes et qu'éitcitaient à la
veUgèance et à la cruauté l'ojrguéïl , h. cupidité,
les hàiites de&tnille, puis lesgùérrès dîviles ëi les
dissensions religieuses. Ainsi alimentée , cette
PRIVILÈGE DB SMNÎ^ROMAIff. 2»(
fureui: âeoible plutôt s'acx^roître. que diminue)'
jusqu'au dix'-septième siècle. En lisaïit ces fait^
authentiques, on se félicite involontairement de
vivre dans un temps où la sûreté de la vie et 1«
douceur des mœurs ont remplacé de si grands
excès*
Noua ne prét^dons pas toutefois jug9r upe
époque seulement par les annales de ses crimes;
maitTouvragedeM» Floqûef montre les iXK)etu*ft
anciennes de Rouen, pour ainsi dire, sous toute»
leurs fecés. A coté de cette fière attitude des
chanoines, qui comptent parmi leurs solliciteurs
des princes» des rois et jusqu'à des papes ^ on
voit def; tiraits comme celui-^^i. :
Après un démêlé assez vif qui eut Heu esi i4SS
entre le chapitre et le lieutenant-général Poolia^
o^ui<<î et les deux dhanoines députés « sortît
tent enaemUe de Thôtel dû président de i'é^
chiquî^ , et on s'achemina vers les prisons.
Mais dans uQe des rues qui y conduisaient était
une taverne portant pour ensdgne le Lion d'Or,
Bty soit que la chaleur fût grande ce joiavlà> soit
Gpi'on se fût altéré en exposant^ de part et
d'aiitve,5es raisons au président de Téchiquii^^
Poolin et les chanoines entrèrent de compagnie
296 PlllViLéGE BB SAINT-ROMAIBr.
dans cette taverae et burent ensemble; > oe
qui assurément montre peu de rancune de la
part de ces bons prêtres qui venaient de perdre
leur cause contre le lieutenant Poolin , ceci soit
dit à leur louange. 11 y avait bien dans les sta*
tuts capitulaires un article qui défendait expres-
sément aux chanoines c d'aller boire à la ta-
» yeme en habist d'égUse sous peine de dix sols
» d'amende, > et c'était en costume que nos deux
chanoines étaient entrés au Lion (fOr. Mais, ^
le chapitre n'en sut rien, ou feignit de l'ignorer,
qu'avons-nous à dire ?
QuelquefcHS des traits de gaité, de licence ou
de bouffonnerie, donnent lieu à des peintu^
res comiques, dont la scène est ou aux pri-
sons, ou à la procession, ou au parlement, qudr
quefois même à la cathédrale. M. Floquet n'a
pas reculé devant la vérité, par un respect mal
entendu pour la religion, dont les hautes véri-
tés n'ont pas besoin de tels ménagaooents. Par-
tout oii il y a des hommes, on les trouve avec
leurs passions, et nous commençons à rev^air
de cette disposition malveillante à Êâre une
arme contre l'église des &utes ou des travers
de ses ministres.
PRIVILEGE DE SAINT-ROMAIN. 297
C'est surtout dans le morceau placé à la suite
de rhîstoire, et intitulé : Description historique
du cérémonial suivi à Rouen pour le privilège de
Saint'Romain , que l'on voit tous ces détails
familiers qui donnent tant de couleur à This*
toire, et dont Tattrait avait Êiit imaginer les ro^
mans. historiques. Mais cette manière-ci d'ap-
profondir un point d'histoire particulier offre
la vivacité des couleurs, soutenue par la sohde
réalité des &its. Dans ce livre, les Rouennais
d'aujourd'hui trouvent la véritable physionomie
de leurs aïeux, leur gaîté, leurs travers, leurs
contestaticms, les rivalités du parlement et du
chapitre dans les petites choses comme dans
les grandes; enfin, il iaut le dire, la gourman-
dise de ces deux graves compagnies, qui toutes
deux avaient trouvé dans la cérémonie de la
fierte l'occasion de festîner à l'envi ; cai^, c dans
ces temps reculés, dit M. Floqu^, il n'y avait
pas de bonnes fêtes sans un repas de corps. »
Celui du parlement portait le nom de Jestin
du cockon.Les £rais en étaient Êiits par le dernier
conseiller reçu, et ils étaient tels, que ces ma-
gistrats se refiisèi^ent quelquefeôs à supporter
une pareille charge. Mais le parlement se borna
296 PltiriLEGE DE SÀIKlv&OSfAlN.
souvent à leur allouer un (Supplément sur la
recette dés ametides ; et la dépense , au lieu de
dimmùer, allait en augnientant d'année en an-
née ; peut-^tre aussi parce (ju'eUè suivait en
pairtié les progrès du luxe et la valeur dé •
croissante de l'argent. Quoi qu'il en soit, cette
dépense finit par devenir si excessive , qae
Louis Xni se crut obligé d'écrire^ en avril 1659,
au parlement^ pour l'engager à k supprimer.
H en résidta, non pas la suppression, mais la
dinûnutkm de la dépens^ et l'on^ décida qœ ce
dîner ne pourrait pas excéder 600 livres, ce qui
pourrait éqmvaloir à bien près de deul îniUe
Êaiacs d'aujourd'hui, c Si undtner qui coûtait
six cents livres d'alôts était réputé àiodefcte^
qu*étàit4ce donc que ces gmmld dtmerê que le
parksneiit déclarait abolir? »^>
" Le diner du cfaapiire» sans être ausiû délôbre
m
ùpaie celui du parlemenl^ paraîtii'a'voir ^gti^
plus frugale H est vrai qn'ili^y admettaient quel^
qiiei^is d'illustres convives, fin 1375y le cardi-
nal de Bourbon ^ dont la ligue fit plus titrd un
katàme de roi sôus le hom de Charles X, était
artfaevéque de Reuén; et te éfaapitrev averà à
Tavaiice qu^îi serait du banqpoet , àvtit ê(>tÉtÊi
PRiyiLEGB DB SAlNTHItOMÀIN; 299
ordre c d'âcliepter des viandes les pluseicquise^
qu'il se pourroit trou ver. » Chaque chàboine
amenait deux ou trois domestiques, c Lorsque
tous les convives étœent à table , le chanoine
qui étoit ea tour d'olBci^^ et qui le soir, fort
tard peut^^tre, devoit célébrer la grand'messe ,
était obligé de venir dans la salle du banquet
dire le Bénédicité ; puis il se retiroit imûiédia^
tement, et ne revenoit que pour dire les grâces. >
Gomme le repas avait lieu dans la bibliothèqtié
du chapitre (dotlt On admi^e Télégant escalièf
dans le latéral gauche de la cathédralie), il ter*
min&it les grâces par (iès mots : < Prions pour
t Tome dé M. Pierre Acaiîè , qtii a fondé cette
» bibliothèque, i
Au reste, il ne fout pas s'étonftei* de ce Itixë
de table parmi les pl-ëttiiers p'èf lïomiages de h,
vflle. ^ Ghe)K tous les habitàuts de Rouen il y
avàii ce joui^-là q^nélqUé chose à'exifà) * il ïi'y
f avoît , dit tin ancieU manuscrit , bôtit^èoyî
9 tâUipiaouVfiB ftist^l, qui itk S'èsgàyâsf de éeste
» grâttde et èxhubefante gi^sce divine, >
«Au chapitré , au psîlâis \ dans lés di^l*^^
prifecrnsdé la'Ville, dans lès rUeiS, à fe Viéilie'-
Tour, à Notre*Dame, à fa Vîbomtédé l^BàHi; m
300 PRIVILEGE DE SAINT-ROMAIIV.
tous lieux enfin ^ il ne s'agissait que du prison-
nier, il ne se parlait d autre chose, rien ne se
faisait, pour ainsi dire, qui ne se rapjportàt à ce
héros de la fête* Les jours précédents il était
venu de tous les points de la Normandie et des
provinces voisines une foule de personnes atti-
rées par le désir de voir ou de revoir la céré-
monie ; mais la veille et le jour de l'Ascension
l'affluence des arrivants redoublait encore. Si
le temps était beau, tout le Yexin, tout le pays
de Gaux, accouraient comme en masse à la mé-
tropole. »
Terminons par ce trait tiré de 1^ description,
de la procession, c On y voyait un bedeau vêtu
d'une robe violette, portant au bout d'ttn bâton
la figure en osier d'un dragon ailé que le peuple
r^ardait comme la dépouille méine de celui
qu'avait anéanti saint Romain. La confrérie des
gargouUlards,, qui l'environnait , avait ordre
de se tenir à une assez grsmde distance de Tar-
chevèque , non sans sujet ; car aussitôt que le bas
peuple apercevait ce dragon , il éclatait en cris
de joie, en acclamations brupntes, à n'entendre
point Dieu tonner. Gomme si ce n'eût pas été
assez que de produire en public cette grotesque
PRIVILEGE DE SMNT'-ROMAIN. 501
image, les gargouillards ne manquaient pas de
lui mettre dans la gueule tantôt un jeme re-
nard, tantôt un lapin , tantôt un petit cochon
de lait vivant , dont les cris glapissants diver-
tissaient infiniment le peuple. Mais qu'était-ce
que cela? De mauvais plaisants ne s'emparèrent-
ils pas, un jour, du petit cochon de lait, prêt à
figurer dans la gueule du dragon ! et vite de lui
ofirir du lait doux mêlé de jalap, dont le glou-
ton ne se fit pas Ëiute , comme on peut croire.
Voilà cette petite bête dans la gueule du mon-*
sbre , criant d'abord et se démenant fort ; vient
enfin le moment de la crise : le dénoûment fiit
tel qu'on avait dû l'attendre ; se sauva qui put ;
le pauvre bedeau porte-gargouille était le seul
qui ne put s'enfuir ; aussi parait-il qu'il fut pris.
Âpparenunent ceci était une ruse des confi*ères
de Saint-Romain qui voulaient qu'on cessât de
porter les deux gargouilles. »
M. Floquet a encore consacré à l'histoire de
cette confrérie un morceau fort curieux où l'on
trouve, entre autres détails, des renseignements
d'un grand intérêt sur la coutume de Norman-
die au sujet de la lèpre.
Enfin ce beau travail , indépendamment de
302 PRIVILEGE DB SAINT«R0MA1N.
tous œs compléments et des pièces justificatives,
imprimées avec une correction très-remarqua-
hle, a atteint toute la perfection que puisse
avoir un livre d^histoire, par l'addition de deux
autres morceaux dont Famitié littéraire de deux
savants de Rouen a permis à M. Floquet d'enri-
chir encore son ouvrage^ L'un est une notice sur
1 origine de la châsse ou fierté de Saint-*Romain,
par M. Deville, pour qui cette dissertation a été
comme im corollaire de son savant ouvrage sur
les tombeaux de la cathédrale de Rouen. L'an-
tre est une description de cette châsse par
M. Lan^ois. Cet habile artiste y a joint la
description de la chapelle de Saint-Romain ou
Besle de la Vieille-Toiir. D est inutile d'ajouter
iiue ces monceaux ont le triple mérite de la fi-
iiesse des aperçus, d une connaissance profonde
de Tarchéolo^e et du style le plus pur.
C'est encore à M- Langlois et à mademoiselle
sa fiUe que sont dues les excellentes gravures,
planches^y vignettes et lettres grises qui ornent
«s deux superbes volumes, éoiit Fexécution
IMMuraft âtr^ opposée à <» que Piaris ^re de
plus beau en ce genre*
. I . • . M
HISTOIRE
OB
SAINTE ELISABETH DE HONGRIE,
DBCHE6SE DE THURINGE ;
Par m. le comte de MONTALBMBl^RT,
PAU DB FRANCE.
C'est une délicate entreprise pour la critique
profane d'analyser un livre de piété » quels que
soient ses autres mérites; car, pour le Êdre
connaître convenablement . il &ut éviter à la
fois le scandale d'un jugement téméraire et
l'inexactitude d'im jugement tronqué. Il est
Êidle de rendre hommage à la féconda érudiT
tion dont M. le copite de Montalembert; pré^
sente le riche développement dans son histoire
de sainte Elisabeth de Hbngrie; mai^ il faudrait
un zMe aussi ardent que le sien pour le juger
d'une manière qui fût avouée de lui. Du mptns
30/i SAINTK ELISABETH DE HONGRIE.
est-il indispensable de constater cette tendance
du jeune écrivain catholique. Il dit en parlant
des miracles de sainte Elisabeth : c Nous avons
cherché à les reproduire avec la même exacti-
tude que nous avons mise dans le récit de tout
le reste de sa vie. La seule pensée de les omettre
ou même de les pallier, de les interpréter avec
une adroite modération, nous eût révolté.G eût
été à nos yeux un sacrilège que de voiler ce
que nous croyons la vérité pour complaire a
Torgueilleuse raison de notre siècle : c'eût été
une inexactitude coupable, car ces miracles
sont racontés par les mêmes auteurs , consta-
tés par la même aut(»-ité que tous les autres
événements de notre récit , et nous n'aurions
vraiment pas su quelle règle suivre pour, ad-
mettre leur véracité dans certains cas et la re-
jeter dans d'autres. C'eût été enfin une hypo-
crisie, car nous avouons sans déUmr que nous
croyons de la meilleure* foi du monde à tout ce
qui a jamais été raconté de plus miraculeux sur
les saints de Dieu ai général ^t sur sainte Eli-
sabeth en particulier. >
M. de Montalambert est donc un hagio-
graphe ; il a toute la foi des hagiographes an*
SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. 305
ciens ; et pourtant l'histoire de sainte Elisa-
beth de Hongrie ne s'adresse pas seulement
aux simples et dévots lecteurs de la Vie des
Saints. C'est, cooune nous allons essayer de le
prouver , une des lectures historiques à la fois
les plus attachantes et les plus instructives que
puisse faire quiconque n'y apportera pas une
prédisposition voltairienne , un parti pris de
sarcasme et de mépris pour tout ce qui est
marqué du signe de la croix. Il suffira de ne
pas admettre en toute humilité l'arrêt du phi-
losophisme qui condamne à l'absurde tous les
siècles de foi et d'enthousiasme religieux, pour
accueillir avec empressement l'écrivain qui
peut nous y introduire, parce qu'il en a la clef;
cette def , c'est la sympathie religieuse. Sûr de
comprendre ainsi les siècles de foi, M. de Mon ta-
lembert a mis en œuvre toutes les notions que
lui ont fournies une instruction variée, de nom-
breux voyages , la connaissance des langues et
des littératures de l'Europe. Dans toute cette
période du moyen-âge vivifiée par le sentiment
religieux, il s'est attaché au treizième siècle , où
ce caractère lui a paru le plus saillant par le
pouvoir suprême des papes , le zèle pour les
II. 20
306 SAINTE ELISABETH DE HONGKIE.
croisades et la fondation des ordres religieux
les plus célèbres* En ce siècle, la haute influence
de plusieurs saints illustres dans les &stes de
TËglise offrait à ces considérations une transi-
tion naturelle à l'histoire de sainte Elisabeth
de Hongrie. De là , une introduction qui place
sous son véritable jour cette pieuse biographie,
en commençant par exposer l'ensemble de son
époque. Dans ce moyen-âge aux institutions
fortes et compactes , pas de ces individualités
isolées des temps modernes ; tout se tient dans
cette société hiérarchique et solidaire. Aussi ,
à l'occasion de la sainte duchesse de Thuringe,
M. de Montalembert a-t-il été.en droit de tra-
cer à grands traits un tableau du catholicisme
au treizième siècle ; et alors le catholicisme en
Europe, c'est la société tout entière.
Que l'auteur ait entouré d'une auréole trop
brillante les grandes figures des souverains
pontifes, c'est ce qu'il semble , nous l'avouons,
à la première lecture de cette savante introduo*
tion. Mais , pour entreprendre de réfuter un
écrivain qui appuie toutes ses assertions de
recherches dont les sources sont scrupuleuse-
ment indiquées, il faudrait puiser dans un
SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. S07
traTaîl non moins complet les armes de la ré-
futation.
Nous sommes persuadé qu'une telle réfutai"
tion , pour être juste , n'irait pas au^lelà de
quelques modifications ; car» nous le répétons ,
aucun autre point de vue ne pourra jamais faire
bien juger là société de ce tempsplà.
Quant à l'importance de ce morceau » placé
comme introduction au-devant de la vie de
sainte Elisabeth, au lieu de critiquer la dispror
portion du portique avec le monument, nous
signalerons la judicieuse séparation que l'au-
teur a mise entre deux choses trop souvent
confondues. L'étude approfondie d'un sujet
spécial, même assez restreint, fournit toujours
une abondante variété de matériaux , dont
l'examen et la comparaison donnent lieu à des
vues générales. Si, pour ne pas en perdre
l'emploi , on cherche à les &ire ressortir du
sujet particulier auquel on a pu les rattacher
seulement par quelque côté , il résulte de cet
effort un de ces ouvrages sans proportions, où
la moindre matière entraine des déductions à
perte de vue.
M. de Montalembert , en séparant son U*a^
308 SAINTE ELISABETH DE HONGRIE.
vail en deux parties , a évité cet écueil. Arrivé
à l'histoire de sainte Elisabeth, il se renferme
dans le sujet , sans se permettre rien qui res-
semble à une digression, pendant quatre cents
pages grand in-8^, scrupuleusement remplies.
Le soin avec lequel il a rassemblé sur ce sujet
tous les matériaux dont il a pu se procurer l'in-
dication rend cette monographie complète;
l'abondance de ces matériaux prouve le grand
rôle que joua, en effet, la mémoire de la sainte,
et justifie ainsi l'importance historique que l'au-
teur reconnaît à son histoire , quand il dit du
treizième siècle que c l'histoire même pure-
ment prô&ne d'une ère si importante dans les
destinées de l'humanité ne pouvait que gagner
en profondeur et en exactitude par les recher-
ches particulières qui porteraient sur les objets
des plus ferventes croyances et des plus chères
affections des hommes de ce temps. Nous osons
dire, ajoute-t-il, que dans l'histoire du moyen-
âge il y a peu de biographies qui prêtent mieux
que celle de sainte Elisabeth à une étude s^n-
blable. >
Le haut rang de cette femme contribua,
comme on peut le peçser , à donner un grand
SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. 509
retentissement à ses vertus chrétiennes , qu'on
pourrait dire avoir été excessives. Fille d'An-
dré II, roi de Hongrie, et de Gertrude de Méranie,
sa femme, elle était née en 1207 à Presbourg.
Fiancée, dès l'âge de quatre ans, à Louis, fils aîné
de Hermann , duc de Thuringe et de Hesse et
comte palatin de Saxe, elle fut envoyée immé-
diatement à la cour de ce prince, où elle fut éle*
vée avec le plus grand soin, puis mariée à treize
ans avec le duc Louis, âgé de vingt ans et de-
venu successeur de son père. Cette union, pré-
sentée avec une vive éloquence par M. deMonta-
lembert comme le plus parfait modèle d'un
mariage chrétien, fut favorisée de toutes les.
prospérités, excepté d'une longue durée. La
jeune duchesse , après avoir donné le jour à
quatre eiiiants, deux garçons et deux filles, se
trouva veuve à l'âge de vingt- ans, par la mort
du duc Louis, qui avait accompagné l'empereur
à la croisade. Ici les légendes nous paraissent
avoir beaucoup exagéré la position déplorable à
laquelle fut réduite Elisabeth par la félonie de
son beau-fi:*ère, le landgrave Henri, qui la chassa
du palais avec ses enfants, dont il voulait usur-
per l'héritage. La fille du roi de Hongrie, la
310 SAINTE ELISABETH DE HONGRIE.
souveraine de Thuringe, implorant de porte en
porte la pitié pour elle et ses petits enfans»
dans sa capitale d*Eisenach, théâtre de son im-
mense diarité, obligée déjeuner plusieurs jours,
ne trouvant d asile que dans une *étable à co-
dions , voilà de ces détails où il est difficile de
ne pas reconnaître le goût du peuple pour le
récit des grands contrastes de la fortune. La
critique ne peut donc laisser passer intacte cette
partie de la vie de la sainte duchesse.
Le prince évêque de Bamberg, son oncle, la
recueille dans ses états» et veut lui &ire épou-
sa Tempa'eur. Mais elle s'y refuse , voulant
rester fidèle au vœu de continence peipétUelle
qu elle avait Eût, si elle devenait veuve. Cepen-
dant les seigneurs thuringiens qui avaient ac-
compagné le duc Louis à la croisade reviennent
en Thuringe, après avoir acconipli leur sainte
expédition , et y rapportent avec une grande
solennité le corps de leur souverain. Là sont
de bien intà:*essantes notions sur cette cheva-
lerie allemande du treizième siècle. L'indépen-
dance de ces fiers barons s'exprime avec une
noblesse et une générosité admiraUes dans le
discours que le sire cte Varila, grand écfaanson»
SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. 311
adressa au landgrave Henri pour lui reprocher
sa félonie. C'est un morceau dont M. de Monta*
lembert a démontré avec soin l'authenticité,
déjà prouvée en Allemagne par le savant M. de
Rauma:*. L'amour de la justice et de l'honneur
n'a peut-être jamais .inspiré de plus éloquentes
paroles ; mais c'est une éloquence du cœur,
telle qu'on peut l'attendre d'un brave cheva-
lier, parlant au nom de cette noblesse à qui le
voyage en Terre-Sainte donnait un ascendant
dont elle faisait le plus digne usage , par cette
protection courageuse accordée à la veuve et à
l'orphelin. Nous voudrions pouvoir citer ici en
entier ce beau morceau , comme l'a lait M. de
Montalembert. « Nous avons donné au long
cette harangue , dit-il, afin de montrer quelle
était la servilité de la noblesse chrétienne dans
ces siècles de ténèbres et d'oppression . Ils étaient
certes Wen en arrière de celui oii le maréchal de
Villeroi montrait à Louis XV enfant le peuple
assemblé sous ses fenêtres, en lui disant : Mon
maître, tout cela est à vous.^
Si ces paroles de Villeroi à Louis XV contri-
buèrent à développer de mauvais penchants
diez le jeune monarque, nous allons\oir que
313 SAINTE ELISABETH DE HONGRIE.
celles du sîre de Yarila au landgrave Henri eu»
renty en sens inverse , encore plus d efficacité*
Laissons encore parler notre jeune historien :
c Tous les assistants s'étonnaient de l'extrême
hardiesse des paroles du noble chevalier ; mais
Dieu sut s'en servir pour toucher un cœur de*
puis long4emps inaccessible aux inspirations
de la justice et de la pitié. Le jeune prince, qui
était resté Inuet jusque là, fondit en larmes, et
pleura long-temps sans répondre, puis il dit :
c Je me repens sincèrement de ce que j'ai Êdt ;
Y je n'écouterai plus jamais ceux qui m'ont
> conseillé d'agir ainsi : rendez-moi votre con-
» fiance et votre amitié ; je ferai volontiers tout
> ce que ma sœur Elisabeth exigera de moi;
» je vous donne plein pouvoir de disposer pour
» cela de mes biens et de ma vie. » Le sire de
Varila lui répondit : c C est bien, c'est le seul
> moyen d'échapper à la colère de Dieu.) Ce-
pendant Henri ne put s'empêcher d'ajouter à
voix basse : c Si ma sœur Elisabeth avait à elle
» toute la terre d'Allemagne, il ne lui en reste-
» rait rien , car elle la donnerait tout entière
» pour l'amour de Dieu.»
Cette charité sans bornes était, en effet, avec?
SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. 313
son humilité, le point le plus saillant du carao>
tère d'Elisabeth. Elle s'y livra sans résa:Te
dans sa retraite de Marbourg, ville que lui
donna comme douaire le landgrave Henri. Non
contente de pratiquer toutes les œuvres de mi-
séricorde , elle voulut s'imposer les privations
du plus misérable de ses sujets, demeurer dans
une hutte de terre , et ne vivre que du produit
de sa quenouille. Aux rigueurs de la règle de
saint François qu'elle adopta bientôt, marchant
toujours pieds nus et ceinte d'une corde, elle
joignit toutes les austérités qu'elle put imagi-
ner. En vain le roi son père, apprenant le misé-
rable état oii elle vivait, chercha-t-il à la rame-
ner à une existence plus conforme à son rang ;
elle fut sourde aux prières de l'ambassadeur,
et ne fit que rendre plus excessives ses morti-
fications. Elle s'attacha surtout à vaincre tous
les sentiments humains les plus légitimes, avec
un acharnement de piété, s'il est permis de
s'exprimer ainsi, qui alla toujours en croissant
jusqu'à sa mort, arrivée le 19 novembre 1231 ,
à l'âge de vingt-quatre ans.
Les peuples, frappés d'une existence aussi
extraordinaire , eurent pour sa mémoire ime
\
tSlA SAINTE ELISABETH DE HONGRIE.
espèce d'idolâtrie, qui fut, pendant trois siè-
cles, le culte le plus populaire de l'Allemagne.
Elle fut canonisée avec une grande pompe par
le pape Grégoire IX. C'était du prédécesseur
de ce pontife qu'elle avait reçu pour directeur
un homme qui développa chez die l'exagération
de la piété. Il nous est impossible de partager,
sur le compte de ce directeur , appelé maître
Conrad de Marbourg, l'indulgence de M. de
Montalemfaert ; et nous avouons que lé récit,
exempt de blâme, de ses brutalités ignoUes et
même féroces nous a causé, à cet endroit du li-
vre , une indignati(m qui a Êiilli nous en faire
abandonner la lecture. La tyrannie que ce mi-
séraUe^xarçait sur son illustre pénitente, quoi-
que comprimée du viviamt de son mari , se ma-
nifestait d^a par des actes dont il nous suffira
de citer un seul.
€ Un jour il la fit appeler pour l'entendre
prêcher ; mais elle se trouva en ce momeat re-
tenue par sa belle-rsœur, la margravine de Mis-
nie, qui était venue lui faire visite , et elle ne
se rendit pas à son invitation. Irrité.de sadéso-
baissanoe ^t de ce qu'elle avait ainsi manqué de
g^ner l'indulgence de vingt jour^, que le pape
SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. 315
avait accordée à tous ceux qui assisteraient à ses
sermons , il lui fit dire que désormais il renoh-
çait à avoir soin de son ame. Mais le lendemain
matin elle courut auprès de lui, et le conjura
avec les plus vives instances de revenir sur cette
cruelle résolution et de lui pardonner sa faute.
Il la refusa d'abord avec dureté ; elle se pro-
sterna à ses pieds, et après l'avoir long-temps
supplié dans cette posture, elle obtint enfin sa
grâce, moyennant une sévère pénitence qui lui
fut imposée ainsi qu'à ses filles d'honneur , à
qui Conrad imputa une portion de sa déso*
béissance.»
Ici l'auteur, contre son usage, n'a pas pré-
senté fidèlement cette dernière circonstance,
mais hâtons-nous d'ajouter que c'est à sa par-
faite exactitude dans la citation des sources que
nous devons les moyens de rdever cette err^ir.
Le texte latin qu'il cite à l'appui de ce passage
de son histdre dit : « Cette fille d'un roi se pro-
9 sterna humblement à ses pieds, obtint sonpar-
9 don ; mais il fît tomber le châtiment sur ses sui-
•B vantes, qu'il frappa durement. » Nous voyons
donc ce brutal fanatique, a'osani rendre encore
•0
la princesse victime de ses mauvais traitements,
dl6 SAINTE ELISABETH DB HONGKIE.
£iire retomber sa colère sur les filles d'honneur.
Mais lorsque, retîréeàMarbourg^ ËKsabeth, dans
son exaltation ascétique, se rapprochait encore
plus 9 par tous les genres d'abnégation , de la
perfection religieuse telle que l'entendait son
siècle , alors ce Conrad emploie pour la tour^
menter des raffinements dont nous sommes
étonné que Todieuse tyrannie n'ait pas été sentie
par un esprit aussi délicat que celui de notre his-
torien. Tout autre motif, en effet, n'eût pu enga-
ger Conrad à défendre l'aumône à Elisabeth, à
la souffleter pour avoir enfreint cette défense , à
lui interdire toute communication avec ses en-
fants, puis à lui donner, une fois, la permission
d'entrer dans un couvent où était sa fille, couvent
dont on ne pouvait franchir la clôture sans en-
courir l'excommunication, et à la punir ensuite ,
à grands coups de bâton, de ce guet-apens où il
l'avait livrée. Un autre jour qu'à la même épo-
que elle manqua encore à l'un de ses sermons ,
retenue par les soins qu'elle donnait à des ma-
lades, ce nefiit plus sur les suivantes que tomba
sa sévérité; il la roua tellement de coups, que
ses femmes venant pour la consoler virent le
sang couler à travers ses vêtements, c Elles lui
SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. 317
demandèrent comment elle avait pu supporter
tant de coups, Elisabeth leur répondit en sou«*
riant : c Pour les avoir endurés avec patience,
» Dieu ma permis de voir le Christ au miUeu
» de ses anges ; car les coups du maître m'ont
^ envoyée jusque dans le troisième ciel. > On
rapporta cette parole à Conrad, qui s écria :
€ Alors je me repentirai toujours de ne Tavoir
'B pas envoyée jusque dans le neuvième ciel. >
Et c'est là l'homme dont l'auteur a pu dire :
€ U ne s'appliquait, en quelque sorte, qu'à lui
rendre dure et épineuse la voie du salut , afin
qu'elle parût devant son juge éternel revêtue
de plus de mérites, 'b
Il nous semble, à nous, qu'une critique sé-
rieuse ne pouvait se dispenser de signaler ici
l'absence d'un blâme énergique. Non , ce ne
sont point là des choses que la différence des
temps puisse justifier, comme le prétend l'au-
teur. Elles contribuent sans doute à nous faire
connaître une époque où l'on pouvait gagner
avec une telle conduite la réputation d'un saint
homme; mais c'est là un monstrueux caractère
de l'époque, et il fallait le dire nettement.
Pour achever de faire connaître ce Conrad,
318 SAINTE ELISABETH DE HONGRIE.
ajoutons qu'il exigea la séparation de la prin-
cesse d'avec deux fidèles compagnes aussi pieu,
ses qu'elle , attachées à sa personne depuis sa
plus tendre enlance , et qui ne l'avaient jamais
quittée dans les vicissitudes de sa fortune si
inégale, c Dlui sembla, dit à ce propos un pieux
historien, que son cœi» était déchiré en deux ;
et cette fidèle servante de Dieu en conserva la
douleur jusqu'à sa mort. »
Après de pareils traits, on peut dire, sans té-
mérité , il nous semble, que cette mort préma-
turée lut due en grande partie à Conrad. On
va voir son dernier raffinement : t La victime ,
dit M. de Montalembert, restée ainsi seule avec
le Dieu auquel elle s'était immolée, n'eut pas
même la consolation de cette solitude entière^
Conrad remplaça ses compagnes chéries par
deux femmes d'un genre fort différent. L'une
était une fille du peuple, assez dévote, nommée
Elisabeth, comme elle, mais rude et grossi^e à
l'excès et si horriblement laide qu'elle servait
d'épouvantail aux enfants. L'autre était une
veuve âgée, sourde, d'un caractère acariâtre et
revêche, toujours mécontente et en colère
Ces deux femmes la mettaient chaque jour à
SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. 319
répreuve et raccablaieiit de mauvais traite-
ments. »
Nous n'avons pas craint d'adresser franche-
ment ces critiques à une biographie qui, outre
la grande érudition de l'auteur , est pleine de
naturel et de vérité dans tous les détails. Nous
ne savons , du reste , si la lecture fera naître
chez d'autres une réflexion qu'elle nous a in-
spirée plus d'une fois : c'est que sainte Êlisabelh
de Hongrie joignait à son excessive piété quel-
ques traces d'aliénation mentale, surtout depuis
la mort de son mari. Quanta ce duc, tout ce
qu'en rapporte la même histoire donne de lui
l'idée du prince chrétien le plus accompli. Un
autre personnage , dont on comprend aisément
la situation , et dont l'esprit calme et sensé , le
cœur accessible aux sentiments naturels mode*
rés, s'opposent assez bien aux exagérations con-
tinuelles d'Elisabeth , est la duchesse Sophie ,
sa belle-mère. Elle souflre souvent avec pa-
tience de voir sa bru oublier , comme elle le
fait, les convenances de son rang ; mais plus
tard, quand Elisabeth est malheureuse, elle lui
rouvre son cœur de mère. Un des endroits où
la situation respective de ces deux femmes se
320 SAINTB ELISABETH DE HONGRIE.
trouve le mieux rendue et qui résume peut-être
le mieux les véritables beautés du sujet choisi
par M. de Montalembert est le trait suivant :
« Le landgrave étant allé passer quelques
jours à son château de Naumbourg^ Elisabeth
resta à la Wartbourg, et employa le temps que
son mari devait être absent à soigner avec un
redoublement de zèle les pauvres et les malades,
à les laver elle-même , à les vêtir des habits
qu'elle leur avait faits, malgré le mécontente-
ment qu'en témoignait hautement la duchesse-
mère Sophie. Mais la jeune duchesse ne tenait
que fort peu de compte des plaintes de sa belle-
mère. Parmi ces malades il y avait alors un pau-
vre petit lépreux nommé Hélias ou Hélie, dont
letat était si déplorable que personne ne vou-
lait plus le soigner. Elisabeth seule, le voyant
abandonné de tous, se crut obhgée de faire plus
pour lui que pour tout autre; elle le prit, le
baigna elle-même , l'oignit d'un onguent salu-
taire, et puis l€^ coucha dans le lit même qu'elle
partageait avec son mari. Or il arriva justement
que le duc revint au château pendant qu'ÉUsa-
beth était ainsi occupée. Aussitôt sa mère cou-
rut au-devant de lui, et comme il mettait pied
SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. 321
à terre, elle lui dit : c Cher fils, viens avec
» moi, je veux te montrer une belle merveille de
» ton Elisabeth. — Qu'est-ce que cela veut dire?
» dit le duc. — Viens seulement voir, reprit-elle,
-B tu verras quelqu'un qu'elle aime bien mieux
> que toi. > — Puis, le prenant par la main, elle
le conduisit à sa chambre et à son Ut, et lui dit :
c Maintenant regarde , cher fils , ta femme met
» des lépreux dans ton propre lit, sans que je
1 puisse l'en empêcher : elle veut te donner la
> lèpre , tu le vois toi-même. i> Eh entendant
ces paroles , le duc ne put se défendre d'une
certaine irritation , et enleva brusquement la
couverture de son lit. Mais, au même moment,
selon la belle expression de l'historien, le
Tout-Puissant lui ouviât les yeux de 1 ame , et ,
au lieu du lépreux, il vit la figure de Jésus*
Christ crucifié, étendue dans son lit. »
Nous désirons que cette analyse d'une étude
si profonde sur l'époque la plus remarquable
du moyen-âge en lasse entreprendre la lecture
à d'autres qu'aux personnes à qui elle s'adresse
naturellement, à savoir les hommes de piété et
d'érudition : pour ceux-là, le nom de l'auteur
est une recommandation plus que suffisante.
II. 21
UNK
LETTRE INÉDITE DU PÈRE COTTON,
Ce serait une grande et importante compo-
sition qu'une histoire politique des jésuites,
ûilie avec science, talent et impartialité. Mais
les matériaux en seraient innombrables. L'an-
née 1854 a été la trois-centième depuis la fini-
dation de cette célèbre société. Pendant ces trois
cents ans, elle a joué à elle seule un plus grand
rfAe dans la politique de notre globe que tous
les autres ordres religieux, dont la plupart lui
étaient antérieurs de bien des siècles. < Gomme
cha€[ue temps et chaque génération , dit Méze-
ray, a ses goûts et ses pixxluctions, ce seizième
siècle fut très-fertile en congrégations de clercs
réguliers > qui sont comme une espèce mi-
toyenne entre les moines et les prêtres sécu-
liers. ^ Cette position était la plus favorable k
UNB LETTRE ©U F. COTTON. 323
ufie association religieuse qui avait résolu de
devenir , eti quelque sorte, la cheville ouvrière
de la société tout entière et le t'essort cacJié des
gouvernements. La liberté dont jouissaient ces
religieux leur permettait de connaître le monde
et de prendre part à ses affaires; d'un autre
côté leur réunion sous un seul chef, auquel ils
reconnaissaient un pouvoir absolu, donnait
une force et un ensemble extraordinaires^ tcua*
tes leurs entreprises.
Le siècle de leur fondation est peut-être celui
où ils ont joué le rôle le plus difficile et le plus
actif, La solidarité qu'ils savaient si savamment
établie entre eux et la cour de Rome les mit
tout d'abord au premier rai^ sur la scène du
moïkle. Mais, dans les temps orageux où ils dé^
biitërent , les fureurs de la ligue ne tardèrent
pas à invoquer les foudres du Vatican contre
le faible Henri III , et les jésuites eurent parmi
leurs premiers docteurs des apologistes du régi-
cide ; doctrine qui paraîtrait n'avoir jamais été
entièrement abandonnée dans cette société, ha-
bituée à ne pas chercher hors d'elle-même ses
modèles , ses traditions et ses règles de con-
duite.
324 UNE LETTRE DU P. COTTOW.
Il est plus que probable que pendant les deux
siècles derniers les partisans de œs odieusesmaxi-
mes furent en très^-petit nombre dans la société
de Jésus ; mais il n'en était pas de même sous
Henri IV, dont les contemporains étaient éga-
lement les contemporains de la ligue et de ses
fureurs. Les jésuites se trouvèrent évidemment
compromis dans le procès de Jean Ghâtel, dont
l'attentat eut lieu le 27 décembre iS94i. Le
P. Guignard, sous qui avait étudié cet assassin,
et dans lés papiers duquel on trouva, à cette occa-
sion, des propositions régicides formulées de la
manière la plus explicité , fût pendu le 7 jan-
vier 1595 ; et le même jour tous les jésuites de
Paris, au nombre de trente-sept, furent bannis
à perpétuité, avec tous les étudiants du collège
de Glermout et le père de Jean Gbâtel, dont la
maison fut rasée; à la place, fut élevée une
pyramide, chargée d'inscriptions rappelant les
attentats des jésuites. Déjà deux ans aupara-
vant Pierre Barrière, à l'instigation du jésuite
Yarade, avait lait une tentative d'assassinat sur
Henri IV, le prince à la vie duquel on ait le plus
attenté. Aussi , dans un pamphlet publié à sa
mort contre les jésuites, et sur lequel je revien-
UNE LETTRE DU P. COTTOrf. S2 5
drai tout-à-l'heure, on dit : c Le feu roy, prince
qui n'avoit jamais eu peur en guerre, a voit peur
de ces gens , en paix. M. le duc de SuUy peut
estre témoin que dissuadant au roy le rappel
des jésuistes , le roy luy respondit : Assurez-
moi donc ma vie. >
Henri IV est bien plus célébré par ses con-
temporains pour son courage, sa politique, son
éloquence , la finesse et la supériorité de son
esprit, que pour cette bonhomie et cette. fran-
chise dont la postérité , en s'éloignant , a fait le
principal trait de son caractère. Peut-être, en ef-
fet, chercha-t-il, dans le rappel des jésuites et les:
faveurs dont il les combla, un moyen de garantir
sa vie, en se les attachant par leur propre in-
térêt, d accord avec la conservation d'un prince
dès lors leur partisan déclaré. Mais il est impos-
sible d'avoir exploité avec plus d'habileté ce
sentiment, et même, à ce qu'il paraît, de lui
avoir ôté peu à peu.ce qu'il avait d'odieux, que
ne le fit le célèbre père. Gotton. Ici je laisserai
parler Mézeray, historien peu favorable à la so?
ciété de Jésus.
c L'ignominie du bannissement des jé$uite&
servit à acxîroistre la gloire de leur rappel , et k
328 UNE LETTRE DU P. COTTON.
temeni de la Vienne, où il a déjà recueilli plu-
sieurs pièces historiques d'un haut intérêt.
Celle-ci , que M. Rédet nous a autorisé à publier ,
paraîtra sans doute de ce nombre à nos lecteurs :
€ Mon révérend Père,
» Pax Ghristi.
» Votre Révérence recevra les lettres que le
* Roy escript à Monsieur Févesque de Poytiers
» et aux maire et eschevins de ladicte ville pour
> les porter à fonder promptement le collège de
> notre compagnie en ladicte ville. J'estime que
» cella servira de beaucoup, ne fust que pour
» le contentement de Sa Majesté, qui ne cesse de
> nous obliger, ayant ordonné que la pyramide
» sera razée , et donne six mille escus de rente
> annuelle à La Flèche , et six mille livres à
^ Rouen, sans les trente mille escus qu'il a don-
j» néspouruiie fois au collégede Rennes, jusques
^ àdire que, s'il eustesté homme deletti^es, qu'il
> se fust faict jésuite. Dieu nous le conserve ei
>;luy accroisse ses bénédictions. Monsieur de
> Rosny s'est esdaircy du feux bruiet pour le-
> qu^l.assopir j'ay faict veoir à qui j'ay deu les
> lettres de Votre Révéi*ence et de messieurs à
UNE LETTRE DU P. QOTTON. 327
l'insinuèrent bien ayantdans les bonnes grâces
du roy et quelquefois m^edans ses secrètes
pwsées.
» Je diray tout d'uxie suite que le crédit de
ces Pères fut si grand à la cour , que l'année
suivante (1605) ils obtinrent encore du roy la
démolition de cette pyramide, sur une des Êices
de laquelle estoit gravé l'arrest de la condamna-
tion de Gbastel et de leur basinissement^ et sur
les trois autres des ins^iptions en prose et en
versquîleurestoient fort injurieuses. Pour oster
cette flétrissure de dessus le front de la Société»
il fallut abattre le nK)nument qtâ iaîsait détester
le parricide... On mit en platée de cette pyra*
mide le réservoir d'une fontaine » diont tcvutes
les eawr nesauroient yaonaàs eflaeer la mémoire
du» crime st horrible, i»
C'est a^u sujet de ces £anmtErs royalas que le
père CottoQ: écrivait en 160&au père M^Massy,
jésuite de Poitiers » une lettm jusqui'à ce j©ur
Bié^le et dont l'original a été trouvé récem^
meoit d&Bi& tés archives de !a préfecture de Pôi«-
ticrsi i^v Mi Louis Rédet, un des élèves les
plu» distingués de l'école des chartes, envoyé
éomrnearchwîste par M; Gimot dans le dépâr^
3BÙ VmL LBTTBZ DU P. GOTTOW*'
véritable jorthoi^aphe de. cekâ de notre jésuite
rendait tout^à*&i t exacte une plaiâsinl)erie spiri-^
tueUe Élite au sujet de sa grsmde faveur prèi^ de
Henri. lY^ Oa disail que ie roi avait dm aaon
dans te$ oreilles.' > '
Il qst certain que ce prince uac»s$a de témoi-
gner à son œnfesseur estime, confiance et ami-
tié. Le père d'Orléans et le père Rouvier en
rapportent beaucoup de traits qui se trouvent
ani^si ailleurs;
Le père (kÂUm témoignsL h plus viver dou-
leur à. la mort de Henri lY ; et ce |at hnrqui fut
ebai^é de. porter à La Flèche son cœor^ qu'il
avaÎÉ légnéausL jésnites de oette' ville. Marî^ (jb
JWé^cis le noimna^n mette twips^œnfei^sisurdff
ham& &IU ; et, après^avôir Ërit détruire v comme
nous l'avons vu ,: la pyramide conoicinorfitive
de l'attentat de JesNnrChâtel^iLetitassezdecrè*
éîl pour Mk età^m'iva^am ht llDiitaipe ^igéeà
la pkee, pavée quefo pirevâ^ deii- marchands
Myron y avait fiât inscrire uttdisiiiqui^ qui r^
pélak'indireete»i^tkpir@intey*»oniim^ En^
fin il en existait une gravure dont il fit briser
la planche. .
Ce jésuite dut être up n}mwi9^ d'uQÇ bj^
UNE tBTTRE DU li^. COTTON. $M
grande habile lé. Car ce moment deFapogéo dé
sa &veur était, en même temps pow lui celui
du flm toLTÎble orage. Comme A revenait de
La Flèche, on répandait à profusion dans Parts
cott^e lui et la Société un des pamphlets les
plus violents qui aient jamais été puMiés. Il est
intitulé Anticoton ou réfutation de ta lettre dé-
elaraioire du Père Coton ; livte m est prouvé que
le$ Jésuites vont coupables et autheurs du parri^
eide exécrablecammisen la personne du Roy TrèS'^
Chrétien Henri IV, d'heureuse mémoire. Dédié â
la Reyne,. Dès le commencement de k dédicace
on. lit : € Si , comme remarque le père Gotcm
au commejOLC^uent de son épitre déclaratoîre, i)
estoit défendu de; faire bouillir le chevreau au
laict de sa mère, à plus forte mson sera^t-îl
illicite de mettre le fils entre \e^ mains teînctes
du sang de son père. >
; Une aussi épouyantable accusatÎDaBe ma
pas paru, à beaucoup près, je: dois le dire, ap-^
puyée de preuves convaincantes. Quelques dén
taib ici ne: seront paB inutiles. L'assassinat de
Henri lYpar RavaiUae coiicordait hieni ttudh
heureusement avw ha publication d'un livi^ du
jésuite espagnol Mariana, conOnant la docitrine
332 UNE LETTRE DU P. COTTON.
du régicide dans toute sa pureté. Cette concor-*
dance , signalée au public par les adversaires
des jésuites, souleva contre eux une indignation
générale. Le père Gotton , qui élait en France
l'homme le plus ^i évidence de la compagnie,
se crut obligé de publier une lettre déclaratoire
où il désapprouvait les principes du père Ma«
rîana. Mais il le fit avec une nioUesse qu'on
était en droit de ne pas attendre du confesseur
et de l'ami du roi assassiné. Sans doute il fut
forcé à ces ménagements intempestifs , par l'o-
béissance à l'autorité de son général , dont le
livre de Mariana avait l'approbation. Ce pou-
voir immense du général est en effet le plus fort
grief et l'argument le plus solide que contienne
VArUicoton. < Je trouve, y est-il dit, que ce Po-
lonois avoit raison qui disoit que la société des
Jésuites est une espée à qui la France sert de
fourreau ; mais la poignée est en Espagne ou à
Rome, où est le général des| Jésuites. » Il prouve
asfiez logiquement que ce général étant éspa:
gnol pouvait ordonner dans un autre pays à
qudque jeune fanatique de son Ordre le meur-
tre d'un souverain ennemi de l'Espagne. Il se
demande à ce sujet ce que font les jésuites de
UNE LETTRE DU P. COTTON. 333
leui's immenses richesses , et s'ils ne les em-
ploient pas , en grande partie , à œs nombreux
et secrets messages, destinés à établir de sûres
et rapides communications entre le général et
tous les points du monde catholique » de ma-
nière à lui faire connaître par&itement l'état
des différents pays et tout le personnel de son
Ordre. .
Gomme rien ne serait, plus injustement ab-
surde que de prétendre qu'il n'y eut pas chez
les jésuites beaucoup de personnages d'une vé-
ritable piété, on peut supposer que leur géné-
ral, quand c'était un homme à qui les crimes
ne coûtaient rien , savait très-bien s'adresser à
des gens avec qui il pût s'entendre. Les hom-
mes respectables de sa Société avaient un autre
emploi , celui de Êdre rejaillir sur l'Ordre en-
tier, par l'édification de leur conduite, la
considération qu'ils méritaient. Mais on ne
s'adressait pas à eux pour de pareilles mis-
sions.
Sans prétendre que le père Cotton , homme
de cour, homme d'intrigues poUtiques fût un
personnage d'une pureté sans tache , on peut
affirmer qu'il n'était pas un monstre, complice
334 «NE LKTTtE OU P. COTTON.
de l'assai^mit de son bienfaiteur. &i admet-
lâim même qxk'A ait dit à Ravàîllac, qùainl il alla
le voir dans sa ^ison : « Gardez-Yous d'accu-
ser les gens de bien » , cela prouverait seule^
-meht, si Ton croît à la culpabilité d antres je*-
suites, que le père Cotton , instruit en partie
après révénemait , fit alws passer Tintérêt de
sa Société avant le soin de la vengeance du roi.
Mais il y a loin de là à avoir été complice de sa
mort.
O qui prouve son innocence, c'est que dans
-ce ftirieux pattiphlet de Filnrïcoîcm il n'est ai^ti-
culé absolument aucune preuve contre lui. On
s'y borne à rappeler les attentats de ses confrè^
Tes, à réfirter le livre de Mariana , puis la lettre
dé<^làratoire du père Cotton , et à accumuler
contre lui d'autres iûveclives qui n'ont point
de rapport avec le meurtre de Henri IV. Le
seul endroit où il prouve une dé ses assertions,
en allouant un sermon du père Cotton, qui
devait être connu , est celui-ci : « Ça esté une
des iaiites du père Cotton de convier aux plai-
sirs du feu roy, au lieii de l'en détourner....
disant en plein sermon que Sa Majesté réoottir
pensoit ses péchez par beaucoup de mérites ;
UNE LBTTRK DU P. COTTON. S^ii
que David a oommis des débauches » toutesfois
qu'il estoit l'homme ^on le cœur de Dieu. f>
Mais quaud il ajoute : c II faisoit bien pis, il es-
tcMÙt messager d'amaur... » etc. , on voit bien que
c'est la haine qui parle , car il ne donne aucune
preuve* Ce dut être , au reste , le côté le plus
vulnérable dans un conlèsseur de Benri IV,
parvenant à astreindre aux pratiques de la <lé-
votion ce prince , qui ne quittait pas pour cela
ses maîtresses. On sait que ces ménagements et
ces accommodements avec le ciel ont toujours
caractérisé la morale facile des jésuites, qui par
là semUaient Ëiits pour être les confessairs
des rois. . ^
En accordant seulement au père Cotton un
cœur d'homme, on doit supposer que, si, après
la mort de Henri IV, il reconnut la trace de
son Ordre dans l'attentat qui ravit ce grand
prince à la France , il dut bien gémir alors de
cette irrécusaUe solidarité , principe de sa So-
ciété. Il sut, toutefois, calmer l'effervescence pu-
blique, et effacer si bien l'effet produit par l'^n-
iicotony que son influence et celle de son Ordre
allèrent même en se popularisant. Il s'acquit
336 UNE LETTRE DU P. COTTON.
dans Paris une réputation de sainteté, qui, à sa
mort , arrivée en 1626 , fit afflua à ses funé-
railles un grand concours de peuple.
V Anticoton était signé P. D. G. Dans une
réfutation latine , aussi violente que l'attaque
et intitulée fîoro^copté^ Anticotonis^ ces trois let-
tres sont interprétées pecus destitutum cerebro
( brute dépourvue de cervelle ). Le ton d'empor-
tement de ces dernières fureurs de la ligue con-
traste d'une manière bien remarquable avec
l'urbanité par&ite du père d'Orléans dans la vie
du père Gotton. Les ennemis de la compagnie
y sont toujours traités avec les plus grands
égards. Parle-t-il de l'illustre premier prési-
dent de Harlay : c Magistrat, dit-il, que j'ai re-
gret de np pouvoir compter parmi nos amis, et
dont le mérite seul laisoit un fâcheux préjudice
contre notre cause. > Il observe la même défé-
rence à l'yard de l'avocat-général Servin, le
plus ardent adversaire qu'ait eu à la même épo-
que la société de Jésus , et qui persista jusqu'à
«a mort dans une lutte où les menaces et la
colère du roi ne purent jamais le Ëiire faiblir
un instant. L'ouvrage du père d'Orléans est
UNE LETTRE DU P. COTTOW. 337
dédié au père La Chaise. Ce demier,dans le rôle
très-puissant qu'il remplit près de Louis XTV,
n'eut certes pas besoin de la moitié du mérite
du père Gotton, C'étaient d'autres temps et un
autre roi«
11. 22
GALERIE METALLIQUE
BR8
GRANDS HOMMES FRANÇAIS
Nous avons dit que nous n étions pas de
ceux cpii, avec l'imprimerie, regardent un re-
tour à la barbarie comme impossible ; mais, en
portant sur un avenir lointain de ces regards
dont il n'est jamais donné à une vie d'homme
de vérifier la prévoyante exactitude , on peut
voir dans les innombrables exemplaires de plu-
sieurs livres excellents un trésor de lumières in-
destructibles, lors même qu'un intervalle d'igno-
rance profonde , comme celui qui a obscurci
l'Europe au moyen4ge, s'étendrait de nouveau
sur nos sociétés. Cette ignorance hostile aurait
beau faire, il semble qu'elle ne pourrait détruire
tous les exemplaires dus à la prodigieuse mul-
tiplication de l'sfft typographique. La plupart
des bons livres se retrouveraient sans doute tôt
GALERIE METALLIQUE, ETC. 339
OU tard pour seconder merveilleusement les
premières velléités d'une nouvelle renaissance,
dont les premières étincelles, grâce à de si puis-
sants auxiliaires, auraient bientôt propagé un
vaste foyer d mstruction.
Voilà une grande différence que Fimprimerie
a mise entre les anciens et les modernes. Pour
tout le reste , ne croyons pas que nous prépa-
rions à la postérité une plus grande provision
de documents solides et durables que ne nous
en avait préparé l'antiquité. Loin de là, nos
monuments sont des châteaux de cartes, en
comparaison des siens. Nos fastes sont gravés
sur le sable , en comparaison du caractère du-
rable et grandiose qu'elle imposait aux siens.
Pensez donc à l'innombrable quantité de sta-
tues, bustes, bas-reliefs, par lesquels l'image
de chaque empereur se répétait dans toute l'é-
tendue de l'empire romain. Pensez à la multi-
tude bien autrement grande encore des mêmes
simulacres que le seul petit pays de Grèce avait
élevés à l'immortalité, de ses héros et de ses
grands hommes en tout genre ; Athènes avait
élevé trois cents statues au seul Démétrius de
Phalère. Eh bien! entrez dans la plus riche
dAO GALERIE METALLIQUE
galerie d'antiquités , et jugez du peu qui nous
est parvenu de tant de richesses par le soin
qu'on met à conserver les plus petits, les plus
informes débris de cette antiquité, qui semblait
avoir pris à tâche de se couler tout entière en
bronze, de s'asseoir sur les fondations du mar-
bre le plus dur, du ciment le plus tenace. La
^sauteur et la dureté de ses moindres monu-
ments semblaient leur garantir une conserva-
tion indéfinie ; ses billets de spectacle étaient des
morceaux de bronze ^ ses affiches des tables de
marbre ou d'airain , ses salles de concert des
palais solides comme des citadelles.
C'est surtout l'étude de l'iconographie anti-
que qui montre la terrible puissance des rava-
ges jlu temps et de la barbarie. Est-il un peu-
ple qui ait jamais reproduit avec une plus somp-
tueuse prodigalité les images de ses hommes
célèbres en tous genres, que ne l'a fait l'ancienne
Grèce? Qu'en reste-t-il aujourd'hui, lorsque les
investigations sévères ^ d'une savante critique
discutent l'authenticité des portraits qui nous
sont parvenus ? Ceux que nous ont conservés
seulement les bustes et les statues ne vont pas
à plus d'une vingtaine.
DES GRANDS HOMMES FRANÇAIS. 3&1
Le mode de transmission le plus sûr et le plus
fécond s est trouvé dans les médailles, parce
qu'à la solidité, caractère de l'antiquité , elles
joignaient déjà la multiplication indéfinie d'un
même type, appliquée si merveilleusement chez
les modernes par l'art typographique.
Mais, si l'on excepte quelques médaillons et
un très^petit nombre de médailles, qu'on pour-
rait appeler des médailles de fantaisie , ce que
l'antiquité nous a laissé avec abondance en ce
genre consiste seulement en pièces de monnaie.
11 en résulte que les grandes collections de mé-
dailles antiques se réduisent, d'après les classi-
fications des numismatistes , aux. médaillés des
villes, des peuples et des rois, et aux médailles
romaines ; celles-ci se divisent en consulaires et
impériales. Lors donc qu'un roi, un consul ou
un empereur se trouve un homme remarquable
à quelque autre titre*, la pièce, de monnaie qui
nous conserve son image est un document, non
seulement pour l'histoire du peuple chez qui
elle avait cours , mais encore pour l'iconogra-
phie des grands hommes. Quant aux hommes
illustres qui n'ont pas joint à leur gloire particu-
lière une de ces magistratures suprêmes, le
343 GALERIE METALLIQUE
nombre de leurs portraits authentiques est in*
finiment restreint.
De nos jours , la numismatique ne s'est pas
bornée à offrir dans l'image des princes la ga*
rantie légale de la monnaie , et à fixeir par des
médailles plus soignées la commémoration des
principaux événements ; mais la plupart . des
hommes très*-célèbres ont eu qudqûe médaille
frappée en leur honneur. Toutefois laUaifril,
pour y parvenir, joindre à la supériorité duumé»
rite l'élévation d'une assez grande position so*
ciale* Cette collection très-irrégulière, parvint*
on à la réunir, offrirait donc encore des lacune»
considérables*
L'idée toute patriotique de réumr , pour lé»
médailles des grands hommes français, ces
deux conditions d'uniformité dans le moduIe>
et d'être aussi complet que possible, fat conçue,
en 1816, par un homme devenu^ dans ces deiv
niers temps, célèbr&en politique, et dont le Bom
est attaché à un acte bien inipor tant, mais qui ne
durera pas autant que Fairàin dp ses médaillM*^
Car il n'est pas de constituticai pdyitiqiie qm
puisse prétendre à rivaliiser endurée avec lespoé^
sies d'Horace , monumentum œre perennius^
DES GRAiypS HOMMES FRANÇAIS. 3&I
M. Béjraçd communiqua son projet à plusienf!»
peipsonnes de sa. connaissance, prises dans diflfé-
rentes positions, dans différentes carrières, de
manière que chacun pût apporter, dans le.choi:i
des gr^ids hommes à immortaliser ainsi , les
prédjlQptîons de sa prolession, 4e ses goûts^ de
ses habitudes. Chacun de.côs actionnaires dés*
intéressés ^oûr tout autre objet que rillusjBra-
tiop nâtiotialfa, versa une somme de 300 francs;
dontlanéainion permit de commencer cette li*- -
bérale entreprise. .'
- , M. Bériird eut la ^tisiaction: de voii* les homr
mes riches et édairés comprendre l'^impwlnace
db ce moBumènt national et le seconder de ieufs
^usa*it)tioi9ts, Elles fmreât d'abord ^mes^ nom^
bxietiseâ pour^permettre,: tefi deux premières ânf
aéeâi. d'affeoter.Jës.bén^ces de rèntrqporîse ,
îwxqiiels; avalent renoncé £Qrînallem.ekitJe8Ju>
tîonnaires, 1^ à décerner: un. prix aa. graveur
qm f 4'ap^^ > le jugement, de rAcadémie/deà
B<^ûx^Àrts^ auraitâxécutékimeiUeuremédaille
pendant l'année ; . 2^ à faire grayejc : m tailler
^c^ les<jaièdiyille|9 publiées, entourées : d'^
^ts;attributs et suivies .d)un texte exj^licatifv
Ce texte offrait à la fois une courte notice bio-
Zàà GALERIE MBTALUQUE
graphique du personnage représenté, et l'ii
cation des sourœs d'après lesquelles la médaille
avait été gravée , pour œnstater Tauthenticité
de la ressemblance. H est à regretter que cet in-
téressant appendice ne soit pas allé au-delà de
vingt médailles , l'entreprise ayant cessé alors
de présenter des bénéfices»
Quant aux graveurs, si le motif d'émulation
dont nous venons de parler cessa paiement
pour eux au bout de deux ans , ils trouvèrent
néanmoins, dans cette coopération, les encoura-
gements les plus efficaces. M. Bérard sut con-
cilier avec une rare intelligence l'économie for-
cée d'une entreprise formée d'actions , avec les
vues toutes libérales d'un véritable ami des arts,
zélé pour leur bien-être et leur progrès. Une
somme fot fixée, comme maximum, pour les
artistes déjà célèbres. Les jeunes artistes qui
vinrent associer leurs noms encore nouveaux
à ceux de ces maîtres de leur art ne reçurent
pour leur première médaille que la moitié de
ce prix qui, par des augmentations successives,
se trouvait porté, après la quatrième médaille,
au même taux que la somme payée aux matr
très. Plusieurs d'entre eux sont des maîtres
DES GRANDS HOMMES FRAUÇAIS. 3â5
aujourd'hui, depuis vingt ans que dure cette
honorable entreprise, à laquelle ils ont dû Focca-
sion d'appliquer utilement , de faire connsdtre
au loin et de perfectionner leur talent.
Tous les artistes qui ont concouru à la gale*
rie métallique des grands hommes français sont
MM, Andrieu, Barre, Caqué, Ghardigny, Des*
bœufs, Domard, Donadio, Dubois, Dubour^
Galle, Gatteaux, Gaunois, Gayrard, Grandjean
(Caroline), Leclerc, Masson, Montagny, de
Paulis, Petit, Pingret, Vatînelle et Vivier. Ces
noms sont connus des amateurs et même du pu*
bUc. Malgré les inégalités inséparables de toute
œuvre confiée à un grand nombre de mains,
on peut dire que la très-grande majorité de ces
médailles est d'une exécution très-satisfaisante^
Si , en ne jugeant que par le sentiment ( qui
peut souvent s'^rer quand il n'est pas sou-
tenu par les principes de l'art), il nous était
permis d'exprimer quelques préférences , nous
signalerions Racine, par M. Ândrieu, tète
d'une pureté admirable , et oii la perruque de
Louis XIY est traitée d'une manière qui ne fe-
rait pas soupçonner tout ce que cette coiffure
offre d'ingrat à des mains moins habiles ; Aur^
s &6 GALERIE 3IËTALL1QUE
toine Arnauld, par M. de Paulis, tète du plus
grand caraclère, si bien en rapport avec le per-
sonnage quelle représente; Golbert, Fernel,
Jussieu, Amyot, Suger, Bayard, {^ur le méine;
Richelieu , Yarin , Ëdeliiick » Bùffon , Gassini ,
par M. Gatteaux ; le pré»dent Jeanniti , le ma«
rédial Lanues, Turenne^ Abailard, Grétry, )iâr
M. Gayrard, dont nous dterions encorô d autres
tètes , si j œmme celle du général Hoche , elles
ne nous semblaient déparées par la lourdeur
de la chevelure, qur du reste payait être chét
ce maître une sorte de système ; Gérard Au^
dran, par M. Petit ; Lavoisi» et Mane-loseph
Ghénier, par N. Gaqué; Tourvâle, par M» Pin^
gret.«. n est inutile d'ajouter que, pour tâen ju^
ger du mérite de toutes les médailles de cette
boUection, il faudrait toujours commltre les mo-
dèles qui ont servi, à leur: ^écutiony«it tenir
compte aussi du caractère dçs figures^t de Feffet
plus ou moins heureux ouin^t d^la coifftirei
dû vétetnent et autres accessoires obligés^ •
Les graveurs qui ont le plus travmllé à cette
«ollectioti s<mt M. Qàtteaux, aiiteui^ de dii^««ef»t
médailles ; M. Gbyrard , de seize ; Ml Gaunois»
de douze; M. de Paulis, de on:^; MM. Gaqué
DES GRANDS HOMMES FRANÇAIS. 347
et Oomard, chacun de neuf; MM. Dubois et
Petit, chacun de sept.
La collection entière doit être de cent vingt
médailles , dont il y a déjà cent dix-huit. Ce
sont Abâilard, d'Âguesseati, d'Alembert,
Amyot, d'Anville, Arnault, Audran ( Gérard )y
Bailly, Barthélémy, Bayard, Bayle, Bichat,
Boileau , Bossuet, Bourdaloue, La Bruyère, Le
Brun (peintre). Lé Brun, (poète), Bùffon, Cas*
siiii, Gatinat, Ghénier (Marie- Joseph), Ghevert,
Golbert, Goligny, Gommines, Gondé, GonieiUé,!
Grébillon, Gujas , Delille, Desaix^ Descarie^,
inadame Deshoulièt-es , Destouches , D^derot^
Duclos, Duquesne, Edelinck, Favart, Fénélon^
Fermât, Fernel, Fléchier, La Fontaine, Fonte-
nelle , Gassendi , Gerbier , Grétry , Du Guay-
Trouin, Du Guesclin^ Héloiise, La Harpe^ VHps-
pital, Jeanne d'A;rc, Jeannip, Jussieu ( Bern^d
de), Lagrange, Lannes^ L^yoi^ier , Malesber-
bo^, Mansaiît, Marn^ntel, M^ot, Masséna»
MasStUJon, Mçzer&y^ ]Hignar4 , Mirabeau^ Mole
(Mathieu)^ Molière^ MpngQf Montaigne, Mon^
te$qiiiett , Monl^olfier^ de l'Orme (Philibert)^;
Paré (Ambroise), Parny , Pascal > Vincent, dj^
Paule, Perronet, Piron, Poussin, Prévost
348 GÂ.LEAIE METALLIQUE
(Tabbé), Pugèt, Quinault, Rabelais, Racine,
Raynal, Regnard^» Richelieu, La Rochefoucault,
Rollin , Rotrou , Rousseau ( J.-R.) , Rousseau ,
(J.-J.), Le Sage, Saint-Pierre (Rernardin de),
Serres (Olivier de ) , madame de Sévigné , ma-
dame de Staël, Le Sueur, SufiGren, Suger,
Sully, de Thou , Tourville , Turenne , Turgot,
Varin, Vaucanson, Yauban, Vemet (Joseph),
Villars , Viscontî , Volney, Voltaire. Les deux
médailles qui restent , et qui se font attendre
bien long-temps, paraîtront sans doute dans le
cours de cette année. Ainsi cette belle entre-
prise, par une constance d'exécution qui n'est •
pas la principale qualité de notre époque, sera
parvenue à s<hi terme dans l'espace de vingt
ans.
Dans cette liste on aura sans doute remarqué
quelques noms dont les titres à un pareil hon-
neur sont faibles, et cela parsut encore plus
saillant quand, après avoir vu", d'un côté, la tète
d'un de ces personnages trc^ inférieur aux au-
. autres , on est frappé du contraste qu'oflBre le
revers, où se lit toujours Galerie métallique des
granits hommes français. C'est le contraste qui
nouis a choqué, au sujet de Pamy, dont le prin-
DES GRANDS HOMMES FRANÇAIS. 3&9
cipal titre littéraire est une turpitude qu on ne
peut avouer, de Favart , d'Ecouchart Le Brun,
de Tabbé Prévost, de Marmontel , de Duclos,
de Quinault, de madame Deshoulières, dont le
bagage nous a paru trop léger. Et, puisque
M. Bérard laisse la faculté d'acheter ce qu'on
veut de la collection , j'avoue que j'en écarterais
les noms que je viens de citer, san$ méconnaître
toutefois leur mérite, mais sans leur en recon-
naître assez pour les placer parmi les grands
hommes.
A l'inverse il est des noms qui réclament
impérieusement cet honneur, comme leur ap-
partenant de droit , par de hautes vertus , de
grands et profonds travaux. D est même un
nom héroïque et justement populaire, qui a été
victime d'un inconcevable oubli , c'est celui du
chevalier d'Assas. Le sacrifice volontaire de la
vie à la gloire et à la patrie a toujours été récom-
pensé par les monuments : l'antiquité n'y man-
qua jamais, et la place du chevalier d'Assas est
marquée dans tout panthéon français. Si beau-
coup de morts non moins héroïques n'ont pas
eu la célébrité de la sienne, nous honorons tous
ces grands dévouements par l'hommage rendu
r50 GALERIE METALLIQUE
à celui d'Âssas , que des cnrconstaiices plus fa-
vorables ont mis davantage en évidence.
Peutrétre aurait-on pu se dispenser de faire
entrer dans la collection les princes , puisque la
numismatique leur avait déjà^ comme tels»
payé de nombreux tributs. Mais, si on a donné
place au Grand Condé, à plus forte raison de^
vaît-on admettre le duc de Guise (le Balafré)^
dont le rôle est si immense dans l'histoire, et
qu'il est impossii^le de ne pas considérer comme
un grand homme. Ou, si les crimes politiques
étaient un motif d'exclusion» quel homme était
plus indigne d'être admis que le cardinal de Ri-
chelieu» qui pourtant y figure? Le cardinal
d'Amhoise s'y devait trouver comme ministre
honnête homme et protecteur des: arts. La place
du cardinal de Retz y était aussi marquée à plus
d^un titre , car il est impossible de ne pas ré*
connaître les plus grandes qualités du cœur et
de l'esprit dans cet homme extraordinaire.
Quant à ceux dont les titres mdns' éelafants
et sans pc^ularité (n'en sont pais moins réels,
noifs »gnalecons les fondateurs de rhistojre,
ioseph Scaliger^ Piisnre Pithoti, dom Mabillon
etFréret; leTsage moraliste Nioolé; la savante
DES GRANDS HOMMES FRANÇAIS. 351
madame Dacier, que Voltaire appelle le pro-
dige du siède de Louis XIV ; quatre autres sa-
vants en diverses parties, Alexis Glairault, Réau-
mur, Cabanis, Duhamel-Dumonceau ; et les
admirables artistes Pierre Lescot et Jean
Goujon.
L'omission de l'illustre premier président
Achille de Harlai est impardonnable. Les plue
hautes vues du patriotisme sont nécessaires à
qui veut entreprendre de distribuer la gloire
en bronze pour la transmettre à la postérité;
Les vertus civiques doivent tenir le prunier
rang dans une pareille galerie. Ainsi je vou*
drais que tout indiquât cette prééminence, et
que les portraits des grands citoyens fussent
confiés aux mains les plus habiles, de préfé-
rence aux plus grands auteurs, aux plus iameux
artistes. Puisque M. Andrieu, qui jouissait de
la première réputation, n'a exécuté qu'une
seule médaille dans la galerie métallique, ce
n'est point le portrait de Racine que je lui au-
rais confié, mais celui du chancelier de l'Hos-
pital , le plus grand homme peut-être que la
France ait produit , et d'ailleurs dont la tête
majestueuse et d'un grand caractère était digne
353 GALERIE METALLIQUE , ETC.
en tout point du meilleur burin. D nous semUe
que les éditeurs n'ont pas Ëdt assez d'attention
à ce genre de répartition.
Il est bien évident que l'on pourrait citer en-
core plusieurs grands hommes français plus
anciens , mais dont les portraits ne nous ont
pas été conservés. C'est ce qui avait Eût dire
judicieusement dans le prospectus de cette en-
treprise : c Nous nous proposons d'éviter à nos
descendants les regrets auxquels n<His livrent
nos prédécesseurs.» J'ignore si les portraits de
Jacques Cœur et du sire de Joinville sont par-
venus jusqu'à nous. Ç'auraient été deux per-
sonnages bien dignes de figurer parmi les
grands hommes français.
TABLE
DU SECOND VOLUME.
in. ARCHÉOLOGIE.
Pages.
Début de la société des Antiquaires de TOuest 3
lascriptions prétendues antiques de Nérac 30
Grande Mosaïque découverte à Saint-Rustice 53
L'hôtel de Giuny , son locataire et son mobilier d'aujour-
d'hui , 71
IVIusée d'Antiquités normandes. . • • •<• 87
Notre-Dame de Rouen 103
Sur un cachet du moyen-âge, trouvé à Glinchamp. ... lis
IV. fflSTOIRE.
Sur l'étude actuelle de notre histoire 147
Compte rendu de VHistoire de la destruction dAA Paga-
nisme en Occident , par M. Beugnot 1 69
Compte rendu des Invasions des Sarrazins en France,
par M. Reinaud 205
Compte rendu de VHistoire des Anglo-Saxons , de sir
Francis Palgrave 222
Compte rendu àeVHistoire de Normandie, àe Licquet. 240
Compte rendu de VHistoire de Normandie^ de M. Dep-
Ping 258
Compte rendu de VHistoire du Privilège de Saint-Ro-
main , de M. Floquet 268
Compte rendu de VHistoire de sainte Elisabeth de Hon-
grie , de M. de Montalembert. . • 303
Une lettre inédite du P. Cotton 4 322
Galerie métallique des grands hommes français* 338
II. 23
• • • « «
TABLE ALPHABÉTIQUE
DES
MATIERES CONTENUES DANS LES DEUX VOLUMES.
ACAD&BUB DBS IlfSCRIPTIOIfS BT
Bellbs-Lbttrbs. Idée de Tim-
portance de ses travaux, tome
I , page 25 , suivantes. Ses re-
cherches an sujet de la colonisa-
tion de TAfrique par les Ro-
mains, I, 253, suiv.
Amâbique. Relations de ce
continent avec Tancien, avant
Christophe Colomb , J, 274 »
suiv.
Auglo-Sakous , voyez Pal-
GRAVB.
Barthélémy ob Glanvil. Dé-
tails sur cet auteur, I, )S6, suiv.
BÉidsDiCTnls. Leurs admira-
bles travaux historiques, II,
155, suiv.
BiRABD (M.) , éditeur de la
Galerie métallique des grands
hommes français. Examen de
celle collection de médailles, II,
558-352.
Antiquaihbs db l*Oubbt.
Compte rendu des travaux de
cette société, II, 3-29.
ARcuioLOGiB , la troisième di-
vision de cet ouvrage, U, 1.
Armbs. Dimensions de celles
des anciens chevaliers, U, 188.
Art statuajrb en Egypte, II,
U.
Art caiholiqub au moyen
âge, n, 26.
B
BBUGifOT ( M. le comte ).
Compte randu de son Histoire
de la destruction du Paganisme
eu Occident, Il , 169-20 A.
fiauNBT < M; Wladimir ).
Compte rendu de plusieurs de
ses travaux en grec moderne,
1,92, suîv.
3&6
TàBLE ÀLPIfiBETIQUE.
Cachet da mojen-âge trouTé
à Glinchamp. Dissertation à ce
sujet, II, 118-143. — Gravure
de ce monument, II , 120.
Gailier (M.). Compte rendu
de son voyage , I, 170-186.
Carthâgb, voyez Durbau de
LA Malle.
OsAif^LLiON LE jtfDHE, Sa part
dans la science de Tinterpréta-
tîon des hiéroglyphes/ 1, 46,'
SQIV.
CfiAavEo*Ai>A«oir. Importance
historique de cette pièce. II,
ua. . • ■
.CjBaim» (M.), fabïi<Sateur
des inscription de Nérac, II, 3l.'
CmiBTOfOuiioa, 'wynii DEMiQcc
et TnéocHABOPOULOs.
CLuifT, voyez Du Sommbraed.
Collection géogbahhiqdb à la
Bibliothèque , 1 , 135-156.
CoRBiCHOTV (le R. p.) traduc-
teur de TEncyclopédie de Bar-
thélémy de Glanvil , 1 , 67.
CoTTON (le R. P.). Une lettre
inédite de lui, II, 522-337. Dé-
tails historiques à son sujet,i6iV.
Chapelet (M.)* Son ouvrage
des Progrés' dé i^imprirnerie en
France et en Italie au seizième
siècle, cité, U, 231.
Criuque. Sa direction ac-
tuelle, I, 9-21. '
CuNàiFOBMB. Antiquité de
cette écriture , I, 5i, 51.
D
Dbhèque(M.). Ses travaux sur
le grec moderne, I« 93, suivé
Dbppiïig (M.). Compte rendu
de son Histoire de Normandie^ II»
258-267.
DbtiU'B {M.), .conservateur
du Musée d* Antiquités norman-
des à Rouen, II, 98, suiv. — Vé-
ritable créateur de cet établisse-
ment, ibid, — Citation de deux
de ses ouvrages. II, 106-188.
DiDOT (M. Firmin) donne une
nouvelle édition du Tr4sçr de
Hçnri Ëstienne, I, 76» jsuiv.
DuLACBE. Ciitiqi^e de son
His/toire de Paris, Il i 157.
DUBEAU DE LA MaLUS (M*).
Compte rendu de sa Topç^gra-
phie de Carthage , l » 157469 ,
et de se^ . Recherches sur la
CQloni&a^oA de TAùiiiue par
les Romains, I, 247-259*
TABLE ALPHABETIQUE.
E
367
Écriture. Goup-cTœU sur To-
rigine de cet art , 1 , 33-55.
Egypte antique. Sa haute cî-
TÎlisatiou , 1 , ii5-53. — L'écri-
ture parait en venir, ibid.
Llisabeth DR Hongrie (ste) ,
yovBt Mo^taleubbrt.
m
Encyclopédies, Degré d'uti-
lité de ces ouvrages. If tJG*,
suiv.
Érudition. Réflexions sur les
travaux de ce genre ; 1 ,22-32.
Essai sur Vabbaye de Saint-
Georges de Bocliervittc, par M.
Deville. Opinion sur cet ou-
vrage, II, 12.
Estunne (Henri). Détails à
son sujet, 1 , 73 , suiv.
Examen critique de la géogra-
phie du nouveau continent et des
progrès de l'astronomie nautique
aux quinzième et seizième siècles^
par Alexandre de Hnmboldt, 2
vol. in-8*. Compte rendu de ce
livre, r;2é0-262.
FLOQiriT (M.). Compte rendu Fortia (M. le marquis de ).
àeson Histoire du privilège de Si' Son opinion sur Torigine de
Romain, II, 268-802. i- écriture, I, 40» suiv.
G
Galerie mûttalliqur des grands
liOMMER FRANÇAIS , vojez Bérarih
GioGRAiwiR du nouveau pou-
tineut, voyait Hvuroldt.
Géograpoie. La deuxième di-
ti
Hase (M,). Souvenirs de son
cours de grec moderne, I, 91.
Henri IV. Examim du repro-
che de son assassinat fait aux
jésuites, U, 330, suiv. — Disait
que, s*il eût été homme de let-
tres , il se fût fait jésuite^ 328.
vision de ai^ ouvrage, 1 , 133.
Gr^cs ifQVRR^iEs. Quelques
détails sur leur littérature^ 91^
suiv. — ^ , Cours de gf eç mp-
derne , par M. Hase , ibid.
Hiéroglyphes* Considération
sur cette écriture, I» A3 , suiv.
Histoire. La quatrième par-
tie de cet ouvrage, II, 145.
Histoire. Sur Tétudç actuelle
de la nôtre. II, 147-168.
Histoire de la destruction du
us
TABLE ALPHABETIQUE.
paganisme en Occident , par A.
Bbdgnot , 2 vol. iû-8". Compte
rendu de cet ouvrage, II, 169-
204.
Histoire des Anglo-Saxons ,
par sir Francis Palgbatb , con-
servateur des archives du Tré-
sor rojal de FÉchiquier^ tra-
duite de Tanglaîs par Ai.exait-
DRB LiCQUBT , i vol. in»8".
Compte reiKlu de cet ouvrage*
II, 222-239.
Histoire de Normandie depuis
les temps les plus reculés jusqu'à
la conquête de l'Angleterre, en
1066, par Tn. Licqubt, 2 vol.
in-S". Compte rendu de eet ou-
vrage^ II,. 240^257.
Histoire de la Normandie sous
le régne de Guillaume-le-Conqué-
rant et de ses successeurs, depuis
ta complète de l* Angleterre Jus-
*
qu'à la réunion de la Norman-
itie au royaume de France , pat
G-V B. Dbppukg, 2 vol. in- 8*;
Compte rendu de cet ouvrage ,
Il , 258267.
Histoire du Privilège de Saint-
Romain , en vertu duquel le c/ia-
pitre de la cathédrale de Rouen
délivrait anciffinement un meur-
trier, tous lesans, le Jour de Tilf-
eension^ par A. Floquet, 2 v,in-8,
compte rendu, II, 268-802.
Histoire de sainte Elisabeth
de Hongrie 9 duchesse de TAu-
ringe, par le comte de Moivta-
{•EMBBBT, 1 vol. grand in-S**,
compte rendu, II, 303-^21.
HcEREL (le docteur) signale à
tort un manuscrit de Phèdre
dans la biblioFthèqne de Douai,
1, 120*
HoMBRB. L'éoiiture était-elle
connue de son temps?!, 37,
suiv.
HcriiBoi.i>T (M.- le baron de).
Compte rendu de^on Examen
crHiqite de la géographie du nou-
veau continent, I, 260 — ^282.
I
■
' Impadierib. On a exagéré Tim-
portancc de cet art, H , 229.
IivscaiPTiOKs latines inédites
au musécf d'Antiquités norman-
des, il, 93, 95.
IisscniPtiôNs prétendues anti-
ques d^ Nérac. Examen et réfu-
tation, II, 30— 52.
\.
j.*^ . »'.
* 1 ),
TABLE ALPHAB£TIQU£.
359
Jésuites. Considérations hîs- rend à la géographie, I, i^i*
toriques sur leur influence, II, soiv.
322-337. Journal de» Savant, Mérite de
JoMARD (M.). Services qu'il ce recueil, I, 14.
Langlois (M. Hyacinthe). Dé-
tails sur sou ouvrage relatif à
la cathédrale de Rouen, II, lii.
suiv.
Lbnoib (M'») père et fils. Éloge
de leurs travaux, II, 72, suiv.
LicQUET (Théodore). Compte
rendu de son histoire de Nor-
mandie, II, 240-257.
LiCQUET (M. Alexandre), ira-
'docteur de sir Francis Pal-
grave, II, 239.
Liste des peintre» verrier» de
la cathédrale de Rouen, par
M. Dbville, II, 106.
LoNGUBSPÀB. Nom du proprié-
taire d*iin ancien sceau, II,
126, suiv.
M
Manuscbxts de Phèdre, voyez
Phbd&b.
Maximes de laBochefoucauld,
traduite» en grec moderne par
Wl, Brunbt, 1 vol. in-8**,
compte refidu, I, 92, suiv.
MiTHRA. Monument qui pour-
rait se rappi>ffter au culte, de
cette diviùité; II, 94^
MORTALBMBBBT (M. le COOfltC
Charles de). Cdmpte rendu de
son Histoire de sainte. ÈU»abeth
de Hongrie, H, 303-321.
Mo YEN- AGE. Ce qui caracté-
rise cette grande division de
rhistoire, 11,^22. — Ëngoûment
poar cette époque, 155.
MomnasQuiou.. Anciennieté de
cette famille, U, 132» «w.
MoNTBSQDiou (M. le comte
Anatole de), communique à
Fautenr un petit ixi.oniiiiiwl|du
moyen-à^e, H, 118, goiv.
Monmimfs. GauAe» diverses
de leur destruction, .II, 161,
suiv.
• Monumenà de difféeeoA gen-
res vus etdécritsparM. Temr,
I, 200.
Mosaïque trouvée à Saint-
860 TÀBLe ALViIABÉTM^£«
Rnstice, description de ce mo- Détails sur cet établisBement, II,
nnment, II, 53 — 70. 87 — 102.
MvsésD^AlVTIQmTiES NOBHA1«0E&.
.f »
N
Nébac, Toyez Inscriphons.
Noms propres et Noms de fa-
mille. Leur origine, II, 126,
. PfoUce sur l incendie de la ca-
thédrale de Rouen, par M. Lan-
gloîs,.II, 111, sniv.
Notices sur l* hôtel de Clany et
sur le palais des Thermes, avec
des notes sur la culture des arts,
principalement dans les 15* et
16« siècles , par M. Du Soioie-
BARD, II, 71 — 86.
Notee-Damb, db Rouen. Sur
cette cathédrale, U, 103-117.
0
. -Obelli (M,). Sur so;^: éditîqn
des fables de Phèdre, 1, 119«
-■■'■ PJMA^i^, voyeï 'BtmtéH&t.
PALGKÂTà- (sir ^Bnaii»),
dboipCe vimda de sofi iiisibire
des Aagl&^Saxobs, 11^ 192^
'• PftirribâSB' D0 SAmT-AoïcAtii,
'«(fftylw^iAMîtJrri-" • • " < • «•■• '
pROi^iiiÉi^iBte vkrov^mcBaim.
'^l^mBH d'«»i Adcieniie Ëncyclo-
pédfâe, I, 4$. - ^
Protirges. Leur importebec
dknkMM def uie hsmu XW^ II ,
,1^.-- .:■ . -.-.^^
PMBDftA. NooToaax docmneus
sur les manuscrits de cet auteur
cft t^sainé de m. bibliographie,
I, 101 ^1«1. — Importante
d'nn- exemplaire de ces fablei,
que possède Tantear, I, 125«
stdv. • '■' '
PàhfîcmHs liéwrrôleTéritablc
dans rhisfolre derémiuve>l,
F&n.OLGGi8«Prenûèsre drôsion
Wii«64u^rag^, I, ^»
I'
I >.'. ». • ;■• ', . ' I'
TABLE ALPHAPÉTIQVE,
8«1
R
Recherches sur la topographie
de Carthage, par M. Durbau db
tA Malle. Compte rendu de cet
ouvrage, I, i57--i69i
Mecherehiê 8ur l'histoire de la
partie de l'Afrique septentrion
nale connue sous le nom de ré-
gence d'Alger, par une corn-,
mission de TAcadémie des In «
sc^iption» et BeUes-Lettres , I ,
247—259.
Rédbt (M.), archiviste de
Poitiers, communique à l'au-
teur une lettre inédite du P.
Cotton, 11,327.
Rkiwaud (M.), Compte rendu
de ses Invasions des Sarrazins,
n, 205—221.
RbcjnsPowjAOLT (La), twduit
en grec moderne par M. Bru-
net, I, 92, suiv.
Romains du second siècle,
Comparés aux Français d au-
jourd'hui. H, IW, suîv.
Rosette (inficriptiôâ de), I,
RooEïf. Mtturs de cette ^1«
au moyen-âge, édâîrcies pai»
riiistoire d'une de ses coutu-
mes, II, 297.
RowEs. Vague dans l'interpré-
taUon de cette écriture, 11,^^6,
suiv.
SAiifT-RusTicB, voyez Mosaï-
que.
SAiNT-SépuLCHBE. Formc de
cetle église, appliquée à d'au-
tres, II, 13.
Saeeazins, voyez Redvaud.
SiLVESTBE DE Sacy (M. le ba-
ron) porte les premières clartés
sur la pierre de Rosette, I, 43.
SoMiEaAHD(M. Du). Quelques
détails sur son mobilier du
moyen-âge et sur ses riotîces
de l'hôtel de Cluny, H , 7^_
86,
SoDLAGBs (M. Jules) découvre
une mosaïque à Saint-Ruslice,
II, 57, suiv.
SouTERHAiNs dc la vîllc de
Poitiers, II, 19.
Stlvio Pellico (M.). Ses De-
voirs traduits par MM. Brunet et
Dehèque, 1,98, suiv.
362
TABLE ALPHABETIQUE.
Tbxibr (M. Charles). Comple
rendu de son yoyage, I, 187 —
246.
TtféoGHABOPOuLoa (M.)) col-
laborateur de MM. Dehèqae et
Bmnet dans pltuienrB ouTrages
en grec moderne, i, 96, aiÛT.
Thbbmbs. Grandes propor*
tions que les Romain» donnaient
à ces édifices, II, 58. suiv.
TmnuLT (M. Augustin). Opi-
nion sur son système historique,
n, Uà.
Tjllcbdl (M. du). Renseigne-
ment qu'il donne à Tautenr sur
un prétendu manuscrit de
Phèdre, I, iSO.
Tréêor de la langue greeqtu.
Détails sur cet ouvrage et sur ses
réimpressions, I, 72^87.
. Tombeau» de la cathédrale de
Rouerit par M. Deville, H, 106.
Vabbnillâ (tombeau de) . Sur Voyages , yo jez C alueb , Hum-
une inscription de ce monu- boldt, Tbxieb.
ment, II, 8.
YouicG (le docteur). Sa part
dans Vinterprétation des hiéro-
glyphes. I, 43..
f .
ERRATA.
TOME L
Page 13, ligne 19 : tous disposes Usez tout disposes
P. 3o, 1. 19 : savoir, Usez savoir;
P. 38 , 1. 7 : rapsodes Usez rhapsodes
Id. 1. a4 • sigiio. Usez signo :
P. 5^, 1. i5 : d'objets Usez d*objets,
P. 67, 1. 31 : de Francs Usez de France
P. 104, 1. 18 : Z^oom^ Usez v\|/ouç
P. 109, 1. 1 5 et 30 : Le Pelletier, Usez Le Pëletier
P. 118, 1. 7 : Gesta Dei par Francos lisez Gesta Dei per
Francos
P. 130, 1. 10 : M. de Tillœul Usez M. da Tiliœul
P. i4i, I. 10 : d*ayoir ces conditions Usez d'avoir trouve' ces con-
ditions
P. i49« 1. i5 : ordinaires. Usez ordinaires. »
P. i58, 1. 9 : leurs maçonneries comme si solides lisez leur ma-
çonnerie comme si solide
P. 19S, 1. 13 : au mois de mai dernier Usez au mois de mai i834
P. 196, 1. 33 : couchés, /ùez couches. »
P. 301, 1. 4 • ™c trouvé- je Usez me trouvai-je
P. 3o3, 1. 3 : do Kutaya Usez de Rutaya
P. 306 ,1. 19 : il a trouvé lUez il y a trouvé
P. 309, 1. 4 : de ce lieu. » Le marbre Usez de ce lieu. » — « Le
marbre
Id. 1. Il : la beauté. « C'est de là Usez la beauté... c'est de là
Id, 1. i5 : St-Paul-hors-les-murs. lisez St-Paul-hors-les-murs. »
P. B 17, 1. 3 : attachées Usez attachées
P. 333, 1. 19 : payé 360 postes lisez payé 33o postes
TOME IL
P. 37, 1. i3 : AppoUrùacum lisez jépoUiniacum
P. 53, 1. 16 : de Nérac? Usez de Nérac? »
P. 94, 1. 31 : fœdere haez fœdere
P. 3o5 , 1. 3 : M. Sylvestre de Sacy lisez M. Silvestre de Sacy
P. 383, 1. 9 et 10 : privilège lisez prévilége
P. 384» !• 10 : le crime et avait donné Usez le crime et contre
lequel il avait donné
P. 395, 1. i5 : en 143$ Usez en 1434
P. 296,1. I '.burent ensemble; » supprimez les guillemets , et
reportez-les a la fin de l'alinéa , ligne 13.
FIN.
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